Jean-Luc Raymond

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jeudi 20 juillet 2006

Alex Mucchielli : faits des communication et messages signifiants pour l’évaluation des dispositifs socio-techniques Internet

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Alex Mucchielli est Professeur à l’Université Paul Valéry-Montpellier 3 et fondateur du département des Sciences de l’Information et la Communication. Son approche s’inscrit dans l’héritage de l’école de Palo Alto.


Dans son dernier ouvrage collectif “Études des communications : Le dialogue avec la technologie” (Ed. Armand Colin), Alex Mucchielli laisse s’exprimer de jeunes chercheurs (en Sciences de la Communication à l’Institut des Technosciences de l’Information et de la Communication de Béziers) dans le domaine des recherches qualitatives appliquées aux dispositifs technologiques (sites Internet, sites Intranet, analyse culturelle des intentions d’un site Internet à travers les réactions d’un internaute…) en s’intéressant au concept de “fait de communication” dans une méthode d’approche “situationnelle” des dispositifs ; extrait de la conclusion de l’ouvrage :

“L’homme contemporain est de plus en plus confronté à des dispositifs socio-techniques : il consulte sur Internet, il communique à distance par techniques interposées, il travaille à distance, il utilise des cédéroms culturels ou d’apprentissage, il est acteur dans des dispositifs complexes qui lui demandent d’inter-agir avec eux… L’homme a toujours été d’ailleurs, un “homme dans un monde technique”. Disons que cet “être au monde technique”, est plus visible désormais et que cette réalité est plus prégnante de nos jours où les outillages technologiques nous englobent constamment dans presque toutes nos activités. (…)

Les “faits de communication” qu’il s’agit d’étudier, à l’instar de la sociologie lorsqu’elle propose d’étudier des “faits sociaux”, sont des faits scientifiquement construits. Ce ne sont pas des “faits” directement observables. Les significations échangées (puisqu’il s’agit d’elles), ne sont pas des données de l’observation, elles sont construites par l’homme. Elles sont cependant des “faits” dont l’homme, acteur en situation, peut avoir l’intuition. Tous les chapitres de cet ouvrage montrent comment on peut “scientifiquement” construire ces significations. En effet, il s’agit de dépasser l’accès intuitif à ce que signifient les choses de l’expérience quotidienne. Il s’agit d’avoir une procédure : partagée, systématique, vérifiable, (c’est-à-dire “scientifique”), pour pouvoir dire : “cet ensemble d’éléments, manipulés de cette manière”, envoie tel “message signifiant” aux acteurs interagissants, de ce fait, compte tenu de leurs enjeux, de leurs cultures…, ces acteurs vont alors réagir comme cela. On accède donc aussi à une compréhension des réactions des acteurs en situation. La communication qui se fait dans l’interaction homme-dispositif, d’une certaine manière les activités humaines.

L’homme n’est plus déterminé par l’organisation interne de son psychisme (psychologisme), il n’est pas non plus déterminé par les contraintes de la situation (sociologisme), il est poussé, dans telle ou telle direction, par les émergences de sens qu’il crée lui-même à travers ses interactions (plus ou moins provoquées par le dispositif), avec ce dispositif socio-technique dans lequel il se trouve.”


Source :

Mucchielli, Alex (dir.) (avril 2006). “Études des communications : Le dialogue avec la technologie”, Armand Colin, Collection U, Paris, pp.259-260

mercredi 19 juillet 2006

Ordinateur à 1 euro par jour pour les revenus modestes : une mesure contestée

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Dans les annonces du dernier C.I.S.I. (Comité Interministériel pour la Société de l’Information) qui s’est déroulé à l’Hôtel de Matignon, le mardi 11 juillet, a été décidé le lancement d’une offre spécifique d’accès à Internet et d’équipement d’ordinateurs destinée aux revenus modestes, ainsi décrite ainsi par le Journal du Net (le 12 juillet) :

“Cette formule clef en main associera l’achat du matériel, des logiciels et d’un anti virus, un accès Internet haut débit (au minimum 20 méga), l’installation à domicile, quatre heures de formation et trois déplacements pour vérifier que tout fonctionne bien. Cette offre n’est accessible que sous condition de revenu (le seuil d’éligibilité n’est toutefois pas encore connu) et sera assortie d’un micro-crédit de trois ans garanti par l’Etat dont les mensualités de remboursement s’élèveront à un euro par jour.”


Cette offre est décrite in extenso dans le Dossier de Presse du CISI (pages 5 et 6) : “Un PC et l’Internet pour les familles aux revenus modestes” (Internet Accompagné) à compléter par ce communiqué.


Les médias anglo-saxons ont repris en masse cette information et les échos des médias français d’abord factuels se révèlent aujourd’hui beaucoup plus critiques.


Mise à jour au 25 juillet : EducNet (Ministère de l’Education Nationale) vient de publier une revue de Presse non exhaustive d’articles publiés suite à cette mesure : “InfoTIC spécial ‘Un pc et l’internet pour les familles aux revenus modestes’“.


Des commentaires qui traduisent une mesure inadéquate


Le 11 juillet, le quotidien Le Monde délivre l’information avec neutralité par un article de Nathalie Brafman : “Matignon lance l’ordinateur à 1 pour les foyers modestes” ; extrait : 

“Après les étudiants et les néophytes, les foyers à revenus modestes. Lors d’un Comité interministériel pour la société de l’information (CISI), le premier ministre, Dominique de Villepin, présentait, mardi 11 juillet, une vingtaine de mesures pour réduire la fracture numérique.

La plus emblématique est l’accès à l’Internet pour les ménages à revenus modestes. Dès le premier trimestre 2007, une formule “tout compris”, incluant un ordinateur, une connexion Internet haut débit à bas prix (15 euros par mois au maximum) renouvelable sur une période de trois ans pour les familles éligibles et un dispositif de formation-accompagnement à domicile sera proposé pour “1 euro par jour, sur trois ans”.

L’offre inclut un prêt bancaire à taux réduit (garanti par l’Etat), proposé par des banques partenaires. Elle devrait concerner de 1 million à 1,5 million de foyers.

Cette mesure présentée à la va-vite, non réfléchie en terme de solvabilité pour les publics précaires est aujourd’hui de plus en plus sujette à caution. Des acteurs de l’internet français viennent ajouter leurs voix à des médias qui s’interrogent sur la nécessité de cette offre et sur sa pertinence.”


Mais les réactions des internautes au papier sont vives et argumentées.


Ce même jour, le journaliste Ludovic Blécher titre son papier comme une simple addition : “L’ordi + le haut-débit + la hot-line + la formation = 1 euro (1)“, un article très factuel sur l’annonce de la mesure :

“”Si on fait une analogie avec la voiture, notre offre, c’est un la 205 neuve avec le permis de conduire et trois ans d’essence inclus”, détaille Benoît Sillard, le directeur de la délégation aux usages de l’Internet. Il ne promet pas des ordinateurs derniers cris mais s’engage sur des machines labellisées meilleur rapport qualité-prix. Une bonne façon, selon lui, de toucher les 20% de Français qui ne sont toujours pas connectés simplement parce que c’est trop cher.”


… Mais les commentaires sont eux, peu complaisants, sur cette initiative ; extraits :

“Ne serait-il pas plus judicieux de permettre à chaque personne dans ce pays d’avoir le pouvoir d’achat suffisant pour accéder au confort de base dans une société prétendument évoluée ? Au lieu de ça, on invente des rustines : une rustine pour permettre aux pauvres d’avoir internet, une rustine pour permettre aux pauvres de se loger, une autre pour leur permettre d’étudier, etc, etc. Qu’on combatte la pauvreté au lieu de rafistoler un système inégalitaire !” (Kem 80)

“Il est vrai qu’on peut avoir un bon ordi pour peu d’argent. Il suffit soit d’être un peu bricoleur en récupérant des épaves laissées par des acheteurs compulsifs qui consomment des ordinateurs plus vite que leur ombre. L’autre point… est qu’on peut également se fournir sur ebay ou d’autres points de déstockages… Mais cela ne sera pas évident pour une faille RMIste de s’équiper et de surfer à moins que des providers du coeurs s’occupent de cela…” (Yannick Comenge)

“(…) Sur le territoire, existe un ensemble de structures associatives, communales qui, au quotidien, travaillent sur l’appropriation sociale des technologies de l’information et des communications (TIC), sur l’accessibilité des personnes (quelles soient « les plus modestes » ou « les moins modestes ») à l’Internet et bien d’autres outils multimédias. Pensons aux Espaces publics numériques (EPN), aux Espaces Cultures multimédias (ECM), aux points d’accès publics à Internet (PAPI), aux Points d’accès à la Téléformation (PAT), aux Ateliers Pédagogiques Personnalisés (APP)… pour ne citer que ces structures qui maillent notre hexagone. Malheureusement, ces structures, à l’utilité sociale indéniable (qualité des équipements, accompagnement humain, socialisation des lieux…) connaissent des difficultés financières. Le paradoxe de l’opération du gouvernement est de privilégier une logique individualiste d’acquisition d’équipement à une stratégie de renforcement de ces structures multimédias compétentes, reconnues… (…)” (Franck B.)


Libération se montrera plus incisif dans son article du 17 juillet (cf. dans la suite de cette note).


Les assistantes sociales, relais de partenaires privés ; est-ce la bonne solution ?


01Net donne la parole au promoteur et responsable de l’opération (”Un PC à 1 euro par jour pour les revenus très modestes“, Hélène Puel, le 11 juillet) :

“”Le plan Internet accompagné ciblait un public très large. Il apparaît aujourd’hui que les seniors et les foyers aux revenus modestes n’y ont pas accès. Contre un euro par jour, ils pourront obtenir un PC équipé, couplé à l’Internet à haut débit. Les offres commerciales comprendront également quatre heures de formation, et trois déplacements à domicile de la part de sociétés de services labellisées pour les aider à mieux appréhender ce nouveau matériel”, commente Benoît Sillard, sous-directeur aux NTIC au ministère de l’Education nationale et délégué interministériel aux usages de l’Internet (DUI).”

“Afin de toucher cette population, le gouvernement va faire appel aux réseaux sociaux. «L’accès à ces offres pourra se faire par l’intermédiaire des mutuelles ou des assistantes sociales qui orienteront ces familles vers les bons partenaires», imagine Benoît Sillard. En 2007, la DUI devrait déployer d’autres mesures vers d’autres populations, comme les chômeurs ou les personnes âgées résidant en maison de retraite.”


Est-ce vraiment le rôle de travailleurs sociaux d’orienter vers les personnes vers des commerces et des services non publics, quels qu’ils soient ?


Le débat est vif dans les réactions du papier de 01Net.


Le 12 juillet, c’est TF1 Multimédia à son tour, qui s’interroge dans ses colonnes sur le projet de l’ordinateur à un euro pour les revenus modestes (via l’article “L’ordinateur à un euro, pour qui ?“) à savoir si le défaut d’accès au numérique est seulement une question d’équipement et de revenus, en insistant sur la fracture numérique générationnelle et le besoin de formation. Les avis politiques divergent sur cette mesure comme ce point de vue :

“”Sans vouloir entrer dans une opposition systématique”, le député PS Patrick Bloche se demande pour sa part si, au-delà de l’accès, il ne faudrait pas “privilégier, encourager et expliquer les usages. On n’utilise pas internet comme on regarde la télévision”. Il aurait préféré la “création d’espaces publics numériques”, des lieux où les gens seraient suivis, conseillés dans leur apprentissage du web et de ses usages.”


Une mesure propre à faciliter l’endettement des personnes aux revenus modestes


Si l’on se réfère aux chiffres de l’I.N.S.E.E. les plus récents sur la répartition de la consommation des ménages en pourcentage (”Structure des dépenses selon le revenu du ménage, par unité de consommation“, enquête budget de famille 2000-2001), on constate qu’un crédit de l’ordre de 30 euros serait très difficile à supporter par des ménages avec un revenu de moins 10 000 Euros par an, c’est-à-dire les populations les plus fragilisées.


Les risques d’endettement sont importants comme le souligne le quotidien l’Humanité dans son édition du 12 juillet sous la plume du journaliste Cyrille Poy (”Le crédit à la rescousse de la fracture numérique“) :

“Cette opération a le grand avantage de prétexter de la fracture numérique pour augmenter la facture des ménages en terme de crédits à la consommation.”


Christophe Guillemin de ZDNET France précise à qui sera destinée, a priori, cette mesure (article du 11 juillet 2006 : “Le gouvernement étend son dispositif “Internet accompagné” aux familles modestes“) :

“Le plafond de ressources des familles éligibles devrait être fixé en septembre/octobre, sur la base des critères utilisés pour l’obtention du tarif social d’électricité. Une tarification spéciale réservée aux ménages ayant des ressources annuelles inférieures à 5.520 euros, soit environ 460 euros par mois.”


Ce qui aggrave encore plus la solvabilité de cette offre pour les publics visés, sans compter qu’il faut compter ajouter à cette offre le prix de l’électricité et pour beaucoup l’installation d’une ligne téléphonique. Dans de telles circonstances financières, on peut se demander comment cet accès individuel peut être utile, si l’on considère que seules 4 heures seront offertes en formation à domicile ?


01Net a fait des calculs et conclut laconiquement sur la mesure :

“Auront le droit à cette aide financière les foyers touchant moins de 5 520 euros de revenus par an. S’il n’évolue pas, ce plafond constitue de facto une sérieuse restriction à ce plan d’équipement. En effet, pour ces familles, une facture de 30 euros mensuels représentera près de 7 % de leurs revenus. Elles pourraient avoir d’autres priorités…”


Ce chiffrage est repris par ActuChomage.org dans un papier en ligne : “Le PC à 1 euro par jour pour les pauvres“.


Quid de la pérennité de la mesure après 3 ans ?


L’Express pose une question qui fâche (dans un article du 11 juillet : “Un PC+Internet à 1 euro par jour contre la fracture numérique“, Thomas Bronnec) ; que se passera-t-il après 3 ans pour les foyers qui se sont équipés ; réponse de l’instigateur de la mesure :

“Se pose aussi la question du prix de la connexion Internet et du renouvellement de l’ordinateur à l’issue de la période de 3 ans. Or, « c’est encore flou », admet Benoît Sillard, délégué aux usages de l’Internet auprès du gouvernement. « Les évolutions technologiques dans le secteur sont trop rapides pour que l’on puisse se projeter si loin. Mais nous ferons en sorte que le coût d’accès à Internet ne dépasse pas les 1 euro par jour ».”


Des actions concrètes pour lutter contre l’exclusion numérique


Cette annonce non finalisée a au moins le mérite de mettre en relief des initiatives plus consistantes liées à l’accès à internet, à l’équipement et à l’appropriation de l’ordinateur et de l’internet :


Philippe Guerrier, journaliste de VNUnet, se souvient d’une expérience intéresse en matière de lutte contre l’exclusion numérique pour les publics modestes (”Comment connecter la France “d’en bas”“, 11 juillet) :

“Des prestataires avaient déjà tenté de développer des formes d’accès Internet en collaboration avec des bailleurs de logements sociaux. Par exemple, en 2003, le programme-cadre Facil (acronyme de Favoriser l’Accès à la Communication Internet aux Locataires de l’habitat social) avait été mis en place. Ce dispositif, qui alliait un ordinateur avec un accès Internet, avait été déployé dans le Cottage Social des Flandres, un organisme d’habitat social du Nord-Pas-de-Calais. Mais, depuis, le programme Facil est tombé dans les limbes.”


Dans le forum de Clubic ; 86 commentaires à ce jour suite à l’article publié sur l’opération “1 euro pour les revenus modestes” ; parmi lesquels cette action concrète :

“Je monte des vieux PC ( P2-2X P2-P3 ) gratuitement pour des gens qui n’ont pas les moyens de se payer des machines plus recentes car ils préfèrent mettre leur argent dans autre chose que ça. Les gens qui n’ont jamais touché un PC, la puissance et tout le bordel ils s’en foutent complètement.”


Doutes évidents sur l’opération “PC à un euro” pour les personnes à faibles revenus
 


Le papier le plus critique sur cette mesure est celui de Damien Dubuc pour Libération (le 17 juillet 2006) titré : “Doutes sur le déclic à 1 euro ” avec une réflexion en 3 parties et une parole donnée à Benoit Sillard (Délégation aux Usages de l’Internet) et à Michel Briand (Maire-adjoint de Brest, impliqué depuis bien des années dans l’accès public à l’Internet par des actions concrètes) :

“- Cette offre vaut-elle le coût ?

- Cette offre va-t-elle permettre de toucher les familles aux revenus les plus modestes ? 

- L’accès individuel au Net est-il le meilleur moyen de réduire la fracture numérique ?”


Sur ce dernier point, les deux avis des intéressés s’opposent :

“”Il faut aller au-delà de la réduction des coûts et développer des solutions collectives, affirme Michel Briand. Comme ces locataires d’HLM de Moulins (Allier), connectés depuis 2003 via leur poste de télévision grâce aux travaux de l’office HLM. “Il y a besoin d’un travail de proximité pour accompagner les personnes les plus éloignées de l’informatique, c’est-à-dire de l’écrit. L’accompagnement par une hot line est nécessaire, mais pas suffisant.” Exact, reconnaît la DUI, qui insiste sur la formation et l’accompagnement dont bénéficieront les usagers. Sans toutefois en préciser les modalités.

En revanche, elle s’inscrit en faux par rapport à l’idée de solutions collectives. “Regardez les espaces publics numériques : il en existe près de 3000, où Internet est en accès libre, mais ils ne touchent que 3 à 5 % de la population. Les solutions collectives, nous les défendons aussi, mais elles ne sont pas les plus adaptées pour permettre un accès massif aux nouvelles technologies.” Benoît Sillard, qui défend ses projets bec et ongles, sait qu’il ne convainc pas toujours : “Nos propositions vont faire bouger tout le monde, y compris ceux qui sont contre. Ça va les titiller et les pousser à faire des propositions alternatives.”"


Michel Briand insiste sur l’implantation de solutions d’accès et d’apprentissage au plus près des populations ciblées c’est-à-dire au sein des groupes de logements sociaux. Il explique le rôle essentiel de l’accompagnement humain pour des personnes en difficulté (niveau d’alphabétisation, problèmes psychologiques, proximité et confiance aux acteurs sociaux locaux).


À l’opposé, Benoit Sillard réfléchit en termes de chiffres et d’une massification de l’accès par des solutions d’accès individuels, venant même jusqu’à sous-estimer le rôle essentiel et non négligeable des EPN (Espaces Publics Numériques, dont il est pourtant le coordinateur État depuis 2002) dans l’appropriation et l’apprentissage de l’ordinateur clairement quantifié par les études annuelles GFK et Ipsos depuis 2002, EPN qui jouent un vrai rôle via les animateurs multimédias et structures de proximité à but non lucratif ; des démarches d’espaces multimédias associatifs ou soutenus par des collectivités territoriales.


Une mesure caduque et des amorces de solutions en réflexion


Depuis l’annonce de cette mesure qui présente des failles aussi bien dans sa modélisation économique, dans son aspect équitable que dans les objectifs poursuivis, des élus, animateurs multimédias, internautes et acteurs de l’Internet citoyen s’interrogent vivement sur l’opportunité de maintenir cette initiative en l’état et dans ses axes déclarés.


Reviennent alors des idées fortes citoyennes de l’internet : une réflexion à mener autour d’un service universel de l’Internet (comme il a existé un service universel du téléphone), un accompagnement de proximité pour les personnes souhaitant s’initier à l’ordinateur et à internet, un accès mutualisé à bas coût de l’internet dans les logements sociaux, une éducation critique aux nouveaux médias et aux nouvelles technologies…

Marcel Conche : “Vivre sans ordinateur ?”

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Marcel Conche est Professeur émérite de Philosophie (cf. sa bibliographie en ligne). Dans le numéro hors-série du Nouvel Observateur “Vivre branché”, il se questionne sur le fait de vivre avec ou sans ordinateur ; extrait de cet article :

“Le phénomène technologique scinde la société humaine en deux ensembles : d’un côté, les nantis, de l’autre, les indigents, et les premiers oublient les seconds. Il y a ceux qui ont un ordinateur ou n’en ont pas parce qu’ils n’en veulent pas, et ceux qui n’en auront jamais. La première est sans relation avec la seconde. A qui, en général, les savants envoient-ils des e-mails ? à des savants ; les érudits ? à des érudits ; les collectionneurs ? à des collectionneurs ; les commerçants, les industriels ? à des fournisseurs, à des clients ; les militaires ? à d’autres militaires ; les hommes politiques ? à des hommes politiques, à leurs électeurs ; les boursiers ? à des investisseurs, spéculateurs ou autres, etc., bref les riches envoient des e-mails à des riches (”riche” : qui a un ordinateur). Mais Pascal Adam m’écrit de Kaboul. Ce qu’il voit ? “Des enfants dans les rues dès cinq ans, usés, vieillis prématurément, rongés par les maladies de peau, vendant, nettoyant, portant, subissant… ; des femmes mendiantes, sous leur burka sale, exhibant leur nouveau-né quasiment mort-né, rachitique, les yeux révulsés…”.

Il y a deux planètes : la planète des riches, la planète des démunis, la planète des “avec” (avec ordinateur), la planète des “sans”. Or, comme les “avec” ne communiquent qu’avec des “avec”, ils font par là même comme si les “sans” n’existeraient pas. S’il n’y avait qu’eux, pas besoin d’associations humanitaires. Qu’il y ait des associations humanitaires est la marque de la scission de la société humaine, et qu’il y a deux planètes ou deux mondes, comme on voudra.

Voilà pourquoi j’ai un peu honte d’avoir un ordinateur (dont toutefois je ne me sers pas!), bien que n’étant pas à Kaboul ; car, de coeur, je suis avec les “sans”. Là est la vraie humanité. Les “avec” sont, à mes yeux, esclaves des fausses valeurs : honneurs, notoriété, argent, pouvoir, choses inessentielles et que le temps abolit ou efface. Les “sans” sont l’humanité souffrante.”


Source :

Conche, Marcel (juin-juillet 2006). “Vivre sans ordinateur ? Regard par Marcel Conche”, Le Nouvel Observateur, Hors-série “Vivre branché”, Paris, n°63, pp. 83

mardi 18 juillet 2006

Daniel Bougnoux : “Alerte aux virus de l’info”

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Daniel Bougnoux est Professeur des Sciences de la Communication à l’Université Stendhal de Grenoble. Il est membre du G.R.E.S.E.C. (Groupe de Recherche sur les Enjeux de la Communication, voir le site). Dans le numéro estival de Philosophie Magazine, il s’interroge sur la reproduction virale de l’information sur Internet vs. la Presse traditionnel et les grands médias ; extrait de cet éclairage intitulé “Alerte aux virus de l’info” :

“On a trop déploré, concernant l’ancienne presse, les difficultés du droit de regard et de réponse des récepteurs pour condamner cette mise à niveau démocratique : au grand jeu de l’information, les niveaux se bousculent désormais et le “pluralisme” des sources et des supports augmente de façon vertigineuse. Notre idéal démocratique, intimement lié au principe de publicité et de liberté de l’information, révèle ici sa complexité et ses pièges. Si chacun a le droit d’exprimer et de valoriser son monde, la démocratie exige aussi l’institution d’un monde commun, autour d’un espace public d’affrontement des opinions contradictoires. Au lieu de les refouler, la démocratie rend visible les chocs inhérents à ces mondes antagonistes et les journaux acheminent jusqu’à nous cette perception ou cet appel des mondes des autres. Le journaliste a justement pour tâche d’assembler et de présenter aussi objectivement que possible les messages de ces autres mondes : il tient compte du collectif et propose une information “traitée” ou recoupée.

Ce souci du bien commun ou d’une information un tant soit peu publique ou générale risque de décliner avec les nouveaux parcours à la carte et la privatisation des informations, favorisée par les nouveaux médias. Sur Internet, chacun peut ne fréquenter que ses semblables ou n’avoir que des trajets d’évitement vis-à-vis des sites ou des messages qui contredisent outre mesure ses opinions. La culture du débat et de l’argumentation, l’espace public conçu comme un ring où s’affrontent des raisons contradictoires, en bref les anciennes dramaturgies (théâtrale, parlementaire, judiciaire…) d’une représentation plus ou moins équitable des conflits, peuvent s’effacer de nos portables qui privatisent, donc réduisent, le champ de vision de chacun. Les SMS, les listes de diffusion, les blogs et les “chats” sont excellents pour s’exprimer, mobiliser, “sensibiliser”, voire dénoncer, mais ils favorisent aussi le repli égotiste, le mimétisme, l’emballement sentimental, la contagion virale ou la chasse en meute… Il serait dommage de réduire la fonction d’édition à l’expression de son opinion ou de son monde par blog et le métier de journaliste au rôle de témoin. L’information, fondée sur l’enquête et le recoupement des faits, curieuse des raisons et des mondes des autres, ne s’improvise pas et nous attend un peu au-delà.”


Source :

Bougnoux, Daniel (août-septembre 2006). “Alerte aux virus de l’info”, Philosophie Magazine, n°3, Philo Édition, p. 16

Ecrits publics, écrits privés (par Yves Bucas-Français)

Au cyberespace, il n’a jamais été autant question d’écriture

Depuis l’ouverture du cyberespace et de manière paradoxale, il n’a jamais été autant question d’écriture. Action particulière au sein de l’Agora, le cyberespace évolue, avec les différentes personnes qui transitent. Ils ont comme projet d’obtenir la possibilité d’utiliser quelques heures par semaine un poste informatique. Ils apprennent le fonctionnement de systèmes techniques dont ils entendent bien se servir. De fait, ils sont immergés dans des opérations où la lecture et l’écriture sont indispensables. Il est important de remarquer combien cette activité s’affirme en synergie avec les différentes activités proposées par l’Agora. Ne serait-ce qu’à partir des innombrables productions de C.V et autres lettres de motivation.


Quelques acteurs du cybercentre suivent ou ont suivi l’ensemble du parcours. Au préalable, ils profitent des cours de français dispensés par l’Agora. Toutes les personnes au départ ne sont pas francophones. Elles viennent, à la suite, rédiger des emails, et faire des recherches sur Internet, comme application. Les candidats ont intégré l’idée qu’ils sont en mesure de suivre des cours intensifs dans les salles au fond de l’accueil de jour. Ils ont appris à corriger le verbe avoir à tous les temps et savent que si c’est le verbe avoir, le participe passé s’accorde avec l’auxiliaire si… les travaux pratiques deviennent naturels. Devant la porte du cyberespace, ils s’inscrivent par la suite aux séances de self service du cyberespace. Ils souhaitent accéder aux formations. Avec assiduité, ils suivent les cours et se lancent dans l’écriture d’un mail.


Ce demandeur d’asile était fier d’avoir pu déposer quelques lignes dans un message. Il rassure sa famille. La réponse en atteste, le mail envoyé en Afrique a été lu. Tapé par lui, le mail a été envoyé, Simplement, il a été aidé par un bénévole pour les manipulations informatiques. Avant de l’envoyer, il demandera aux bénévoles de vérifier les fautes d’orthographe, petite perte de confiance en soi, afin qu’elles ne gênent pas la lecture. Stagiaire studieux, la grammaire « Bled » l’accompagne et dépasse de son sac.


Après les cours de français et l’atelier d’écriture, ils peuvent ainsi rédiger des mails adressés à leurs amis, leurs parents : « mon cher papa » ou même à « Sa seigneurie le pape ». Ainsi, le message tapé « touche après touche » recueille des sentiments « je vais très bien » ou « Paris est jolie ». Le formateur bénévole ne peut pas oublier que l’histoire écrite à l’atelier d’écriture, où il était question de bicyclette, de poulet et de pirogue participe à la construction d’un rapport particulier à la communication et du plaisir d’écrire.


Le sourire confiant des bénévoles présents provoque des : « c’est bon, vous pouvez envoyer ». La barrière de la langue est en train d’être contournée. La lettre est corrigée. Dans un moment, bientôt grâce à la souris et à son clic gauche elle rejoindra l’Afrique, une petite cité où il est parfois difficile d’imaginer qu’il y ait un ordinateur. Les représentations quand elles nous tiennent ! Quelques jours après, les réponses étaient là. Il y avait même en document attaché des photos de la famille. Bien que par moments l’électricité soit défaillante, Internet est en fonction partout. La fiabilité de l’électricité était un vrai sujet en atelier d’écriture. Elle revenait comme question permanente. Les écrits en étaient pleins. Devant cette prouesse technique qui contourne les défaillances, nous pouvons nous interroger sur les nouveaux usages de réseaux adoptés par des personnes auxquelles les concepteurs étaient loin d’avoir pensé. Les écrits produits doivent se conformer à l’usage d’une autre « grammaire » et de la pratique d’une autre « langue » et sa proximité avec le domaine universel : l’informatique.


Les écrits des cris


Parmi les personnes qui fréquentent le cyberespace, nous sommes régulièrement en présence « d’écrivains des rues ». Bien que largement minoritaires parmi les utilisateurs du cyberespace, ils sont reconnaissables à leurs sacs imposants. Ils recèlent manuscrits et disquettes comme de véritables trésors. Les papiers sont salis, mais noircis par les crayons. Ils contiennent toutes les notes écrites dans la rue ou sur les tables hautes de l’Agora. Lorsqu’ils écrivent, ils notent partout tout ce qu’ils vivent, pêle-mêle. Peut-être ont-ils peur d’oublier ? Pour garder trace, ils viennent travailler sur l’ordinateur, mettre au propre ce qu’ils ont à dire. Les cahiers sortis des fatras, des sacs, contiennent les récits de nomades, à la manière des légendes modernes. Ils récitent les litanies du mal-être. Ils abordent le rapport qu’il entretiennent au monde urbain et envisagent de traiter de la pathologie des corps et la difficulté sociale. Ils n’ont pas nécessairement de projet éditorial. Malgré tout, ils se confient en permanence à travers le cahier ou la feuille et maintenant à l’écran. Ils transcrivent sur traitement de texte pour mettre au propre ce qu’ils vivent de « sale ». Pour eux, il est naturel que l’écrit puisse contenir des cris. Ils n’en restent pas là. Bien que certains parfois en caressent l’espoir, jamais ce qu’ils abordent ne sera publié. En attendant, ils se confient à l’ordinateur et gardent ainsi une preuve sur disquette. Pour certains, la disquette reste au cyberespace, elle a son statut de preuve. Nos candidats écrivains reconnaissent que même si la précarité est transcrite, décrite, écrite, elle ne permet pas de se construire nécessairement un meilleur rôle.


Parmi ces « écrivains des rues », quelques-uns ont un projet suffisamment élaboré pour avoir une existence rythmée autour de l’écrit. Ils en assurent la pratique raisonnée du traitement de texte. Ils viennent au cyberespace régulièrement avec un stock de disquettes. Bien que les sujets traités fassent parfois sourire les bénévoles. Ils sont en présence, avec la qualité du traitement de texte, de véritables livres suspendus. Ils recèlent des sujets étonnants, ce qui suppose de nombreuses heures d’écriture, de longs moments de retour sur soi. L’étonnement des animateurs du self service est à la hauteur des manuscrits et du nombre de pages camouflées dans un sac de Monoprix largement usé et taché. La curiosité des bénévoles est légitime, ils peuvent se poser la question : où ces heures de travail à gratter ces feuilles de papier se sont-elles passées ? Les nomades des rues s’expriment. Afficher la prégnance de l’écriture, c’est reconnaître que certaines personnes profitent du lieu, de la grande salle de l’Agora pour écrire. Mais qu’écrivent-ils avec tant d’ardeur ?


L’atelier photo


De manière complémentaire, au cyberespace, il est indispensable de mesurer combien l’atelier photo a été fécond. L’année dernière, nous étions partis du principe que toute personne en situation de connaissance photographique, devait maîtriser les paramètres techniques de la prise de vue et ses différents traitements numériques. La pratique du cours du jeudi après-midi bruissait. La volonté de participer à la création et de construire des éléments d’expression personnels émergeait, nous avons essayé d’accompagner et de favoriser de manière complémentaire l’expression à travers l’atelier d’écriture. Nous avions pour a priori que le fait d’écrire une histoire, une lettre, un texte répond et participe à la démarche de création dont la photo est une excuse. L’approche d’un atelier d’écriture qui accompagne la pratique photographique vise, en parallèle, à travailler en même temps sur une pratique et sa technicité tout en construisant un rapport particulier à la langue en tant qu’expression.


Nous avions l’ambition de participer aux côtés de la pratique technique photographique existante, au sein du cyberespace. Nous entendions permettre en parallèle la production de langage écrit. Ce qui a été fait durant une petite année. L’écriture était au cœur de notre interrogation. Non seulement les stagiaires s’exprimaient avec la lumière mais en plus ils ajoutaient, pour quelques-uns, l’apprentissage de la langue française. Ils ponctuaient leurs photos de courts textes. Ils approfondissaient des gestes techniques et exprimaient des sentiments. Nous sommes allés au-delà de ces enjeux. Nous avons pu ainsi mettre en ligne des textes et des photos en répondant aux souhaits d’inscription dans la démarche inscrite sur le Web par le journal Télérama.


Le cyberespace et la gestion de l’urgence


Souvent les candidats au cyberespace font une demande d’intervention sur injonction des travailleurs sociaux qui accueillent à l’Agora, ou d’assistants sociaux connaissant l’existence du cyberespace. Émanant des professionnels, les demandes d’interventions d’urgence sont importantes. Les personnes ne doivent pas perdre leurs droits. Une assistante sociale d’un centre d’accueil ou d’un hôpital téléphone, elle souhaite que le cyberespace accueille en urgence une personne qui se trouve face à elle. Cette personne a besoin de consulter sa boîte email. Elle attend une réponse pour occuper un logement ou un hébergement. Alors, il faut tenter de repérer au cyberespace les postes libres et demander si quelqu’un veut bien céder sa place. Le bénévole a le sentiment d’être un maillon indispensable dans l’urgence de la situation. Toutes les ressources sont mobilisées. Il faut aboutir aux inscriptions rapides sur la « toile » avec les portails ouverts par des administrations. Les connexions pour l’emploi, le social, le logement se déploient : les ASSEDIC, L’ANPE, les contacts avec les employeurs qui émettent des messages positifs, les allocations de type CMU ou le RMI voir l’hébergement sont autant d’éléments importants de cette intervention d’urgence. Les acteurs s’aperçoivent régulièrement qu’il est bien tard pour intervenir. Le traitement informatique permet de raccourcir les délais. Lors des vacations du self service il faut toutes affaires cessantes, tenter de régler le cas sur place. La date limite de renseignement joue contre celui ou celle qui a déjà du mal à se débattre avec une temporalité et ne pas perdre des droits.


Les bénévoles agissent dans ces cas complexes et singuliers, ils sont des passeurs. Ils connectent, mettent en réseau, remplissent, corrigent et accompagnent toutes ces demandes urgentes. Ils traduisent des termes administratifs incompréhensifs « qu’est ce que c’est la civilité ? » question posée au moment du renseignement d’un masque de saisie formaté par une administration. Non seulement, il faut connaître le langage informatique et sa grammaire, mais en plus, la question se double d’une interrogation juridique. La fracture est grande dans un domaine inconnu, dont il faut s’affranchir.


Il faut en même temps prendre en compte les besoins de rangements suscités par la culture informatique alors que beaucoup n’ont pas de quoi ranger. Les disquettes sont la plupart du temps gardées au cyberespace. Ceux qui se trouvent en foyer émettent des interrogations. Ils ont des difficultés pour classer, sauvegarder. L’informatique comme système, suppose une façon de vivre standard. Une maison, un bureau permettent d’effectuer des rangements avec des dossiers. « Et si nous n’avons pas de maison, ni de bureau comment fait-on ? » En même temps, le fait de travailler sur des procédures informatiques et ses différentes options gestionnaires demande de transmettre des règles de rangements qui ne sont pas seulement techniques mais aussi sociales. Au cours des formations, les formateurs transmettent des consignes « grammaticales » informatiques difficiles à intégrer. Elles doivent être compréhensibles pour tous les publics. La pratique des formations nous amène des questions pratiques à résoudre comme traduire des paramètres indispensables à la pratique du traitement de texte : la police des caractères n’est en rien nationale, de la même manière impulser systématiquement la sauvegarde des documents sur support se heurte à parfois des incompréhensions.


Lutter contre l’oubli


Lutter contre l’oubli est indispensable. L’informatique n’est pas nécessairement comme le vélo. Il y a des moments où, bien que la personne s’en soit servie un jour, elle ne s’en rappelle pas nécessairement. Le cyberespace permet de lutter contre l’absence de matériel. Il tente d’entretenir des gestes, des habitudes. Des stagiaires se présentent aux formations, ils ont eu, auparavant, l’occasion, dans leur vie professionnelle, de se servir de tels outils. Ils en ont oublié les principes. L’absence de pratique, liée à des mises à l’écart, la nouveauté des procédures, imposent que ces personnes retrouvent les gestes et recommencent. Parmi les utilisateurs, certains étaient cadres, d’autres employés ou ouvriers, ils ont été socialement déclassés et les périodes d’absences d’activités sont plus ou moins longues. Lorsqu’ils viennent, ils entendent reconstruire un chemin pour maintenir leur intérêt à la cause informatique, et recommencer avec des logiciels toujours en évolution. Cet état de fait se renforce avec un certain nombre de personnes qui compte tenu de leur âge n’ont pas connu de métiers où l’informatique était nécessaire. Aujourd’hui leurs anciens métiers sont largement dominés par l’informatique. Ils ont été mis de côté, ils se sentent en difficulté, ils ne connaissaient pas cette technologie. Bien qu’ils le sachent, ils ne retourneront jamais dans la production, ils conjurent le mauvais sort et s’imprègnent de cette pratique qui, en quelque sorte, a participé à leur remplacement.


S’il fallait conclure ces quelques notes prises sur une situation qui ne fait qu’évoluer. Nous ne pouvons que livrer à la lecture ces quelques lignes. Elles vont à l’encontre de représentations toutes faites sur la nature des personnes qui peuvent fréquenter le cyberespace. Ils rejoignent en nombre les personnes qui pour une raison ou une autre appartiennent au domaine de l’exclusion sociale en général et des sans domiciles fixes en particulier. Domaine où la question de l’illettrisme fait toujours irruption. Elle est énoncée comme simple cause, et permet souvent d’expliquer la situation de précarité. Ce texte entend non pas en démontrer le contraire, mais surtout de rendre compte des évènements vécus au cyberespace et aborder la complexité du changement qui s’opère sous l’impulsion de nouvelles technologies.


Yves Bucas-Français

(sociologue et bénévole à l’Espace Public Numérique CyberAgora de l’Association Emmaüs, 32 rue des Bourdonnais, 75001 Paris)

Les jeunes intermittents de la précarité (par Yves Bucas-Français)

Parmi les nouveaux candidats au cyberespace, les jeunes de moins de trente ans constituent, parmi ceux qui fréquentent le cyberespace et pour une partie d’entre eux une catégorie minoritaire, mais à la fois éphémère et pérenne. Ils sont lorsqu’ils frappent à la porte sans domicile. Ils viennent à l’Agora et pensent trouver rapidement, grâce à la magie de la « toile », un hébergement, un emploi. À l’issue d’une période plus ou moins longue (environ huit mois), ils arrivent à être employés et ne sont plus utilisateurs des services du cyberespace. Les bénévoles et les travailleurs sociaux sont soulagés et ravis pour eux. Mais il est à remarquer qu’ils se trouvent remplacés par d’autres qui finalement se trouvent dans la même situation sociale et se situent dans les mêmes âges. Le puits est sans fond la logique de flux s’applique. Décrire avec précision cette catégorie éphémère, de passage, qui est en même temps permanente relève d’une difficulté majeure. Les situations individuelles sont différentes. Nous pourrions décrire ces situations en creux.

La plupart des jeunes qui viennent vers nous n’en sont pas à leur premier emploi. Ils ont très souvent un diplôme, un bon niveau professionnel. Le caractère épisodique de leur passage correspond à leur niveau d’insertion dans l’économie. Leur niveau scolaire est assez élevé. Les CV en témoignent, ils connaissent de la même manière la litanie des stages, des « petits boulots ». Eu égard à leur âge, la période de travail est courte. La rupture du contrat de travail n’est pas le plus souvent de leur fait. Elle apparaît comme une période de panne. Une faillite, une fermeture de site, un accident sont suffisants pour mettre un jour ces jeunes dans des situations difficiles au regard du logement. Ils intègrent un CHRS, un CHU ou se débrouillent. Pour eux, les conséquences d’une période de chômage c’est ne plus avoir de rentrée d’argent suffisante et de perdre rapidement son logement d’autant plus que le « matelas de secours » que peut représenter l’aide des parents, de la famille ou des amis n’est guère possible. Ils savent que la situation est provisoire ou tout du moins ils l’espèrent.

Les histoires singulières et passagères sont légion. L’Agora de l’Association Emmaüs accueille les individus tels qu’ils sont. Leurs histoires débordent au cyberespace. Les bénévoles qui interviennent au cyberespace vivent au rythme de ces histoires souvent courtes (heureusement), prégnantes, mais parfois inquiétantes. Heureux des dénouements, les bénévoles accompagnent et suivent pas à pas l’évolution des situations. Une période comprise entre six et huit mois peut apparaître, sur la durée d’une vie professionnelle, courte. Malgré tout pour tout le monde, elle est longue. Les signes sont contradictoires pour ces jeunes qui doivent affronter les affres au quotidien d’une période d’errance et d’incertitude avec ses espoirs et ses déceptions. Sans qu’il y ait de véritable lieu stable de vie. La pente peut être rapide.

À travers son existence, le cyberespace assure, pour eux, malgré tout un rôle particulier. Ces jeunes sont très souvent confirmés en matière de pratiques informatiques. Certains viennent simplement avec comme objectif de maintenir, d’aménager et d’enrichir des sites Internet ou des blogs qu’ils ont déjà conçus avant leur rupture sociale. Malgré tout sur la « toile », ils lancent leurs bouteilles à la mer. Ils rassurent leur famille leurs amis et maintiennent les liens et entretiennent leurs différents réseaux. Pendant la période de précarité, la vie continue. Les centres d’intérêt existent toujours, ils sont même à enrichir. Le passé ne s’oublie pas nécessairement et les fils se nouent avec le futur. D’autres viennent, car ils sont seulement les passagers de la toile. Ils sont en transit et se servent du cyberespace pour mettre à jour cv et élaborer ses lettres de motivation et consulter sa boîte email. En matière de connaissances informatiques, quelques-uns en remontent aux bénévoles ou se joignent à eux pour tenter de résoudre les problèmes que certains participants au cyberespace n’arrivent pas à régler.

Ils, elles sont des usagers courants, ils, elles maintiennent à la fois leurs connaissances et se servent du net pour rechercher, un emploi, un hébergement et rentrer en contact avec des amis. Ils mettent au point avec l’aide des travailleurs sociaux des stratégies pour bénéficier des aides d’urgence auxquelles ils peuvent prétendre. L’e-administration n’a pas de secret pour eux. Le cyberespace est devenu à leurs yeux un lieu de référence. Cette existence fait du cyberespace un agitateur où le lien social peut être construit et maintenu. C’est un relais qu’ils jugent indispensable. Leurs heures de présences dans la salle sont des moments forts elles leur permettent de reconstruire leurs histoires. S’ils le voulaient, ils feraient projet d’inventer un cyberespace. Trop tard, il existe. Le blog du cyberespace en rend compte à travers leurs témoignages. Ces jeunes rejoignent ceux qqui utilisateurs des services de l’Agora et du cyberespace, sont titulaires de contrats de travail, mais n’ont pas de logement, ceux que l’on désigne les travailleurs pauvres. En matière d’accès à l’outil informatique, ils ont des besoins voisins.

Yves Bucas-Français
(sociologue et bénévole à l’Espace Public Numérique CyberAgora de l’Association Emmaüs, 32 rue des Bourdonnais, 75001 Paris)

Note de travail. Le point après 2 années de fonctionnement du cyber (par Yves Bucas-Français)

1 - Le sac à dos, le carnet et le mot de passe 

Activité permanente proposée dans le cadre de l’Agora, le cyberespace est devenu au fil des mois un lieu de passage et de rassemblement important qui a pignon sur rue. Il stabilise quelques heures par-ci, par-là des nomades qui viennent le temps d’une consultation ou d’un cours, poser leurs sacs à dos ou de plastique. Ils deviennent les utilisateurs. Ils se repèrent rapidement au “trésor” qu’ils extraient de leurs poches ou sac à dos. Papier ou un carnet, ce trésor nouveau est bien protégé sur lequel sont patiemment notées les coordonnées et les mots de passe. Ils représentent les différents accès au réseau et à leur boîte émail. Le cyberespace à travers son existence et sa mise en scène engendre une série d’usages. Les utilisateurs appartiennent, à des titres divers, à la galaxie de la précarité.

Le cyberespace est devenu, dans les faits, le lieu de convergence des désirs, d’un “peuple d’exclus”. Plusieurs fois par semaine, ils, elles se trouvent à l’Agora. Au fond de la salle d’accueil, derrière les piliers, les candidats se rangent en file devant la porte. Ils attendent l’heure de leur rendez-vous ou espèrent qu’une place se libère. Souvent heurtée, cette porte ne s’ouvre qu’avec un sésame, le code connu des bénévoles et les animateurs. Un nombre important de personnes défile au cyberespace. Pour les responsables l’action au cyberespace commence par la gestion de la file d’attente et d’essayer de traiter toutes les demandes. Il revient aux bénévoles de planifier en rapport avec les besoins et les urgences. Les personnes attendent, ils sont attentifs aux différents mouvements. Les places libres sont chères. En attendant qu’un poste se libère, chacun prend son tour et s’arme de patiente. Toute personne présente au cyberespace a le sentiment d’être au sein d’une ruche en activité. En s’armant de patience, il sera toujours possible d’accéder à sa boîte émail ou d’effectuer des travaux informatiques.

Par définition, le cyberespace est un lieu d’expérimentation d’apprentissage. Le passage à l’acte s’effectue à travers les transmissions de consignes. L’expérimentation est comme dans tous les centres de formation conçue comme nécessaire. La mise en pratique de démarches essais, erreurs enregistrera la nature des progrès effectués. Le cyberespace à travers son existence permet à toute personne désirant développer ses compétences de les mettre en œuvre. Il s’agit d’une courte séquence de vie passée devant l’écran.

À travers cette activité en plein développement que se joue une autre histoire que celle d’une relation forte à un outil technique : l’informatique. De manière paradoxale, une question de recherche est à explorer. Le cyberespace, à travers la mise en œuvre de programmes informatiques, est confronté à la résolution de la délicate question des liens sociaux, et ce, à travers les divers réseaux locaux, régionaux et mondiaux.

À travers l’action des bénévoles, qui participent à l’existence de ce processus, les gestionnaires Emmaüs de cette activité novatrice entendent maîtriser la mise en place d’une nouvelle proposition liée à l’innovation technique. Il appartient à la dimension projet. les démarches mises en place avancent et sont affinées. La règle est stricte. Tout candidat à l’utilisation de l’informatique doit faire l’objet d’une inscription (une base de données est opérationnelle). Il doit être identifié quant à sa démarche. Les animateurs doivent pour permettre l’accès au plateau technique réguler la demande d’usage qui augmente fortement. Dans une démarche qui entend être globale, il faut trier, évaluer, inscrire les candidats en rapport avec des usages et des activités proposées.

Concrètement, le parcours de l’utilisateur est simple. Pour utiliser les différentes activités proposées, il doit s’inscrire et se livrer un peu, comme au temps des compagnons. À travers les tests, il lui faut montrer ce qu’il sait faire et ce qu’il souhaite. La batterie des tests imaginés pour trier les candidats, aux formations comme à l’usage du matériel s’apparente aux essais qu’un bon ouvrier professionnel devait faire avant d’être embauché.

Au cyberespace, il est possible d’utiliser l’informatique pour de multiples raisons : traitement de texte, messagerie, recherche sur Internet, conception d’images, etc. Les propositions de formations tendent à réduire le fossé qui existe entre les personnes et le matériel ce que certains appellent la fracture informatique. Tout simplement, il suffira de mettre à jour les connaissances. Tout naturellement, le cyberespace joue un rôle important dans ce qui est la constitution d’un lieu particulier où se pose la construction d’insertions sociales. Il existe une rencontre entre, des individus qui sont de potentiels usagers et des propositions de formations, de transmissions de connaissances se rapportant aux logiciels et aux matériels. Il est ainsi un lieu où se formule des désirs d’insertion. Les hommes et les femmes confrontés aux innovations techniques tentent leur chance pour participer au système mondial. Ils tissent des liens spécifiques.

Le Cyberespace assure deux fonctions : il transmet des connaissances et assure un service. Les jours réservés, il se transforme, en salle de cours avec son rétroprojecteur. À d’autres moments, il assure le self service. L’offre technique supporte et assure une réponse partielle à une dimension sociale. Elle restitue la nécessité et l’importance du travail en réseau. Le cyberespace dans sa pratique quotidienne confirme son importance et ajoute une possibilité supplémentaire pour tenter de sortir d’un état lié à la précarité sociale. L’offre proposée à l’Agora donne les lettres de noblesse au système lui-même. Les démarches qui concernent la vie peuvent parfois se résoudre et se poser y compris grâce à l’informatique. L’utilisation d’Internet accompagne et peut transformer des espoirs. Dans la salle se conjugue à tous les temps une réalité virtuelle. L’utilisation du matériel et consacre l’importance et sa dimension vitale de l’usage du micro-ordinateur et ce qu’il permet.

Une pratique de guichet

Le cyberespace permet à tous l’accès à Internet. L’activité elle-même s’inscrit dans une dimension de pratique du guichet qui existe à Emmaüs et spécialement au sein de l’Agora. Les travailleurs sociaux viennent régulièrement compléter les informations qu’ils ont à communiquer aux personnes. À proximité de l’offre d’accueils, d’assistanats, des consultations en tout genre le cyberespace ouvre de manière complémentaire une offre de formation et de pratique informatique.

Le cyberespace appartient à la catégorie des outils utiles. Il ne donne ni à manger, ni un toit, mais de son usage peut résulter la résolution d’éléments de la situation de précarité. La technique instruit la différence, elle est fille de son temps, elle engage les individus dans une confrontation et une rencontre avec l’innovation technique. Dans cette immersion, peut se construire du sens.

Au contact des matériels, les participants apprennent, exercent et entretiennent leurs savoir-faire. Ils développent leurs compétences. Devant l’écran plat, ils s’entraînent, ne perdent pas la main. Dans la pratique quotidienne, ils s’entraident même. La chaîne de la transmission est en oeuvre, celui qui sait un peu, transmet à celle ou celui qui en sait peu. Lorsqu’il y a difficultés, la cascade des demandes aboutit à une demande d’aide adressée aux bénévoles. Ils sont présents et assurent la permanence et la réparation. Du point de vue des utilisateurs les besoins de contacts ou de nouvelles sur la toile sont immenses. Ils participent à un domaine qui finalement, même pour des sans domiciles fixes, s’inscrit dans le réseau mondial et permet de combler une soif de nouvelles, d‘informations. À sa manière la précarité est présente sur le réseau mondial. Les utilisateurs sont, une fois n’est pas coutume, à égalité avec les autres pratiquants. Ils abordent de la même manière que quiconque la confrontation à l’innovation technique et sociale et ses systèmes. L’informatique ne fait pas de différences sociales. Elle ne fait pas de commentaires et ne dit pas à quelles catégories sociales les utilisateurs appartiennent. Elle ne permet pas d’assigner un utilisateur à un domaine social ni de les stigmatiser.

Le nombre important des inscriptions et de candidats présents aux différentes activités confirme, s’il y en était besoin, l’importance de la mise en place de formations et ses divers niveaux. Il existe un réel besoin de transmission de connaissances. L’appropriation, la maîtrise des installations en état de marche et tous les usages qui en découlent revêtent des enjeux importants. Les utilisateurs perçoivent concrètement à quoi correspond le fonctionnement d’une structure de service. Celle qui existe au sein de l’Agora appartient à une approche originale. La médiation par l’informatique sert une pratique sociale particulière, innovante où la précarité s’envisage autrement.

2 - La précarité, la connaissance et l’informatique

Un premier constat s’impose quant au cyberespace, depuis la mise en place de l’activité, l’analyse repose sur l’observation des acteurs. Elle nécessite un parti pris : la précarité n’est pas synonyme d’absence de connaissances. Il est absolument indispensable de remettre en cause le lot d’images d’Épinal et de représentations accolées souvent de manière erronée à la pauvreté. Les personnes utilisatrices du cyberespace appartiennent pour différentes raisons à la galaxie des pauvres, mais en même temps au sein de cette galaxie, il existe différents profils. Venir à l’Agora puis être inscrit au cyberespace n’est pas nécessairement être illettré. Bien que la plupart des utilisateurs du cyberespace soient des personnes sans domiciles fixes, ils n’en sont pas moins là présents avec leurs parcours individuels et leurs connaissances. La précarité n’est pas nécessairement l’ignorance.

Certes, il est courant de repérer que parmi les sans domiciles fixes, un certain nombre sont illettrés. Il s’agit même d’une dimension des préoccupations de l’association Emmaüs qui agit pour ceux qui le veulent bien et tente de corriger. Elle a monté tout un circuit qui tente de lutter contre l’illettrisme. La détention de connaissances n’est pas, en ces temps de trouble économique, un rempart suffisant contre la précarité.

L’usage d’Internet, le désir d’identité et la typologie

Dans ce qui peut nous aider à comprendre de ce que nous pouvons appeler un succès en terme de fréquentation. Il est indispensable d’inclure les utilisateurs du cyberespace dans un essai de grille d’analyse. Ce qui revient à prendre le risque en tentant de bâtir une typologie. Elle n’est pas définitive. La démarche que nous engageons doit nous permettre autant que possible de saisir le sens de l’action. Nous devons saisir de la même façon les dimensions du mouvement qui s’effectue à travers l’existence du cyberespace. Il nous revient de tenter de répondre à la question : qu’est-ce que le cyberespace fait bouger ?

Bien que la mise en place de l’activité soit récente, à peine une année, la période de rodage, en cours, nous donne quelques indications. Nous prenons le risque d’établir une telle typologie, avec ce que cela suppose comme arbitraire. Nous faisons l’hypothèse que le système est stabilisé avec ses points de repère identifiés et des usages délimités. Pour entamer cette réflexion, nous avons remarqué des identités significatives. Par définition, les utilisateurs du cyberespace appartiennent aux différentes catégories du manque : de travail, d’argent, de logement, de papiers, etc. Ils fréquentent l’Agora, ils sont tous, à un titre ou à un autre, inscrits dans les processus liés à la précarité. Lorsqu’ils se présentent, pour instruire leur demande, ils ont toujours sur eux les traces administratives de leur appartenance à la précarité, un récépissé, une photo, une photocopie, etc. Le chômage est un marqueur important, déterminant pour tout candidat au cyberespace. Ils sont souvent détenteurs d’une allocation de type RMI. Lors des entretiens réalisés nécessaires au moment des inscriptions, ils déclinent les différentes prestations qu’ils perçoivent et qui assignent leurs détenteurs à un mode de vie particulier, précaire. Parmi les publics présents au cyberespace, certains appartiennent à la catégorie des sans-papiers en instance de régularisation ou des demandeurs d’asile.

En correspondance, la pratique du cyberespace est la mise à disposition de matériels et d’accès à Internet dans le cadre de plages horaires partagées entre le libre-service et la formation. Les activités, les cours et les échanges entre participants s’effectuent en français. Affirmation souvent contredite dans la réalité. Derrière les tables, sur les écrans les langues présentes et utilisées sont multiples à l’usage des populations qui fréquentent l’Agora. Il revient comme tâche aux formateurs et aux animateurs de permettre la construction minimale d’un lien social entre tous les acteurs : stagiaires ou bénévoles. Il leur faut définir des règles d’usages minimales pour faire en sorte que le matériel et les individus soient respectés.

Nous pouvons faire en même temps le constat que la pratique de l’informatique est aussi un excellent outil permettant d’accompagner et d’approfondir l’apprentissage de la langue française. L’activité pratique de mise en œuvre de connaissances, comme toute formation, revêt, du point de vue des acteurs qui utilisent ses services, un enjeu important. Elle engage la compétence des animateurs bénévoles. Ils doivent participer à la construction de parcours de trajectoires individuelles. Ils permettent la rencontre entre les acteurs du système individuel avec les complexités d’une structure sociale qui par définition exclut. Dans cette confrontation avec leur propre pratique, les acteurs sont naturellement confrontés à la fois à l’estime de soi et à la nécessaire inscription minimale dans une configuration sociétale où la question du lien social s’impose.

L’individu stratège, le réseau

L’usage de formations et la consommation d’informations correspondent à la volonté appartenant à chacun de se construire. Chaque personne qui vient au cyberespace s’engage à recueillir pour son propre usage des connaissances nouvelles. Il n’y a pas d’âge requis. Nous constatons que les stagiaires s’acharnent souvent pour être de parfaits utilisateurs. Le lien social via le réseau mondial est à portée d’écran. Toute personne qui vient à l’Agora peut contacter les amis, la famille, même à des milliers de kilomètres ! Les employeurs potentiels sont destinataires, de CV ou de lettres de motivations. La distance n’est plus un obstacle. Le cyberespace rend possible la mise en place d’une boîte email gratuite et accroît le contact et la consultation des nouvelles de par le monde. Dans cette volonté de se situer comme usagers, nous pouvons observer combien beaucoup sont de « bons élèves ». Assidus, ils tentent avec beaucoup d’opiniâtreté de maîtriser le clavier ou de connaître Word Excel, Internet comme les logiques de pratiques photos écritures. Ce qu’il est indispensable de reconnaître c’est au contact du cyberespace, tous les participants développent des stratégies qui leur appartiennent. Sans forcément l’avouer, le reconnaître. La formulation de la demande revêt des enjeux importants pour chaque individu. Elle permet de lire ce qu’ils affichent comme objectifs, pour des usages qui ne sont pas standardisés.

3 - Stratégies [1]

À moins d’y travailler, le fait de venir à l’Agora, rue des Bourdonnais est en soi une manière de se trouver sur un territoire où s’affichent bon nombre de situations individuelles précaires aux degrés divers. L’Agora, comme lieu de passage, d’orientation, assure le rôle de filtre pour accéder au cyberespace. C’est une caisse de reconnaissance, le bouche à oreille fonctionne et s’amplifie. La différence des seuls accueils des gens de la rue, derrière la porte maintenue fermée, il n’y a pas d’autres petits cris que ceux poussés lorsqu’une démarche engagée ne marche pas ou, au contraire, lorsque, content de lui le stagiaire constate que cela marche. En temps normal, seuls se font entendre les bruits des doigts tombant sur les claviers et souvent ponctués par la touche entrée, parfois heurtée rageusement, ou d’une manière libératrice.

Les animateurs, les bénévoles qui assurent l’accompagnement ne peuvent que discuter doucement pour ne pas déranger la salle au silence éloquent. Les casques sur les têtes engendrent les cadences, les têtes se dodelinent en rythme. Il y a de la musique à l’autre bout, les têtes se dandinent certainement sous influence. Les différentes personnes « abonnées » à la pratique du libre-service ou des cours informatiques sont des personnages touchés par la précarité. Ils rencontrent à l’Agora au guichet cyberespace les différents services résultant d’un usage de l’ordinateur.

Avant toute chose et lorsque les candidats suivent les différentes étapes de l’inscription, ils témoignent d’une certaine capacité à agir de manière stratégique. Ils formulent, de manière explicite, des désirs. Ils se positionnent dans la perspective d’un avenir qui peut advenir peut-être un jour. Ils démontrent, aux animateurs, leurs intérêts et leurs souhaits de maîtriser, à terme, l’outil informatique. Les animateurs et les bénévoles attentifs repèrent aisément les volontés affichées par les stagiaires. Bien qu’il ne soit pas explicite, les stagiaires entendent atteindre le but, au premier contact. Aux différentes questions nécessaires à leurs inscriptions, les réponses fournies rendent compte des engagements auxquels ils sont prêts à se soumettre pour aboutir à la pratique informatique. Leurs attentes et leurs compétences exprimées correspondent de fait à un contrat, celui qui lie le stagiaire au cyberespace.

La dimension formation permanente

À travers ce construit social particulier, les stagiaires entendent continuer à suivre le fil rouge qui leur permettra de satisfaire à leurs objectifs qui parfois ne sont pas immédiatement atteignables. Il est nécessaire de reconnaître les stratégies mises en place par les stagiaires. Elles s’inscrivent dans le cadre d’un parcours ou la précarité occupe une place importante. Le bouche à oreille fonctionne à merveille les propositions faites par le cyberespace sont rapidement connues. L’afflux des candidats au cyberespace en témoigne. Les candidats se déterminent au regard de leurs intérêts du moment. Bien qu’ils soient souvent des éclopés de la vie, ils entendent malgré tout se servir du système dans sa dimension formation permanente. Le lieu a su rapidement mettre en place des propositions d’aide aux internautes et assurer le fonctionnement de ce qui est devenu un véritable centre de formation et d’initiation à la pratique informatique. Les candidats face à la proposition ont joué le jeu, ils ont consommé des heures de formation et entendent en faire bon usage. Nous percevons, à travers l’action du cyberespace comment, à partir des propositions d’actions les individus s’en approprient les fondations à leur profit. Ils se construisent des trajectoires et des parcours, l’altérité n’est pas loin. En empruntant des chemins de traverse et leurs opportunités là où ils se trouvent.

Au moment de l’inscription, l’entretien initial est déclaratif. Il n’est pas vérifié le diplôme seul le niveau est énoncé. Il est facile de mesurer qu’en terme de positionnement intellectuel, ce qui fait, aujourd’hui, sens pour les futurs inscrits. Lorsqu’ils se présentent ce n’est plus le bac qui compte, mais bac plus deux. Cette déclaration agit comme un véritable passe partout une formule magique pour ceux qui déclarent déjà avoir eu un quelconque rapport à l’enseignement. Les clés, fantasmées, de la cité du travail déteignent sur la cité Agora. Les candidats se définissent, ils s’inscrivent dans une posture et se conforment à cette image, celle dont ils pensent qu’elle puisse avoir une certaine légitimité. Elle est, parfois, difficile à tenir. Les candidats nous fournissent ainsi des éléments de compréhension sur la manière avec laquelle il faut se positionner dans le domaine social. Pour s’inscrire à la formation, il est indispensable de se déclarer en référence avec les paramètres de cette position. Il est vrai que la mise en pratique détermine et régule ensuite les différences.

Les nouveaux “gri-gris”

Au moment de l’entretien, la stratégie développée est induite par le parcours scolaire et les différentes sensibilités. Une fois dans la place, les stagiaires tentent malgré tout de chercher et de glaner tout ce qui leur est indispensable pour assouvir ce qu’ils estiment avoir comme besoin. Sans trop se tromper, il est facile de constater que la création et la consultation de sa boîte de courrier email recueillent tous les suffrages. C’est pour elle que l’on déclare venir au cyberespace en première intention. C’est le fameux « juste cinq minutes s’il vous plaît » entendu souvent comme une supplique pour accéder uniquement à ses messages au moment de la fermeture de la salle. Lors des cours, devant l’écran tout observateur pourra repérer le décrochage du cours pour contact discret, en catimini, avec la boîte email. Bien que le cours ne porte pas nécessairement sur l’apprentissage des avantages de la boîte email. L’enseignement ne s’effectue pas sur ce sujet, la boîte sera ouverte malgré tout. Il y a du lien social, même si sa virtualité n’est plus à démonter, dans cet objet boîte émail avec ce qu’elle contient et représente comme sentiments, raisons et racines mondiales. Il est touchant de voir apparaître sur le visage d’une stagiaire des larmes en même temps qu’un message comportant une photo d’un neveu qui vient de naître à des milliers de kilomètres de là et qui ne sera pas forcément rencontré bientôt.

Candidates aux différentes formations, les personnes n’ayant pas de parcours scolaires bien identifiés adoptent un profil différent. Sans a priori, elles se laissent guider, par les bénévoles. Elles s’inscrivent dans les propositions et les arcanes des formations du cyberespace. Elles ne se déclarent intéressées par telle ou telle dimension de la pratique informatique qu’en cours de route. En connaissant les possibilités de l’outil informatique. De nouvelles perspectives s’offrent à eux. Les nouveaux « pratiquants » sont partie prenante de la démarche. Ils tentent, à ce moment, de définir les pistes qu’ils peuvent exploiter et qui soit, pour eux, une ouverture sur le monde. Malgré leur situation précaire, ils pourront communiquer. L’ouverture sur le monde s’apprécie à sa juste valeur. Elle s’observe facilement et peut faciliter la construction d’indicateurs de satisfaction portant sur l’usage du cyberespace. Ils reviennent régulièrement et se lancent. Pour les stagiaires, les éléments bougent, les nouvelles bibliothèques deviennent portables. Les disquettes protégées et enveloppées dans un magma de pochettes plastiques sont au fond du sac. Elles les accompagnent partout et ne quittent pas leurs titulaires. Ils les sortent, souvent, de sacs largement usés. Sur ces supports, ils ont vite compris l’intérêt qu’ils pouvaient en tirer. Au lieu de craindre pour la pérennité de leurs documents, ils savent qu’ils peuvent aussi stocker leurs fichiers et les différents papiers vitaux sur disquettes. Les documents administratifs, les diplômes sont scannés, les photos de famille aussi. Certains, sont même porteurs, autour du cou, de nouveaux « gri-gris » que sont les clés USB (elles contiennent tout ce qui se rapporte à leurs situations).

Le lieu cyberespace est à ce point de vue un domaine paradoxal. À la fois il se situe comme une offre de propositions d’usages en matière informatique et un lieu d’aide pour des hommes et des femmes frappés par la précarité au quotidien. Situation qui ne s’exprime qu’en des termes discriminants. Il est clair que lorsque la fiche d’inscription est remplie la case « sans » apparaît immédiatement. Par définition, les participants sont démunis. Ils sont sans papiers, sans emploi, sans logement, etc. En même temps le lieu cyberespace, est un lieu où peut se résoudre, par la pratique d’une innovation technique, la réalisation d’une pratique individuelle qui a du sens. Celle qui renvoie à son utilisateur une certaine estime de lui-même. Il est capable d’agir sur la technique pour modifier ses rapports à l’information notamment. Le lien social considéré comme distendu par la mondialisation économique et politique cède la place à une manifestation plus individuelle. D’un point de vue général, ce même lien est considéré comme plus individualisé dans la mesure où il repose en partie sur un rapport particulier à la technologie. La question de la réinsertion des personnes exclues trouve là une réponse nouvelle et des problématiques différentes quant à ce qui fait société. La précarité et son traitement trouvent là une résolution différente. Une personne au chômage peut et doit communiquer avec l’ANPE. De la même façon, un contact peut s’établir avec son employeur par les voies du réseau internet. À la sortie de l’épisode de formation, ils pourront se servir d’un outil qui ignore leur inscription sociale.

4 - La formation permanente constitutive du cyberespace

Ce qui est vérifiable depuis l’existence du cyberespace, c’est sa santé florissante. Le nombre de passages ne cesse d’augmenter. Les candidats aux formations se bousculent. Dès le 6 septembre, les places étaient déjà retenues. En très peu de temps, les modules proposés se sont trouvés complets. Il devient indispensable de lancer une réflexion sur le fonctionnement de ce qui devient un véritable service de formation pour les exclus. Les bénévoles ont joué un rôle indispensable dans sa constitution. Il est clair qu’ils ont dupliqué les apprentissages organisationnels qu’ils avaient fait les uns et autres au sein des entreprises dans lesquelles ils ont séjourné. La philosophie qui préside au développement de la formation du cyberespace ressemble plus à la conception utilisée dans les centres de formation gérés par des consultants. Il s’agit de permettre l’apprentissage tout au long de la vie. Cette mesure est intégrée dans le fonctionnement même. Il suffit de percevoir le panachage des âges dans les sessions de formation. Le geste informatique est considéré comme indispensable. Alors, il faut faire ce qu’il faut pour se mettre à jour. Quel que soit l’âge et le statut.

L’orientation et le besoin

Le premier contact avec le cyberespace pour un utilisateur est un entretien qui se termine par une inscription. Il y a la volonté des promoteurs du projet de ne pas permettre l’accès aux matériels sans un minimum de garanties sur la capacité du candidat à manœuvrer l’ordinateur à peu près correctement. Il y a un minimum. L’inscription obligatoire suppose un contrôle et la constitution d’un fichier d’adhérents à la démarche informatique. On ne mange pas au cyberespace. Les ordinateurs, les claviers n’aiment guère les miettes, ni les liquides. Cette loi est respectée, comme est respectée la détermination de rendez-vous de listes d’accès, de convocations aux séances de formation. Les candidats en se massant devant la porte savent qu’il leur sera donné un rendez-vous avec une convocation. Cette régulation fonctionne de la même façon lorsqu’il y a inscription pour une formation.

L’inscription consiste en une série de questions permettant de remplir une fiche des renseignements nécessaires à l’identification des stagiaires. Elle constitue les prémices d’un parcours individuel de formation. Après différents tâtonnements la fiche élaborée est au point. Elle débouche sur la gestion d’une base de données. Ainsi, les renseignements sont connus sur les provenances, les identités, les langues maternelles, le statut social, le niveau scolaire de base, etc. La photo d’identité scannée permet de reconnaître le candidat et en même temps de lui délivrer une carte qui mentionne son appartenance au monde du cyberespace.

Une fois résolue la question administrative, il reste à déterminer le niveau de connaissance du candidat. La mise en place d’un filtre permet la régulation. Il autorise ou pas l’accès aux postes. Les gestionnaires du cyberespace ne donnent pas accès au matériel sans un minimum de connaissances informatiques. Les inscriptions durent environ une heure par personne. Il s’agit d’obtenir des impressions sur les connaissances des candidats et leurs objectifs. Trois questionnaires, élaborés dès le départ de l’activité, permettent de se faire une idée sur le niveau de connaissance et d’orienter sur les formations dispensées par le cyberespace et d’accès aux postes.

Une fois le niveau déterminé, il reste à trouver une place dans les propositions offertes par le cyberespace formation. La dynamique est enclenchée. La moitié du temps de fonctionnement est réservé aux formations y compris aux personnels Emmaüs qui avec un consultant extérieur s’entraînent à suivre des formations. Le reste du temps est en self service. Il y a de ce fait un équilibre qui se trouve réalisé. Le cyberespace n’est pas un lieu où l’on passe son temps par la seule consultation de sites. C’est aussi un domaine qui affiche une dynamique de travail, en application des éléments travaillés en cours. C’est peut-être là le sens du succès du cyberespace qui échappe à de potentielles dérives. La régulation s’effectue par la mobilisation des énergies autour de l’ordinateur et ce qu’il permet.

Dans les faits, il existe un catalogue proposé aux stagiaires. À la fois des modules généraux qui présentent les démarches globales. Elles sont intitulées initiations à Internet, à l’ordinateur ou formation initiale. Dans lesquelles les démarches globales sont présentées. Il existe en même temps des formations spécialisées sur des apprentissages de pratiques de logiciels spécifiques et avec progression pour l’instant Word, Excel, l’année dernière Photopro.

Lors des inscriptions, l’enjeu principal pour les bénévoles est de détecter le niveau du candidat et de l’affecter aux formations qui pourront lui être utiles. Dans ce qui est le centre de formation du cyberespace, la ventilation des stagiaires devient un enjeu majeur pour garantir le parcours de l’individu et ses progressions. Un certificat est remis en fin de parcours. Il témoigne de la mobilisation importante de son titulaire.

La difficulté qu’éprouve le cyberespace dans son fonctionnement réside dans la gestion des compétences des bénévoles. Une fois l’année 2003 passée, les bénévoles qui étaient dans des situations d’attentes d’emploi sont pour la plupart partis. Ils ont trouvé du travail ou ont changé de lieu. L’équipe a été largement renouvelée. Une certaine continuité doit être maintenue. Concrètement les contenus des modules ont été arrêtés fin juillet 2004. Ils tiennent compte des observations qui avaient été faites lors de leurs mises en pratique. Pour l’année 2004-2005, les supports de cours sont opérationnels. Les animateurs s’y réfèrent et les suivent, c’est une construction pas à pas de différentes opérations nécessitées par la mise en pratique. Cet apprentissage est facilité par la qualité du matériel et l’existence de manière fixe d’un Barco qui affiche en temps réel les procédures à suivre, les touches sur lesquelles il faut agir. Les stagiaires reçoivent eux aussi le livret et pourront ainsi suivre les procédures suivies.

Un modèle d’évaluation à construire

Il reste que cette situation qui est apparemment bien rodée. Les présences aux cours semblent se stabiliser. Les stagiaires dans leur grande majorité respectent ce qui leur est présenté comme un contrat auquel ils s’astreignent. Ils s’inscrivent ensuite aux heures en libre-service. Un modèle d’évaluation s’impose de ce qui est devenu par la force un centre de formation avec un public qui par définition est socialement dédié et spécifique. Le traitement des fiches d’inscriptions dans la base de données devant permettre un tri quantitatif sur un certain nombre d’indicateurs définis d’un commun accord entre les bénévoles et les responsables du cyberespace. Il est indispensable de mesurer l’efficacité du cyberespace en des termes quantitatifs et qualitatifs. Il est indispensable de connaître les dysfonctionnements. Ce qui aura pour mérite pour les gestionnaires de mieux connaître la vie du cyberespace, son centre de formation, mais aussi de participer à la définition des objectifs et la confrontation avec les résultats. En réalité il s’agit de connaître à quoi sert le cyberespace ou plutôt dans quels domaines permet-il de peser et d’être comme le dit son responsable l’accès à Internet c’est une nécessité vitale.

5 - Dans la catégorie des sans-emploi : essai de typologie

Le cyberespace est un guichet de plus dans la proposition que fait l’Agora. L’innovation technologique fait son œuvre. Les stagiaires se servent à la fois des formations proposées et des matériels mis à leur disposition. Ce qui motive leur démarche et qui est invoqué comme justification “sans l’informatique on ne peut rien faire maintenant alors allons-y”. Cette phrase revient sans arrêt elle confirme leurs intérêts pour ce qui se passe au cyberespace.

À la question pourquoi venir au cyberespace les réponses sont souvent :
-  sortir de chez soi,
-  mettre son CV en ligne,
-  contacter des employeurs,
-  contacter des amis,
-  chercher des informations sur son pays,
-  apprendre le maniement du traitement de texte,
-  maîtriser les logiciels Excel, Photopro…
-  se reconstruire et être fier de soi.

Pour essayer de comprendre les motivations des participants, nous tentons la constitution d’un essai de typologie avec ce que cela peut avoir d’arbitraire, d’autant que cette typologie a évoluée tenant compte de la vie au cyberespace d’une petite communauté de pratiquants. En même temps, cet essai de typologie est indispensable pour approcher au plus prêt ce que fait bouger la pratique quotidienne du cyberespace.

Les mères de familles

Les mères de familles qui participent aux activités de formations proposées par le cyberespace se reconnaissent à leurs cabas ou leur caddie voire aux jeunes enfants qui les accompagnent. Ce qui oblige parfois les bénévoles à garder dans les bras les enfants le temps d’une formation ou d’une manipulation devant l’écran. Lorsqu’elles sont jeunes elles sont à la recherche d’emplois, elles présentent la particularité d’avoir un métier, mais ne possèdent pas, chez elles, l’outil informatique qui leur permettrait de trouver un travail. Elles viennent au cyberespace et mettent leurs CV en ligne. Très souvent, elles sont en fin de droit ou au RMI. Magali est de celles-là, elle a trente ans, et vient très souvent aux cours d’initiation Internet. Elle était secrétaire (ce qui se voit, elle tape rapidement, le clavier n’est pas une énigme pour elle). Sa difficulté, elle ne connaissait pas, dans son ancien emploi, la pratique de l’Internet. C’est ce qu’elle vient chercher au cyberespace. Elle espère trouver en plus comme exercice pratique du travail via le net. Elle utilise le temps au libre-service pour résoudre comme tout le monde son inscription dans les différentes logiques de suivi du chômage. Elle tape en même temps. En ayant recours aux bénévoles, et s’engage à, sous l’œil de sa fille jeter les bases d’une lettre de motivation et naturellement de CV, le tout diffusé sur le réseau. Souvent elles répètent comme une litanie « Si je n’avais pas le cyberespace comment je ferais ».

Les femmes un peu plus anciennes considèrent que le rapport à l’outil informatique devient pour elles l’enjeu principal : « je voudrais bien comprendre comment ça marche ». Bien qu’elles ne soient pas de la génération informatique, elles entendent profiter de la proposition qui leur est faite pour maîtriser l’ordinateur. Lors des entretiens ce qui est souvent énoncé comme un objectif. « Je suis peut-être d’un âge certain, mais je vais y arriver ». Après une telle phrase, le rire est garanti. Pour elles, la démarche se situe moins dans la recherche d’emploi (d’ailleurs, certaines sont dispensées de rechercher un emploi) mais plus dans l’envie d’être comme tout le monde capable de conduire une démarche sur l’ordinateur en répondant elles-mêmes aux démarches auxquelles elles ont à faire face. Et pourquoi pas d’assurer des recherches grâce à l’ordinateur et se tenir au courant de l’évolution du monde et qui sait trouver du travail.

Au cyberespace, curieuses, joyeuses, elles ponctuent souvent de commentaires, réflexions ou bruits en tout genre les moments ou elles arrivent à manipuler et obtenir le résultat souhaité par la formatrice. C’est le cas de Fatima qui est née en 1953 qui est une ancienne mécanicienne (textile) en recherche d’emploi. Son caddie rempli, symbole de son appartenance de mère de famille, est à côté de sa place. Elle ne s’en sépare pas comme cela. Elle veut bien le laisser dans un coin de la salle pour suivre la formation ou s’entraîner lors du libre-service. Elle ne cache pas sa difficulté, cela ne ressemble pas à son environnement, sa machine. Tout en avouant sa difficulté de manier la souris « j’ai du mal avec elle », fière, elle avoue venir au cyberespace pour apprendre le maniement de l’ordinateur «  toute seule  ». Elle répète trois fois toute seule. Avec véhémence, elle affirme qu’elle ne souhaite pas être formée ni aidée par ses enfants. En même temps qu’elle tente de rentrer dans un autre univers, elle se sert de cette fierté pour bâtir un dialogue qu’elle souhaite équitable, avec les générations pour qui la pratique est déjà l’habitude. Cette démarche ne manque pas de nous rappeler ce qui avait été observé dans les processus d’alphabétisation où les parents issus d’immigration suivaient des cours d’apprentissage de la langue pour être en mesure de communiquer avec leurs enfants.

Les chômeurs ou les chômeuses dont les métiers sont en déclins

C’est le choc qui existe pour ces différents candidats au cyberespace. Ils sortent de métiers en cours de disparition. Ils ont été de bons ouvriers, ou des cadres sérieux. Ils ont engagé leurs responsabilités d’hommes ou de femmes dans le cadre d’un métier, un vrai, celui qui mérite le respect. Ils étaient mécaniciens sur tracteur diesel, comptables, fraiseurs, tourneurs. Ils étaient titulaires de diplômes en rapport : CAP, Brevet Professionnel… Leurs métiers sont déclarés en déclin. La transformation des modes de production s’effectue à travers de nouvelles postures, de nouveaux savoirs. Les postes de travail nécessitent une mobilisation de connaissances différentes. Ils, elles ont été exclues, les plans de restructurations de la production les ont laissés sur le carreau comme ils disent. Ils n’en restent pas là. Ils viennent apprendre de nouveaux langages, de nouvelles grammaires, de nouveaux gestes. La souris ne ressemble en rien à un outil. Ils sont assidus et appliquent avec la même constance et régularité, que lorsqu’ils étaient titulaires de leurs différents métiers, les notions d’apprentissages. Leurs modèles de références ont été dominants sous l’ère industrielle précédente. Mohamed qui a 59 ans est dans ce cas, il a été licencié. Fraiseur titulaire d’un Cap et d’un BP, il vient suivre l’ensemble du parcours de formation et est présent tous les jours où il y a libre-service. Avec sérieux et régularité, il applique les règles et s’entraîne pour faire comme il faut, pareil à une pièce usinée. « j’aime bien le travail bien fait » confie-t-il « mais on n’a plus besoin de moi, alors je viens ici pour apprendre de nouvelles choses ».

Quelques compagnons Emmaüs se sont présentés au cyberespace se déclarent acquis à l’informatique « car sans elle il n’y a pas de salut ». Ils appartiennent à cette même galaxie des apprentis sérieux et conquis. Ils attendent beaucoup de ces formations, ils estiment qu’elle leur mettra le pied sur une autre marche.

Quelques cadres rejoignent les formations, ils semblent avoir perdu la main sur le clavier et les programmes. En tout état de cause dans cette catégorie les femmes sont les plus accrochées aux formations.

Nous ne pourrions pas clore cette description qui malgré tout risque d’évoluer sans mentionner quelques jeunes hommes SDF n’ayant jamais travaillé. Signalés pour certains par les animateurs sociaux, ils viennent. Ils sont sérieux et suivent les enseignements et tentent de nouer un lien à travers les réseaux en essayant de nouvelles démarches. Leurs premières intentions se rapportent à eux-mêmes : « je viens, car il paraît que l’on peut écouter de la musique en travaillant, le reste on verra après ». Ils souhaitent une boîte aux lettres électronique, écouter de la musique. Les perspectives de connexions avec la famille ou les sites de loisirs sont plus importantes. Mais peut-être qui sait un jour ?

Étudiants étrangers navigateurs nés

Lorsqu’ils arrivent, ils sont déjà en pays de connaissance. Ils ont pour la plupart déjà « surfé » sur le Web. Ils n’ont aucun problème d’acclimatation. Seules inquiétudes, les niveaux que permettent les matériels. Pourront-ils envoyer des messages grâce à la Webcam ? Ils ont le profil de tous les étudiants. Ils sont de la patrie des réseaux, ils appartiennent au monde. En transit, en demande d’asile, ils maintiennent la pression sur les domaines et les matières universitaires qui les concernent. Ils sont régulièrement sur les sites Internet de leurs différents pays avec la recherche d’informations sur la vie politique ou sportive. Leurs familles sont au courant de leurs évolutions avec les photos scannées et envoyées en pièces attachées à travers le monde et par voie de réciprocité les nouvelles affluent. Il suffit de quelques secondes et nous sommes à Minsk ou Douala comme à Toronto ou Varsovie. Ils viennent aussi au libre-service lorsqu’ils ont réussi à s’intégrer dans le cadre d’une formation universitaire. Ils demandent une dérogation à l’Agora pour partage du temps à des fins de frappe des mémoires universitaires. Il reste que la première démarche qu’ils entreprennent au cyberespace, c’est la consultation de leurs boîtes email. Ils ne dédaignent pas non plus tenter leurs chances sur les petites annonces de rencontres on ne sait jamais. Les bénévoles ont à intervenir souvent auprès d’eux pour affirmer la nature des frustrations et réguler l’usage du temps. C’est un cyberespace, il ne peut pas tout faire.

Les nomades internationaux

Ils se définissent parfois comme apatrides, sont souvent sans papiers en tout cas sont de passage en France. Une bonne partie d’entre eux sont hébergés dans les centres d’accueil. Beaucoup sont intellectuels comme Craig, américain, de formation scientifique (ancien professeur de mathématiques) passe tous les jours consulter soit sa boîte email (il est assurément le plus rapide : cinq minutes montre en main) soit les sites se rapportant à ses connaissances scientifiques. Il n’est nullement nécessaire de proposer à de tels candidats une formation informatique. Ils sont largement au niveau. Leurs choix de vie les amènent à envisager les lieux qui permettent « au peuple de la précarité » d’être en relation avec le monde, mais dans un rapport différent. Julian qui lorsqu’il vient avec son sac qu’il range dans le coin de la salle. Il est toujours suspendu au site de Solidarnosc se fait seulement comprendre en espagnol, mais cherche toutes les possibilités pour suivre visiblement les débats dans son pays la Pologne. Ilyan demandeur d’asile tente lui de trouver grâce aux outils de traductions en ligne les informations nécessaires pour étayer sa demande d’asile politique. Il était en Biélorussie juriste. Il profite du cyberespace pour se bâtir une sérieuse défense argumentée juridiquement. Il faut simplement ne pas faire totalement confiance aux outils de traductions en ligne. Il y a des surprises. Les bénévoles trouvent leur place et interviennent. Ils sont là au bon moment.

Les créatifs

Voyageurs tentant de poser leurs sacs en France pour certains, victimes d’accidents de parcours pour d’autre essayant de stabiliser une situation précaire. Les créatifs sont assurément les participants au cyberespace qui ont déjà un passé de réflexion sur une pratique de création et l’usage des outils informatiques. Ils sont les « intellectuels » du cyberespace. Compte tenu de leur parcours antérieur réalisé pour certains dans leurs pays d’origine, ils, elles tentent de ne pas se laisser submerger par leur situation du moment qui est précaire. Ils s’engagent dans des activités diverses. L’écriture de manuscrits sur une disquette pieusement conservée au fond d’un sac entourée de toutes les attentions et de tous les sacs plastiques possibles. Il en va de même pour les photos travaillées dans le cadre de l’atelier photo. Elles permettent de garder le cap initial et de tenter sa chance pour intégrer des écoles d’art ou de photo Dianela ou Olga qui toutes deux ont pu déposer leurs œuvres sur le web de Télérama témoignent et illustrent ainsi les travaux au quotidien du cyberespace de grande qualité esthétique. L’acte photo est déjà un gage de création, il est en même temps un acte de langage permettant de trouver une place, une identité. Les chemins de sortie de la précarité ne sont pas rectilignes. Pour en sortir, les démarches créatives doivent être travaillées en permanence. Le cyberespace accueille ces démarches pour qu’elles soient honorées. Les stratégies individuelles pour en sortir passent aussi par là.

Les nouveaux navigateurs, les apprentis internautes

Ce sont les stagiaires formés par les différentes formations proposées par le cyberespace. Après les entretiens d’orientation qu’ils ont eus au moment de l’inscription, ils rejoignent les formations. La proposition fait le larron. Il n’y a pas d’a priori sur ce qu’il compte faire. Le stagiaire se laisse faire, il accepte vaguement l’idée informatique « tout le monde en parle ». Alors pourquoi pas lui ou elle. Captés par les formations ils deviennent les plus assidus des élèves. Apprentis en action ils se définissent comme les nouveaux passeurs du système. Convaincus, ils assurent la promotion de l’espace. Il n’est pas rare de les voir revenir avec un ami, une amie. Ils rejoignent le club des pratiquants. Leur présence régulière aux cours puis leur assiduité au moment du libre-service milite en faveur des cours et des bénéfices qu’ils en tirent. C’est au contact de cette nouvelle réalité informatique qu’ils définissent par la suite les stratégies qu’ils voudraient bien pouvoir engager. Il s’essayent à conjuguer le verbe naviguer à tous les temps. Ils se lancent à la pratique du traitement de texte au kilomètre pour ensuite mettre en forme. De nouvelles vocations en dépendent.

6 - Les usages et les besoins

Il n’est pas difficile de détecter quelles sont les pratiques en usage au sein du cyberespace. Nous pourrions dire que l’ensemble des possibilités offertes par l’informatique ont été une fois au moins mises en œuvre par un stagiaire utilisant les matériels à sa disposition. Néanmoins, il serait plus sérieux de dresser un panorama des usages les plus pratiqués, et ce, en rapport avec la situation des cybernautes de l’Agora. Nous retiendrons deux grands chapitres qui se rejoignent manifestement souvent. Il s’agit de l’usage d’Internet et des perspectives qu’il offre, d’une part et d’autre part des possibilités qu’offre l’ordinateur à savoir, les différents logiciels et ce qu’ils permettent comme utilisations (traitement de texte, photos, scanners, etc.)

Internet et ses perspectives

La pratique d’Internet pour les participants revêt un enjeu majeur. À en croire l’indicateur de fréquentation. C’est de manière vitale qu’apparaît en première proposition la mise en place d’une boîte email sur les sites gratuits de type Hotmail, Yahoo, Caramail, La Poste. À partir du moment où cette boîte est créée, il ne se passe pas de jours ou de semaine où le titulaire vient « juste cinq minutes » pour voir s’il a du courrier sur sa boîte. Pratiquement très souvent un ordinateur est réservé à cette avalanche de demandes. On consulte sa boîte en attente des nouvelles de sa famille, souvent restée au pays, de ses amis, mais aussi des différents suivis administratifs, comme les ASSEDIC, les ambassades, etc. La boîte email devient le siège social, la maison virtuelle. Les propositions ou les réponses concernent des demandes d’emploi en vue d’éventuelles embauches. De manière importante, elles transitent par ce moyen. On vient souvent au cyberespace que pour sa boîte email. À travers les entretiens, les représentations formulées à propos d’Internet ne se résument qu’à la détention de la seule boîte, ce qu’elle permet.

L’accès à Internet c’est naturellement au cyberespace, la proposition annexe qui amène souvent les stagiaires à se pencher sur les différentes procédures à suivre et se lancer eux aussi dans des consultations. Là, le temps ne se compte plus, il est difficile d’arracher de la fascination de l’écran, ceux, celles qui consultent. Ils doivent laisser la place à ceux qui attendent. Le libre-service s’organise autour de listes d’attentes. Les rendez vous sont fixés et tenus. La consultation est assurée par vagues successives pour une heure de présence devant l’écran. Les bénévoles présents régulent les tours et les places et sont garants du traitement égalitaire qui existe à l’Agora. Au fur et à mesure, à travers la pratique, les utilisateurs prennent conscience, s’ils ne le connaissaient pas avant, de l’étendue des possibilités qu’offre Internet. Concrètement, l’observation des usages durant les périodes en libre-service permet de donner quelques indications quant à ceux qui sont les plus effectués. Pour la plus grande partie des utilisateurs étrangers après la sacro-sainte consultation du courrier, le navigateur va ostensiblement se positionner sur des sites des journaux du monde entier. Ils sont en même temps très mobilisés par les outils de traduction en ligne. Les bénévoles considérés comme dépositaires de la langue française doivent aider et valider les traductions automatiques. Là parfois les versions laissent à désirer. Fébrilement, on saisit le casque audio pour immédiatement se lancer dans la recherche des radios. Ainsi avec facilité on peut se brancher sur radio Cameroun ou Minsk ou Ottawa.

Les demandes plus ciblées apparaissent ensuite. Il s’agit par exemple de retrouver dans les archives militaires la trace d’un grand-père tirailleur algérien décédé au front au moment de la Grande Guerre. Il revient aux bénévoles d’aider à formuler les recherches à l’aide des moteurs de recherche. Les requêtes doivent être efficaces. Les sujets sont aussi hétérogènes que les suivis médicaux. Que faire en cas de maladie, comment interpréter tel résultat ? Qui a gagné le match Maroc contre le Sénégal ou comment s’est comporté tel champion local ? Ou de suivre l’évolution des connaissances dans un domaine scientifique ?

Il est aussi observé dans les demandes formulées au cyberespace qu’une part importante de requêtes portent sur des demandes de connaissances se rapportant à des sujets universitaires. Parfois l’accès aux sites audiovisuels permet à certains de venir regarder ce qu’ils n’ont pu regarder à la télévision. Ils n’ont pas de télévision chez eux. Un ancien employé du commerce au chômage se plaisait à venir tous les lundis pour consulter le site de TF1 et apercevoir les quelques minutes des strasses d’une émission qu’il n’avait pu voir. Il avait été obligé pour survivre de vendre ses mobiliers. Dans cette liste non exhaustive, depuis quelque temps, les sites de rencontres comme les « chats » en direct sont aussi pratiqués d’une manière importante.

L’accès à Internet se définit pour les participants au cyberespace en terme de réponses administratives celles permises par la toile. Un important mouvement s’effectue. Très souvent, il est nécessaire de demander que quelqu’un laisse sa place. Il faut rapidement remplir via le net les démarches administratives pour ne pas perdre les droits. Les ASSEDIC, l’ANPE sont les sites les plus renseignés au cyberespace. Les documents sont consultables en ligne et peuvent recueillir des informations complémentaires quant aux situations des prestataires. Vécu par ceux qui en sont destinataires comme une amélioration ils viennent munis de leurs papiers. Ils expriment souvent l’idée qu’ils se sentent moins stigmatisés en réalisant ces opérations grâce à Internet.

Les titulaires de comptes suivent les procédures, avec les mots de passe. Lorsqu’ils sont en difficulté avec l’outil informatique, les bénévoles répondent à la demande et accompagnent les inscriptions sur la toile. C’est en quelque sorte moderniser le rôle de ce qui se pratiquait autour de l’écrivain public au sein des associations caritatives. Elles remplissaient et remplissent toujours les différents documents qui sont autant de traces indispensables de la gestion de la précarité. Pour le cyberespace, la figure moderne de l’écrivain public retenue se construit autour des courriers électroniques, des renseignements administratifs, et des textes tapés de type CV ou lettres de motivation. Le cyberespace voit se réaliser des démarches administratives qui peuvent aussi concerner la vie associative à laquelle certains essayent de participer. Sur un site, les matchs de football inter foyer se sont enrichis des commentaires, de photos comme des résultats.

La toile Internet c’est aussi le réseau et ses logiques. Les utilisateurs du cyberespace n’échappent pas à la règle. Ils joignent leurs propositions à celles qui existent sur le net. Par exemple ils ou elles viennent au self service et consultent les offres de lieux de résidences et se tenir au courant des évolutions en matière d’hébergements possibles. Ils surveillent de près les places disponibles lors de départ et de place vacante.

Il ne faut pas oublier que dans l’usage de l’ordinateur au cyberespace les webcams sont accrochées et permettent de constituer en direction de la famille au pays des messages audiovisuels. L’enregistrement est réalisé quelques fois et peut être joint comme pièce attachée aux émails.
Quelques participants déjà très au fait de ce qui se fait sur le net se lancent dans la constitution d’un site personnel aidés souvent en cela par les bénévoles compétents.

L’usage de l’ordinateur

S’il y avait une activité qui mobilise de manière importante les énergies, c’est, sans contestation aucune, la possibilité offerte par le logiciel de traitement de texte. Les CV, les lettres de motivations envahissent les écrans, et ce, quel que soit le niveau de connaissance de la pratique du logiciel. Souvent le texte est tapé comme les choses viennent. Il revient aux bénévoles d’être là pour mettre en forme et d’assurer la cohérence avec les règles habituelles. Parfois, la demande de traitement de texte concerne la production de documents universitaires. Cette demande aboutit forcément, pour réaliser la saisie des différentes pages, à des demandes de dérogations de temps de présence. Le cyberespace accueille de la même façon des « écrivains de la rue ». Ils se déplacent toujours avec leurs disquettes. Ils sortent de leurs sacs leurs manuscrits écrits dans et sur leur trajectoire de la rue. Ils viennent ainsi recopier à l’aide du traitement de texte les observations qu’ils se font. Touche après touche, ils inscrivent leurs idées, leurs vécus de la galère. Ils entendent écrire le roman de la précarité. L’activité de traitements de texte qui voit la production de documents associatifs de tout ordre est très importante au cyberespace.

L’activité photo numérique autour de l’apprentissage d’un logiciel traitement de la photo qui a été le langage de la création engagé au sein du cyberespace n’a pas été relancée à cette rentrée néanmoins, elle a mobilisé de nombreuses énergies et fédéré des compétences qui ont pu orienter certaines personnes en direction des carrières se rapportant à la création.

Il reste qu’au sein du cyberespace, scanner est un acte important. Il est possible de copier sur disquette les différents documents voire même des photos de famille (les envoyer en mail). En cas de vol du sac, ils peuvent être ainsi reconstitués.

Conclusion

Les bénévoles, la compétence et la précarité

Cette approche du cyberespace ne peut être faite sans évoquer le rapport qu’entretiennent les bénévoles avec la précarité, leur place dans le processus économique général. Il y a une foule de raisons pour devenir bénévole. Par définition, ils sont compétents et ne se situent pas comme vivant dans la rue. Bien que se situant malgré tout dans une précarité provisoire, ils entendent participer à la restitution de ce dont ils se sentent détenteur, et ce, même s’ils ne situent pas pour le moment comme insérés dans un travail. Eux aussi, ils sont à la recherche d’un emploi. Ce qui du point de vue de la stabilité de l’équipe de bénévoles installe une certaine incertitude des lendemains. Les propositions d’emplois n’attendent pas. Lorsqu’ils s’impliquent comme bénévoles, bien qu’au chômage, ils déclarent vouloir occuper le temps de la recherche intelligemment. D’autres assurent une présence régulière tout en ayant des métiers fortement positionnés. Ils se prennent au jeu et donnent du temps, de l’énergie. L’informatique est leur passion l’enjeu est digne d’intérêt à leurs yeux parfois un point de vue moral sur les sans-abri organise l’argumentaire.

Certains ont des activités professionnelles qui ne sont pas nécessairement à leurs yeux valorisantes et ne renvoient pas nécessairement une vision positive d’eux-mêmes. Ils trouvent dans la pratique du bénévolat un certain plaisir. Les retraités assurent la continuité des activités. Ils se trouvent positionnés après leurs emplois qui parfois ont été subis. Conclure une vie de travail par des activités valorisantes.

La construction d’une certaine typologie permettra de comprendre dans son ensemble le processus.
En tout état de cause, la question du lien social et son corrélat individuel l’estime de soi sont au cœur de la démarche de compréhension et de l’interrogation concernant l’activité du cyberespace positionné dans un océan de précarité et les portes qu’il peut permettre d’ouvrir.

Yves Bucas-Français
(sociologue et bénévole à l’Espace Public Numérique CyberAgora de l’Association Emmaüs, 32 rue des Bourdonnais, 75001 Paris)

[1] Ensemble d’actions coordonnées, de manœuvres en vue d’une victoire. « Le Petit Robert ».

Le Cyberespace de l’Agora de l’association Emmaüs (par Yves Bucas-Français)

En novembre 2003, l’accueil de jour « Agora » de l’association Emmaüs [1] bénéficiant d’une subvention de Microsoft, (situé rue des Bourdonnais dans le premier arrondissement de Paris) ouvrait un cyberespace destiné à un public de SDF. L’espace est animé par des bénévoles. Il assure l’accès gratuit en formule libre-service et permet la formation des hommes et des femmes touchés par la précarité. Une catégorie particulière de public : sans, travail, argent, logement, peut s’initier, se perfectionner aux usages de l’informatique. Elle a aussi la capacité d’accéder à la connexion Internet. Il s’agit d’une réponse singulière permettant de favoriser, à travers des usages et des apprentissages nouveaux, l’insertion de personnes exclues. Les responsables du projet assignent les enjeux en termes d’accroissement d’autonomie et de responsabilité pour les personnes exclues. À travers son partenariat avec Microsoft, Emmaüs a mis en place des nouvelles stratégies d’intervention sociale. Depuis son ouverture, le public de sans domicile fixe ou de personnes touchées par la précarité se pressent aux portes du cyberespace. De nouveaux utilisateurs assurent le succès de cette expérience.

Quelques chiffres

Pour l’année passée,
-  le self-service a assuré l’accueil de 8.000 utilisateurs,
-  1400 personnes ont suivi différentes formations (modules d’initiation ou de perfectionnement, sessions sur la connaissance de l’ordinateur, Internet, Word, Excel, PowerPoint, etc. Photo Pro),
-  environ 900 boîtes e-mail ont été ouvertes,
-  plus de 40 personnes par jour sont utilisatrices du cyberespace,
-  30 personnes ont pu trouver du travail. Tout au long de l’année 2005, une trentaine de bénévoles a participé à l’animation des sessions de formation et du fonctionnement du libre-service.

Le cyberespace est un lieu d’expérimentation et d’apprentissage

Au sein de l’Agora, le cyberespace joue un rôle important. C’est un lieu particulier où se pose via Internet la construction d’insertions sociales de personnes en situation de précarité accueillies par l’association. Le cyberespace est un lieu où peuvent se formuler des désirs d’insertion. Confrontés aux innovations techniques, les hommes et les femmes tentent leur chance, ils participent au système mondial et tissent des liens spécifiques sur la toile.

Concrètement, le cyberespace assure, l’accueil, l’accompagnement pour consultations en tout genre sur le net et notamment sur le domaine administratif. Il ouvre de manière complémentaire une offre de formation dans le domaine de la pratique informatique. Le cyberespace ne donne ni à manger, ni un toit, mais de son usage peut résulter la résolution de quelques éléments des situations de précarité.

Dans les faits, le cyberespace fonctionne comme structure de service. La pratique de l’informatique permet de construire une médiation sociale particulière. La précarité est au cœur de la démarche d’une pratique sociale innovante.

Le premier constat qui s’impose : la précarité, la pauvreté ne sont pas synonymes d’absence de connaissances. Les utilisateurs du cyberespace appartiennent aux différentes catégories du manque : de travail, d’argent, de logement, de papiers, etc. Ils sont tous, à un titre ou à un autre, inscrits dans les processus liés à la précarité et titulaires pour certains d’allocations sociales minimales. Le chômage est un marqueur important.

Le flux journalier des candidats au cyberespace témoigne de son caractère indispensable, voire vital. Bien que souvent éclopés de la vie, ils entendent malgré tout se servir du système dans sa dimension formation permanente. Le lieu cyberespace a su rapidement interagir et mettre en place des propositions d’aide aux internautes. La structure à travers les bénévoles a pu assurer le fonctionnement de ce qui est devenu un véritable centre de formation et d’initiation à la pratique informatique. Le lieu cyberespace est à ce point de vue un domaine paradoxal ; il conjugue modernité et exclusion. La situation de lien social distendu que vivent les personnes accueillies les confinent dans un rapport particulier à la technologie. La réinsertion des personnes exclues attend une réponse nouvelle et des problématiques différentes quant à ce qui fait société. Le traitement de la précarité via l’informatique trouve là une approche particulière du lieu où se conjugue la solidarité.

Plébiscitée, la pratique de l’Internet revêt un enjeu majeur. De manière vitale apparaît en première demande la mise en place d’une boîte courriel. Lors du self-service, un ordinateur est réservé à cette avalanche de demandes de consultations. Il y a de l’impatience à découvrir des nouvelles de la famille, de ses amis, mais aussi des différents suivis administratifs (ANPE, ASSEDIC, les ambassades, etc., les propositions de demandes d’emploi).

Après la consultation du courrier, l’usage d’un accès à Internet concerne essentiellement les gestions administratives, celles permises par la toile. Il s’agit d’effectuer via le net les démarches administratives pour ne pas perdre les droits. Nous agissons très souvent dans l’urgence. Les ASSEDIC, l’ANPE la CAF, SERVICE PUBLIC.fr, la « green card » (pour les États-Unis) sont les sites les plus renseignés au cyberespace. Les titulaires des comptes expriment souvent l’idée qu’ils se sentent moins stigmatisés en réalisant ces opérations sur l’Internet. Pour le cyberespace, c’est en quelque sorte la figure moderne de l’écrivain public qui se construit autour des courriers électroniques, des renseignements administratifs, et des textes tapés de type CV ou lettres de motivation.

Par son existence le cyberespace engendre différents usages. Il questionne le rapport à l’identité, l’altérité des utilisateurs se trouvant dans des situations de grande précarité. Cette activité novatrice repose sur l’innovation technique. Il est indispensable de la maîtriser dans le temps. L’action des bénévoles au sein de cette activité confirme les choix faits par les responsables de l’association Emmaüs. D’autres postes informatiques sont implantés dans six centres d’accueil de la région parisienne. Il reste qu’à partir des situations singulières et difficiles des individus qui aboutissent au cyberespace, la question du lien social comme celle se rapportant à la reconstruction des personnes accueillies sont au cœur de la démarche de l’association Emmaüs. Il est à noter que ce type de pratique est en relation étroite avec les nouvelles pistes du développement de l’administration en ligne.

Les travailleurs sociaux lorsqu’ils accueillent à l’Agora sont assaillis de demandes en tout genre. L’association Emmaüs tente de répondre partiellement en accompagnant des parties de vies en permettant d’ouvrir quelques portes face à des situations de précarité. Le cyberespace est un outil ; il appartient à la réponse.

Yves Bucas-Français
(sociologue et bénévole à l’Espace Public Numérique CyberAgora de l’Association Emmaüs, 32 rue des Bourdonnais, 75001 Paris)

[1] Accueil ouvert 24 heures sur 24 où se presse environ 300 à 500 personnes par jour. Les travailleurs sociaux accueillent, orientent celles et ceux qui se présentent. Les personnes peuvent trouver un certain nombre de services : boissons chaudes, repas, consultations médicales et dentaires, ou juridiques, lavage de linge, douches, atelier emploi, cours de français, etc. et le cyberespace.

Espace Public Numérique Cyberagora Emmaüs : articles sur les pratiques et les publics précaires de cet EPN au coeur de Paris

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Yves Bucas-Français, sociologue et bénévole à l’Espace Public Numérique CyberAgora (Association Emmaüs, 32 rue des Bourdonnais, Paris 1er ; voir le blog du Cyber), qui accueille des personnes précaires tout au long de l’année (l’Agora est le plus important centre d’accueil de jour de personnes à la rue à Paris), s’est récemment exprimé lors du Forum des Usages Coopératifs de l’Internet à Brest (du 5 au 7 juillet 2006) sur l’action des bénévoles, les publics accueillis et les activités de cet EPN qui touche des personnes en difficulté.

Le site Internet P.S.A.U.M.E. (Populations Socialement défavorisées et TIC : Analyse des (non-)Usages, des Médiations et des Expériences) publie aujourd’hui 4 articles de Yves Bucas-Français sur son observation participante à l’EPN CyberAgora depuis plus de 2 ans. Yves participe également aux ateliers d’alphabétisation de l’Association Emmaüs. Ce praticien de terrain offre une analyse de terrain passionnante et argumentée appuyée par une pratique concrète d’une aide à l’appropriation de l’ordinateur et de l’internet auprès d’usagers du “Cyber” :

- Le Cyberespace de l’Agora de l’association Emmaüs (lire l’article),

- Note de travail. Le point après deux années de fonctionnement du cyber (lire l’article),

- Les jeunes intermittents de la précarité (lire l’article),

- Écrits publics, écrits privés (lire l’article).

Source :
Jullien, Nicolas (18 juillet 2006). P.S.A.U.M.E. [En ligne], PSAUME, MARSOUIN, Brest, Site (Page consultée le 18 juillet 2006)

dimanche 16 juillet 2006

Ralph Deconynck : Idoles, jeux vidéos et Internet

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Ralph Dekoninck est docteur en Philosophie et Lettres (Histoire de l’Art) et chercheur du Fonds National de la Recherche scientifique (F.N.R.S.). Spécialiste de l’Histoire des pratiques et des théories de l’image, ses travaux portent actuellement sur les rapports texte-image dans la littérature jésuite illustrée et sur les figures de l’idolâtrie dans l’imaginaire moderne.

Il est interrogé par le journaliste Cyril de Graeve dans le dernier numéro de Chronic’Art (Eté 2006) pour un dossier sur les idoles avec la question générique “Quel sens et quelle place pour l’idole au XXIe siècle ?”.

Ralph Dekoninck répond notamment à cette question :

“Est-ce qu’Internet et les jeux vidéos ne viennent pas complètement bouleverser la donne, sachant que chacun peut dorénavant projeter son besoin d’identification à l’autre par l’intermédiaire d’identités visuelles ou d’avatars qu’il est en théorie possible de multiplier à l’infini ?

En abolissant au maximum la distance, la réalité de synthèse, forgée par le monde virtuel du Net et des jeux vidéo, semble franchir un pas supplémentaire dans ce désir d’authentification, profondément enraciné en l’homme, désir qui consiste à rentrer dans l’image. L’interactivité qu’elle génère change toutefois la donne en offrant un nouveau moyen d’assimilation de l’image. La manipulation que la cyberculture encourage largement permet en effet à la fois d’entrer et de sortir de l’image pour la construire en représentation. En interagissant avec cette dernière, nous pouvons en devenir les producteurs conscients et non plus les adorateurs crédules, évolution qu’ont pu annoncer la photographie et à sa suite la vidéo en démocratisant les moyens de production de l’image. Apprendre à fabriquer cette dernière est de loin le meilleur moyen de la démystifier. Jouer avec les images pour ne pas en devenir les jouets n’enlève rien au plaisir de se laisser transformer par elles. Bien au contraire, le double désir de se laisser prendre ou surprendre par leur effet de réel et de s’en déprendre en découvrant les ficelles de l’illusion est constitutif du double mouvement qui consiste à faire de l’image à la fois un espace à habiter et un écran de projection et de protection. Bref, à être à la fois dans et hors de l’image, comme la très bien montré Serge Tisseron. Pour que l’ère de l’image manipulée ne devienne pas celle de la manipulation par l’image, il convient donc de s’impliquer consciemment dans sa production comme dans sa réception. Plutôt que d’abandonner les “simulacres”, apprenons à nous abandonner délibérément à eux, à profiter consciemment de leur réalité d’image et de l’image de la réalité qu’ils nous offrent. Mais ne perdons jamais de vue que toutes nos idoles sont faites de mots et non de pierre ou de pixels.

Pour que le subterfuge prenne vie, il faut que notre regard et le contexte (social, spatial, matériel…) dans lequel il s’inscrit y contribuent. Par conséquent, la morale de l’histoire pourrait être qu’il faut croire en l’image pour qu’elle marche, au double sens du terme. C’est la raison pour laquelle il est inutile de l’accabler ou d’incriminer ses techniques de production. Plus qu’au rapport de l’image avec ce qu’elle représente, il faut s’intéresser à la nature des rapports que l’on tisse avec elle. Cessons donc de penser l’image en termes de vérité ou de mensonge. L’image n’est ni vraie ni fausse ; elle est les deux à la fois. D’où les relations passionnelles que nous nouons avec elle. Et elle n’a pas fini de déchaîner amour et haine, qui ne sont, à bien y regarder, que les deux faces d’une même médaille, celle de notre “libido spectandi” ou “pulsion de voir”.”

Sources :
De Graeve, Cyril (Eté 2006). “Idoles mentales”, Chronic’Art, n° 27, Paris, pp.42-43
Deconynck, Ralph (juillet 2006). GRIT - Ralph Deconynck [En ligne], Université Catholique de Louvain, Groupe de Recherche sur l’Image et le Texte, 1 p. (Page consultée le 16 juillet 2006)

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