Jean-Luc Raymond

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Tag - temps

Fil des billets

mardi 1 août 2006

Manuel Castells : Emergence des médias de masse individuels (Mass Self Communication)

manuelcastells.jpg

Le Monde Diplomatique publie dans son édition d’août 2006, un article passionnant du professeur et chercheur Manuel Castells sur l’Émergence des “médias de masse individuels” (ou “Mass Self Communication”) qu’il définit tout au long du papier comme une nouvelle forme sociale de communication, certes massive, mais produite, reçue et ressentie individuellement. Extraits de cet article qui compte dans sa description et mise en perspective de l’Internet d’aujourd’hui et de demain :

“Alors que le monde dit ne plus faire confiance aux gouvernements, aux responsables politiques et aux partis, une majorité de la population persiste néanmoins à croire qu’elle peut influencer ceux qui parlent en son nom. Elle estime aussi pouvoir agir sur le monde, à travers sa volonté et ses moyens propres. Elle est peut-être en train d’introduire, dans la sphère de la communication, les développements extraordinaires de ce que j’appelle la “Mass Self Communication” (la communication de masse individuelle).

Techniquement, cette communication de masse individuelle participe d’Internet, mais aussi du développement des téléphones portables. (….)

Ce phénomène constitue ainsi une nouvelle forme sociale de communication certes massive, mais pourtant produite, reçue et ressentie individuellement. Partout dans le monde, elle a été récupérée par les mouvements sociaux. Mais ils ne sont en aucun cas les seuls à utiliser ce nouvel outil de mobilisation et d’organisation. A leur tour, les médias traditionnels tentent de s’arrimer à ce mouvement, et, en utilisant leur puissance commerciale et médiatique, ils sont en train de créer un maximum de blogs possible autour d’eux. Il n’en reste pas moins que, à travers la communication de masse individuelle, les mouvements sociaux comme les individus en rébellion sont en mesure d’agir sur les grands médias, de contrôler les informations, de les démentir le cas échéant, ou même d’en produire.

 (…)

Cela ne signifie pas qu’il y ait, d’un côté les médias assimilés au pouvoir et, de l’autre, les médias de masse individuels, associés aux mouvements sociaux. Chacun opère sur la double plateforme technologique. Mais l’existence et le développement des réseaux électroniques offrent à la société une plus grande faculté de contrôle, d’intervention. Et une capacité supérieure d’organisation politique à ceux qui se tiennent en dehors du système traditionnel.

Alors que la démocratie formelle et guindée est fondamentalement en crise, que les citoyens ne croient plus dans leurs institutions démocratiques, ce qui se déroule sous nos yeux avec cette exploration des communications de masse individuelles ressemble à la reconstruction de nouvelles formes politiques. Il est encore malaisé de dire où elles aboutiront.

Mais on peut être certain d’une chose : le sort de la bataille se jouera dans le champ  de la communication et tiendra compte de la diversité nouvelle des moyens technologiques. En définitive, cette bataille est la plus ancienne de l’histoire humaine. Depuis toujours, elle a pour enjeu la libération de nos esprits.”


Manuel Castells est Professeur de communication, titulaire de la chaire Wallis Annenberg de communication, technologie et société à l’Annenberg School for Communication (voir ces pages), université de Californie du Sud, Los Angeles, États-Unis, et directeur du Projecte Internet Catalunya à l’Université Oberta de Catalogne, Barcelone, Espagne. Il est auteur, entre autres de l’Ere de l’Information (3 volumes) paru en France chez Fayard en 1999. Manuel Castells est l’un des meilleurs spécialistes de l’analyse du phénomène internet sous l’angle communicationnel.


L’article du Monde Diplomatique est tiré de l’intervention de Manuel Castells au séminaire “Media Between Citizens and Power” qui s’est tenu les 23 et 24 juin 2006 à San Servolo, Italie (voir la page).


Source :

Castells, Manuel (août 2006). “Émergence des “médias de masse individuels”, Le Monde Diplomatique, Paris, n°629, pp.16-17

lundi 31 juillet 2006

Mémétique et mèmes par Susan Blackmore

meme.jpg 

À l’occasion de la parution en français du livre “La Théorie des mèmes” de Susan Blackmore (chez Max Milo Éditions ; consulter son interview en ligne), le numéro de l’été 2006 de Chronic’Art consacre un article sur les mèmes titré : “Est-ce que tu MEMES ?” qui évoque les phénomènes d’imitation dans notre société contemporaine et aussi sur Internet :

“Le concept de mème est né sous la plume de Richard Dawkins, dans son best-seller consacré au “Gène égoïste” (1976). Le biologiste anglais y fait l’hypothèse que la culture est composée d’unités élémentaires de réplication comparable aux gènes. Il les appelle “mème” en référence au processus d’imitation. Bien qu’il ne s’agisse pas du thème central de son livre, le concept de mème va connaître un grand succès par la suite, au point de donner naissance à une discipline nouvelle : la mémétique. Un classique de ce champ de recherche vient d’être traduit en français : “La Théorie des mèmes” de Susan Blackmore (Max Milo). Cette psychologue enseigne la discipline à l’Université de Bristol (Royaume-Uni). “Hip hip hip hourra”, “il y a une vie dans l’au-delà”, “1+1 = 2″ : cette étrange énumération n’est pas un cadavre exquis, mais trois exemples indépendants de mème. Le langage n’est pas strictement nécessaire : on aurait pu choisir un clignement d’oeil, un panneau de sens interdit ou une poignée de main. Ou encore des unités plus complexes mais cohérentes comme les règles de la belote, un code civil ou le plan d’une voiture. Le point commun de tous ces mèmes ? Ce ne sont pas des créatures biologiques, mais ils ont pourtant la possibilité de se répliquer de manière horizontale (entre individus) ou verticale (entre générations). Une fois qu’ils se sont nichés dans le cerveau, ils ne le quittent plus jusqu’à sa mort, sauf en cas de pathologie cérébrale. Pour cette raison, les mèmes ont aussi été qualifiés de “virus de l’esprit” (Richard Brodie). Ils guident notre langage, nos comportements, nos habitudes, nos croyances. Sans que nous en soyons toujours conscients. (…)

Plus nous nous approprions un mème comme constituant de notre identité, plus nous le répliquons efficacement. Il y a bien sûr réciprocité, au sens où nous essayons de tirer avantage des mèmes que nous adoptons et répandons autour de nous : du plaisir, du prestige, de la puissance, etc. Mais en dernier ressort, ces mèmes nous précèdent et nous succèdent : nous n’en sommes que les véhicules provisoires, des véhicules d’autant plus efficaces qu’ils se croient authentiques.

Si les mèmes peuvent compter sur l’homme, ils profitent tout aussi bien de ses machines. La modernité a fini par accoucher des fameuses sociétés de l’information et de la communication. De l’imprimerie à Internet en passant par le cinéma, la radio et à la télévision, elles ont inventé de puissants outils de circulation des mèmes.”


Source :

Kraus-Maïer, C.P. (été 2006). “Est-ce que MEMES ?”, Chronic’Art, Paris, n°27, p. 73

dimanche 30 juillet 2006

Armand Mattelart : “Enseigner l’aspect technique ne suffit pas. Il faut développer une culture critique qui favorise l’appropriation par le plus grand nombre”

mattelart.jpg

Le Monde de l’Éducation de Juillet-Août 2006 (voir site) donne la parole à des enseignants, pédagogues, penseurs et praticiens sur le thème générique “Penser les savoirs du XXIe siècle”.


Armand Mattelart (professeur de sciences de l’information et de la communication à Paris-VIII et Président de l’Observatoire français des médias) plaide pour une éducation critique et une appropriation citoyenne des nouvelles technologies pour le plus grand nombre (qui fait écho à son article  :

“Il est effectivement souvent fait référence dans les enceintes internationales à la notion de société globale de l’information. Notion en phase avec une vision déterministe, coupée de la multiplicité des contextes culturels où est appelée à s’insérer la technologie. Branchons-nous, et le bonheur des peuples suivra. Mais une autre vision essaie d’émerger que cristallise la notion plurielle de société des savoirs. Elle suppose d’interroger les modes de production et de transmission des savoirs et cherche la façon dont il est possible de les enrichir. Le duo classique de la communication, l’émetteur du message et son récepteur, est potentiellement caduc : le récepteur peut interagir sur l’information reçue. Quel est le type de rapport possible entre les gens qui produisent une parcelle de savoir et les gens qui le reçoivent et peuvent à leur tour produire du sens ? Là aussi, il convient de combattre le phénomène d’accoutumance qui fait qu’on reçoit et s’en contente. Mais beaucoup de logiques s’opposent à cette interactivité sous le signe de l’échange démocratique. Celles qu’épinglait Wiener il y a un demi-siècle ont changé d’apparence mais sont toujours là. (…)

Enseigner l’aspect technique ne suffit pas. Il faut développer la réflexion et la distance critique, faire en sorte que se créent progressivement une culture et une écologie critiques qui favorisent l’appropriation par le plus grand nombre. Cela renvoie à l’interrogation sur la formation et la transmission des savoirs.”


Source :

Bonrepaux, Christian (juin-juillet 2006). “Armand Mattelart : “Le Web permet la démocratisation”, Le Monde de l’Éducation, Paris, n°349, pp. 46-47

samedi 29 juillet 2006

Marc Hatzfeld : “les dézingués, parcours de SDF”

dezinguessdf.jpg

Dans son essai “Les dézingués, Parcours de SDF”, le sociologue Marc Hatzfeld propose via une enquête de terrain parmi des SDF à Paris, une lecture anthropologique et politique de nouvelles formes de précarité (lire cette critique du livre). Marc Hatzfeld porte aussi sa réflexion sur la place sociale des SDF dans la cité et leur appropriation de l’espace urbain ; extraits :

“Au-delà des faits d’existence, nous savons surtout que la présence à nos côtés, dans les rues de nos villes, d’hommes et de femmes déroutées, condamnés à une errance sans déplacement, voués à un voyage immobile sinon sordide, leur donne une dimension dont le seul regard suffit à dire l’épaisseur tragique. C’est enfin cette épaisseur tragique qu’au bout de notre parcours nous découvrons dans cette frange de l’humanité que sont les humains sans habitat, ces anges aux ailes brûlées d’avoir volés si près de l’enfer. Ils nous racontent notre propre ennui dans la Merdecluse, notre attente indéfinie de la mort annoncée, notre sidération devant un monde absurde ou déplacé, notre amitié indéfectible et sans raison pour notre voisin accidentel et compagnon de route.

Lorsque nous tendons l’oreille au silence de l’inaction, nous pouvons entendre le murmure d’une folie qui raconte la part tragique de l’existence. Dans le monde plutôt satisfait de lui qu’est le monde occidental en ce début de siècle, satisfait de ses découvertes technologiques, de sa puissance marchande, de la paix intérieure encore miraculeusement protégée et d’une fabuleuse richesse accumulée. Dans un monde formaté et régulé par la peur et l’ennui qui va parfois jusqu’à souhaiter le rejet des étrangers, faire la guerre à tout hasard et refuser le partage, ils rappellent par leur présence, à qui veut le voir et le lire, que la vie comporte une part de tragique que rien ni personne ne peut évacuer. Ils sont la part de tragédie que notre société ne peut ni ne veut oublier. (…)

Nous avons campé le SDF dans le personnage d’un voyageur qui a tout fait pour rompre les amarres et qui dérive en eaux interdites. Renonçant au temps, aux projets, aux actes et aux fruits de l’action, perdu pour la production, les appartenances et les apparences sociales, il se cogne aux angles vifs d’une organisation sociale qui ne le reconnaît pas ; il se déroute et se perd. Peut-être n’a-t-il jamais eu l’intention explicite de cette déroute, sans doute ne rêve-t-il que d’un édredon profond et d’une maison chaude. Mais il est naufragé de cette équipée, il s’est échoué sur le trottoir, il est au bout d’un voyage qu’il a à peine commencé : privé de voyage, il reste un voyageur.

La question posée par la relation que la société industrielle contemporaine négocie avec lui est double. Pourquoi entretient-elle tant de SDF en son sein ? Et pourquoi les traite-t-elle si cruellement ? Il est vraisemblable qu’une seule réponse puisse satisfaire ces deux questions.”


Source :

Hatzfeld, Marc (mars 2006). Les dézingués, parcours de SDF, Editions Autrement, Collection Passions Complices, Paris, pp. 135-138

vendredi 28 juillet 2006

Fracture numérique par Jean-Louis Fulssack, Alain Kiyindou et Michel Mathien

www.jpg

En février 2005, la Commission Nationale Française pour l’UNESCO a publié des réflexions de spécialistes, experts et chercheurs reconnus dans leur discipline (Pierre Mounier, Dominique Wolton, Divina Frau-Meigs, Philippe Chantepie, Bernard Cornu, Yves Jeanneret, Françoise Massit-Folléa…) dans un glossaire critique : “La Société de l’Information : Glossaire critique” (La Documentation Française, téléchargeable ici en .pdf).


Dans cet ouvrage, Jean-Louis Fulssack (ingénieur en télécommunications, directeur adjoint honoraire de France Télécom, membre du Centre d’Etudes et de Recherches Interdisciplinaires sur les médias en Europe, voir le site, Université Robert Schuman, Strasbourg), Alain Kiyindou (maître de conférences et chef du département de communication de l’IUT de l’Université Robert Schuman, Strasbourg) et Michel Mathien (professeurs de sciences de l’information et de la communication à l’université Robert Schuman de Strasbourg et membre de la Commission française pour l’UNESCO) ont coécrit un article sur la fracture numérique, extrait :

“La fracture numérique relève différentes formes et concerne à la fois l’accès, l’usage, le contenu et la prise de décision.

Dans son acception la plus courante et dans la plupart des débats sur la “société de l’information”, la fracture apparaît comme une délimitation entre territoires connectés et territoires non connectés… Mais, depuis quelques années, suite aux démarches menées dans les pays occidentaux afin de réduire la fracture entre les milieux rural et urbain, d’autres disparités sont apparues, liées à la capacité d’accès à des connexions haut débit et illimitées.

Outre le fait que les technologies ont rarement été utilisées telles que les inventeurs les avaient imaginées, les usagers se les approprient de manières différenciées. C’est à ce niveau que se situe la fracture par l’usage. La complexité des TIC et l’interactivité qu’elles permettent occasionnent des niveaux d’usages qui s’appuient sur les différences culturelles et économiques. L’expression de “non connectés absolus” fait référence à ceux qui ne disposent d’aucun accès physique au réseau et celle de “non connectés relatifs” à ceux qui, bien que disposant d’accès, ne savent pas se servir “efficacement” des outils.

En matière de contenu, seule compte l’information utile et appropriable. L’abondance d’informations sur l’internet est donc plus une illusion entretenue qu’une réalité effective. En effet, les contenus réellement utiles restent peu nombreux. Ce vide ou faible usage de l’internet explique en partie la fracture numérique (loi du mort kilométrique).

Enfin, une fracture souvent ignorée est celle qui sépare les “maîtres du réseau” des autres, c’est-à-dire ceux qui contrôlent l’internet, qui en régulent l’usage et les autres.

Par ailleurs, on peut distinguer plusieurs approches de la fracture numérique, ultra-libérale,citoyenne et militante, et hyperréaliste.

Selon l’approche ultra-libérale qui attribue les inégalités aux imperfections des marchés, la fracture numérique serait due à un rythme trop lent du progrès technique et à une pénétration insuffisante des marchés. Les politiques devraient être axées sur une libéralisation accrue des marchés des télécommunications et des services en ligne, censée faire diminuer les coûts pour les offreurs de services et les consommateurs, favorisant ainsi l’accès et les usages.

Au coeur du SMSI, l’approche citoyenne part du principe que l’accès de tous à l’internet est indispensable. Les débats et action menés dans ce cadre rappellent ceux sur les inégalités sociales des années 70, les prises de positions sur les questions du sous-développement et de la réduction de la pauvreté en Europe, non encore réglées à ce jour.

Enfin, pour les tenants de l’approche hyperréaliste, la fracture numérique n’existe pas en tant que telle, elle n’est que le miroir d’inégalités sociales préexistantes qui se transforment avec l’expansion des TIC. Dans cette perspective, la fracture numérique s’inscrit dans le prolongement et l’amplification de l’exclusion économique et sociale et, à l’instar des autres problèmes liés à l’essor de l’internet, elle est une question de société plutôt que de technologie.”


Source :

Fullsack, Jean-Louis, Kiyindou, Alain et Mathien, Michel (février 2005). “Fracture numérique” in La “société de l’information” : glossaire critique [En ligne], La Documentation Française, Commission Nationale Française pour l’UNESCO, Paris, pp. 75-77 (Page consultée le 28 juillet 2006)

mercredi 26 juillet 2006

Bernard Stiegler : De la misère symbolique et de la perte d’individuation

stiegler.jpg

Bernard Stiegler, philosophe, (cf. sa biographie en ligne) décrit notre époque caractérisée comme prise de contrôle du symbolique par la technologie industrielle, où l’esthétique est devenue à la fois l’arme et le théâtre de la guerre économique, d’où une misère où le conditionnement se substitue à l’expérience.


Dans son ouvrage “De la misère symbolique - 1. L’époque hyperindustrielle” (en 2004), il décrit notre société contemporaine avec l’allégorie de la fourmilière ; extrait d’un passage sur l’accès aux nouvelles technologies :

“De fait, les connexions individuelles ne cessant de se multiplier, un individu connecté aux réseaux mondiaux, qui est déjà géo-localisé sans le savoir, sur une trame dont les mailles sont variables, émet et reçoit des messages du ou vers le réseau des serveurs où s’enregistre la mémoire du comportement collectif, tout comme la fourmi qui sécrète ses phéronomes inscrit son comportement sur le territoire de la fourmilière tout en décodant et sommant, sous forme de gradient, le comportement des autres fourmis. Et, dans la mesure où le système cardino-calendaire intégré conduit les individus à vivre de plus en plus en temps réel et dans le présent, à se désindividuer en perdant leurs mémoires - aussi bien celle du je que celle du nous auquel il appartient -, tout se passe comme si ces agents “cognitifs” que nous sommes encore tendaient à devenir des agents “réactifs”, c’est-à-dire purement adaptatifs - et non plus inventifs, singuliers, capables d’adopter des comportements exceptionnels et en ce sens imprévisibles ou “improbables”, c’est-à-dire radicalement diachroniques, bref : actifs.”


Source :

Stiegler, Bernard (juin 2004). De la misère symbolique - 1. L’époque hyperindustrielle. Éditions Galilée, Paris, pp. 154-155

mardi 25 juillet 2006

Révolutions numériques et industries culturelles par Philippe Chantepie et Alain Le Diberder

philippechantepie.gif

En avril 2005, Philippe Chantepie (chef du Département des Études, de la prospective et des statistiques au Ministère de la Culture et de la Communication) et Alain Le Diberder (PDG de CLVE, société de développement de logiciels pour les nouveaux médias, initiateur de la commmunauté virtuelle Le Deuxième Monde et ancien directeur des nouveaux programmes de Canal Plus) ont publié un ouvrage sur la mise en cause par le numérique des anciens équilibres des industries de la culture et de la communication : ”Révolutions numériques et industries culturelles” :

Ce livre présente le nouveau paysage numérique, les filières de contenus face à la numérisation, le changement dans l’exploitation numérique, les régulations de la communication numérique. Enfin, Philippe Chantepie et Alain Le Diberder montrent des stratégies et tendances actuelles des industries culturelles ; extrait :

“Les mutations numériques ébranlent (…) le fondement des industries de contenu et de leur économie par l’aval. Le contrôle de la reproductibilité pour les industries de supports (musique enregistrée et cinéma), le brouillage des frontières entre le flux et le stock pour les autres, modifient les conditions de commercialisation des programmes. Le rôle des médias de masse est renforcé, même si émerge un champ hybride de médias de masse interactifs et communautaires amalgamant l’information sur les contenus, leur commercialisation et la réaction du public à ces contenus. Le contrôle d’accès généralisé est la réponse marchande à un phénomène qui n’est pas que marchand et qui oblige à repenser l’équilibre entre économie d’accès et économie d’audience, et plus largement entre économie marchande et économie non marchande.

 L’offre des industries culturelles est animée par deux mouvements opposés, celui de la concentration autour d’une poignée de firmes géantes et mondiales d’une part, et celui de la montée de la production de programmes par des particuliers ou de petits groupes dans un cadre non marchand d’autre part.

Les conditions techniques et sociologiques d’une croissance sans précédent de la consommation et de la production d’oeuvres de toute nature sont réunies. Mais cette croissance bute pour l’instant sur la mise en place de nouvelles régulations, car elle se manifeste de manière parfois pathologique (piratage), reste en partie souterraine (le non-marchand) et fait l’objet de discours dévalorisants tant de la part des organisations professionnelles que d’une partie des pouvoirs publics. Les firmes de contenus traversent cette période de transition en renforçant des tendances anciennes (superproduction, star-system, croissance des dépenses marketing, etc.). Les industries techniques se livrent à des guerres de standards de fait (sanctionnées par des effets réseaux conduisant à des monopoles) qui prennent souvent le pas sur la coopération. Les États voient leurs prérogatives traditionnelles dans ce domaine s’éroder et s’en remettent aux tribunaux, dans l’espoir que le droit de la concurrence sera le régulateur suprême qui permettra de franchir cette période de transition, alors même qu’il est soumis à de réels dilemmes pour respecter aussi les droits de propriété intellectuelle et doit respecter des règles d’intérêt général qui le dépassent (pluralisme, diversité, services publics). Mais le mouvement le plus profond, celui qui aura sans doute le dernier mot, est celui des consommateurs de programmes des industries culturelles, de plus en plus nombreux, de plus en plus équipés d’instruments de reproduction et aussi de production, et de moins en moins disposés à n’être qu’un simple “public”.”


Source :

Chantepie, Philippe et Le Diberder, Alain (avril 2005). “Révolution numérique et industries culturelles”, Editions La Découverte, Collection Repères, n°408, Paris, pp. 108-109

lundi 24 juillet 2006

ANPE, Internet et emploi : le e-recrutement analysé (par Carole Tuchszirer)

anpe.jpg 

Le numéro de juin 2006 d’Alternatives Economiques propose un dossier très intéressant de 12 pages ”Quand Internet bouscule les marchés” (”Tourisme, musique, médias, marché du travail, de l’occasion…, L’irruption d’Internet remet en cause les positions de nombre d’acteurs économiques traditionnels et change en profondeur les rapports entre offreurs et clients”).


Dans un article de ce dossier titré “Le marché du travail à l’épreuve du e-recrutement”, Carole Tuchszirer, économiste à l’Institut de Recherches Economiques et Sociales, I.R.E.S. et co-auteur de l’excellent blog Sur l’Emploi et le marché du travail, analyse comment le recrutement sur Internet a modifié l’activité des intermédiaires du travail, dont l’A.N.P.E., ce qui n’est pas sans conséquence pour les chômeurs :

“Pour le service public de l’emploi (…), l’utilisation d’Internet n’a pas été sans contradiction. Ce n’est pas que le virage n’a pas été pris : le site le plus utilisé par les entreprises reste anpe.fr (cf. “Les employeurs qui recrutent par Internet”, par Jean-Louis Zanda, Observatoire de l’ANPE, avril 2005). Mais l’ANPE doit assurer une circulation optimale de l’information entre les usagers pour améliorer la fluidité du marché du travail, tout en veillant à favoriser l’accès à l’emploi des personnes qui en sont le plus éloignées. L’ANPE s’est donc acquittée de sa première mission en basculant sur anpe.fr quasiment toutes les offres d’emploi figurant dans ses fichiers internes. Elle en facilite ainsi l’accès à des internautes qui ne se seraient pas forcément déplacés à l’agence.

Ces offres d’emploi, pour la plupart anonymes, imposent l’intervention d’un conseiller ANPE pour mettre effectivement en relation les demandeurs d’emploi avec les entreprises. Anpe.fr ne fait donc pas disparaître le travail d’intermédiaire physique de l’agence. Cependant, 10 % des offres d’emploi sont directement déposées sur anpe.fr de façon nominative par les employeurs. Les internautes peuvent alors entrer en contact avec l’entreprise sans passer par l’ANPE.

Mais jusqu’où faut-il pousser l’information sur anpe.fr sans contrevenir à la mission de placement des publics les plus en difficulté ? L’ANPE a fait en particulier le choix de ne pas laisser aux entreprises la possibilité de déposer directement en ligne des offres de contrats aidés relevant de la politique de l’emploi. Afin de pourvoir ces emplois par une exploitation en interne des fichiers de l’agence. L’idée est de privilégier les plus fragiles et de ne pas recourir au dépôt en ligne que dans un second temps. De la même façon, la CVthèque de l’ANPE, qui est composée à 40 % de salariés en activité, pourrait poser problème si les agents de l’ANPE cherchaient à pourvoir les offres d’emploi confiées par ces candidats supposés moins éloignés de l’emploi que d’autres. Voilà pourquoi l’ANPE cherche à favoriser l’accès à Internet au plus grand nombre de chômeurs, en privilégiant ceux d’entre eux qui n’ont pas forcément intégré cette nouvelle technique de recherche d’emploi. Des dispositifs de formation ont été mis en place pour aider les chômeurs à rechercher des offres d’emploi sur Internet, à s’y abonner et à déposer leur CV en ligne.

Les sites d’emploi, en augmentant la visibilité des annonces et des CV, permettent de réduire la part du chômage, dit frictionnel, liée à une mauvaise circulation des informations sur le marché du travail. (…) Mais la contribution des sites emploi à la lutte contre le chômage ne peut aller au-delà. Le recrutement en ligne ne peut venir à bout ni du chômage structurel, lié à une mauvaise formation des salariés, ni du chômage conjoncturel, lié à un déficit de croissance.

Par ailleurs, Internet peut produire un effet d’appel sur des salariés en poste qui n’hésitent déjà plus à recourir aux sites d’emploi pour jauger leur valeur sur le marché du travail.”


Source :

Tuchszirer, Carole (juin 2006). “Le marché du travail à l’épreuve du e-recrutement”, Alternatives Economiques, Paris, n°248, pp.55-56

dimanche 23 juillet 2006

Fracture numérique Nord-Sud : changer de regard (par Baba Wame)

babawame.jpg

Baba Wame est l’auteur d’une remarquable thèse (sous la direction de Francis Balle) sur : “Internet au Cameroun : les usages et les usagers. Essai sur l’adoption des technologies de l’information et de la communication dans un pays en voie de développement” présentée le 12 décembre 2005 à l’Université de Paris II-Assas (Institut Français de Presse). Le sommaire et l’introduction de la thèse sont téléchargeables en .doc à cette adresse.


Plusieurs articles ont été consacrés aux travaux de recherche de Baba Wame, notamment : “Les Camerounais ont une utilisation basique d’Internet” (Le Messager, Douala, 4 janvier 2005) et “Les Camerounaises ont transformé le Web en agence matrimoniale” (Afrik.com, 23 décembre 2005).


Dans le chapitre 2 de sa thèse, Baba Wame dresse le portrait de la création d’un environnement favorable à la société de l’information au Cameroun et dans un point précis, il demande de “Changer de regard sur la fracture numérique Nord/Sud” ; extrait :

“La fracture numérique entre le Nord et le Sud ne doit plus être perçue exclusivement sous l’angle de la connexion et des accès, bien que ce volet reste essentiel. Elle doit être considérée dans son acception large comme la différence qui existe entre les usagers dans la double capacité d’accéder au Web et de contribuer à la production de connaissances véhiculées sur Internet. Accéder au Web pour bénéficier pleinement des informations qui y circulent et en faire un usage approprié à ses besoins, ses intérêts, ses aspirations, ses capacités et sa culture. Contribuer à la production des connaissances par la création et la diffusion des contenus locaux.

Vu sous cet angle, le problème de la réduction de la fracture numérique peut s’offrir de nouvelles orientations. Ainsi, pour transformer le fossé numérique en opportunité numérique, les politiques publiques devront considérer l’accès proprement technique (infrastructures, points d’accès, etc.) comme nécessaire, mais non suffisant. Elles doivent prendre en compte les nombreuses barrières d’ordre éducationnel, linguistique, économique, social, physique, culturel, générationnel, de genre qui empêchent l’usager d’accéder et de contribuer à la production des contenus sur Internet.

La fracture numérique doit être intégrée dans une vision mondiale, et pas simplement sous l’angle du clivage Nord/Sud, car elle reproduit les anciens schémas de l’assistanat aux pays du Sud. Elle doit prendre en compte la problématique des usages et ne pas être considérée exclusivement comme une question marchande, mais bien plus comme un enjeu public. À ce titre, elle doit faire l’objet d’un traitement spécial par la communauté internationale. C’est pourquoi la Déclaration de principes et de Plan d’action issus de la première phase du Sommet Mondial sur la Société de l’Information (S.M.S.I.) tenu à Genève du 10 au 12 décembre 2003 doivent être traduits en réalisations concrètes.”


Source :
 

Wame, Baba (12 décembre 2005). Internet au Cameroun : les usages et les usagers. Essai sur l’adoption des technologies de l’information et de la communication dans un pays en voie de développement, Thèse de Doctorat en Sciences de l’Information et de la Communication, Institut Français de Presse, Université de Paris II Panthéon-Assas, p. 222

samedi 22 juillet 2006

Précarité : sommes-nous tous menacés ? (par Rémy Favre)

precarite.jpg

Rémy Favre est responsable d’un centre de formation professionnel. Dans le courrier des lecteurs du numéro de Juin 2006 de Sciences Humaines, il revient sur le dossier du n°168 du même magazine (Février 2006) qui consacrait un dossier au titre évocateur : “La société précaire : Sommes-nous tous menacés ?” :

“Quelques réflexions un peu en vrac à la suite de la lecture du numéro de Sciences Humaines consacré à la précarité (…). Ces articles font ressortir un état de fait, un constat, des conséquences. Ces analyses contribuent sûrement à une modification progressive des représentations, à une prise en compte des situations (…). Je me demande néanmoins comment les utiliser dans des pratiques opérationnelles ?

(…) Au niveau individuel. Je pense au bouquin de Vinceny Gauléjac “La lutte des places” paru il y a quelques années (NDLR : Avec Isabel Taboada Leonetti, publiée chez Desclée de Brouwer en 1997). Il évoque des stratégies comportementales très différentes mises en place par des personnes dans des situations de précarité très voisines. Les uns sont dans une stratégie de confirmation, ils font tout ou presque tout pour confirmer la situation négative où ils se situent. Les autres, dans des situations aussi difficiles, mettent en place des stratégies de dégagement et trouvent les moyens, les procédés pour s’en sortir. Pourquoi ? En fait, les choses paraissent se jouer autour de la mise en place de références fortes (…)…

Je pense aux livres de Dany Robert Dufour et à ceux de Jean-Claude Guillebaud sur la crise de la référence. Je pense aussi au numéro de “Sciences Humaines” sur l’homme postmoderne. La question (…) pourrait être : comment aider les personnes à passer d’une stratégie de confirmation à une stratégie de dégagement, en prenant en compte “les dimensions psychiques de la pauvreté” ?

À un niveau plus collectif, comment mettre en place un dispositif concret prenant en compte l’environnement institutionnel, social et politique pour faciliter des évolutions ?

Pour aider à la réflexion, je pense à la notion de système évoquée par Dominique Glayman dans son ouvrage “La vie en intérim” (…). Il précise qu’il ne faut pas selon lui parler de marché du travail, mais de système de l’emploi, car de très nombreux paramètres entrent en jeu autour de l’emploi, il ne s’agit pas simplement d’une transaction marchande offre-demande.

(…) La question qui se pose est : comment utiliser ces analyses dans des pratiques opérationnelles ? Comment peuvent-elles aider à la mise en place de pratiques de changement donnant une prise sur la réalité ?”


Source :

Favre, Rémy (Juin 2006). “Précarité”, Sciences Humaines, Courrier des lecteurs, Paris, n°172, p. 4

- page 6 de 8 -