Jean-Luc Raymond

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lundi 20 avril 2009

Jean-Michel Salanskis, Incompétence obsessionnelle

Qu’est-ce que l’incompétence ? En quoi fait-elle peur ? Pourquoi déstabilise-t-elle ? Professeur de philosophie des sciences, logique et épistémologie à l'Université de Nanterre, Jean-Michel Salanskis s’intéresse à la notion d’incompétence dans le Journal de bord de Philosophie Magazine du mois d’avril 2009 (numéro 28). L’incompétence est anxieuse. Elle est un signe de l’inconstance de notre temps ; extrait :

"L’étudiante tergiverse pendant deux heures avant de commencer à rédiger son devoir sur table. Ce qu’elle voit seulement, c’est elle-même, dénuée de la compétence d’une telle écriture, et cette pensée l’écrase. (…)

Je tremble avant de donner une conférence, retrouvant au dernier moment l’idée de mon incompétence, fût-elle oubliée par le monde : je vais être démasqué. Malgré nos façades habiles, l’incompétence n’est-elle pas la vérité, secret de notre fragilité ?

De là, nos conduites d’échec, vérifiant l’anticipation horrible que nous ne saurons pas faire ce à quoi nous avons été convoqués. Mais pourquoi est-il si important d’y arriver, de réussir ? Tellement crucial de passer l’étrange test d’une performance, en toute occasion et dans tous les domaines ? Ce qui compte dans la vie n’est-il pas plutôt le sentiment fugace qui accompagne nos moments, et, parfois, les bénit ? Toutes les déconfitures ne sont-elles pas relatives ? Ne passent-elles pas bien souvent inaperçues, parfois de nous-mêmes ? Et d’ailleurs, tout cela n’est-il pas dérisoire vis-à-vis de la finitude de notre condition ? Mieux vaudrait savoir aller au-devant des autres ou saisir les qualités imprévues des détours du temps. (…)

La terreur de l’incompétence nous fait souffrir et nous rabaisse, mais la dignité individuelle n’est pas séparable du degré de succès auquel chacun peut prétendre. Protégeons en chacun l’espoir angoissé de mieux faire. Prévenons le mépris en offrant le crédit de la considération a priori. Réduisons la peur et le tremblement en leur offrant le secours de la compréhension. Mais ne privons personne de son combat d’excellence : le faire est, à y bien réfléchir, une forme d’abandon, comme l’esquisse de l’élimination symbolique de la personne."

samedi 18 avril 2009

Pourquoi Baudelaire est moderne ?

Frédéric Dussenne, metteur en scène en résidence au Rideau de Bruxelles, prépare pour le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (Bozar) un spectacle mariant textes et musiques autour de l'oeuvre du poète Charles Baudelaire (Théâtre Marni, 23 et 24 avril 2009).

A la lecture de ses propos dans Bozar Magazine (avril 2009, n°48), on comprend que l'oeuvre de Baudelaire est tourmentée, entretient un rapport fort avec une vision moderne de notre monde, dans sa complexité et ses valeurs ; extrait de cet entretien avec Frédéric Dussenne, avec des propos recueillis par Jérôme Giersé :

"Baudelaire est une contradiction. C'est un musicien du français parlé ; son écriture est extrêmement ouvragée, presque précieuse. Et, dans le même temps, son point sur la vie est très dur, concret jusqu'à l'obscène, au trivial. Il cultive ce déséquilibre entre une forme très policée et un fond qui est assez noir. Il y a chez lui la volonté de donner une forme à la réalité la plus noire en lui conférant de la beauté. Il dit de la ville de Paris, dans un poème : "Tu m'as donné ta boue, et j'en ai fait de l'or. (...)

C'est la tension entre la beauté et la "laideur" qui est singulière chez Baudelaire (...)

Je pense que l'attitude de Baudelaire, son point de vue d'artiste, passe par le prisme de son rapport à lui-même. C'est quelqu'un qui parle du monde en se regardant dans le miroir. L'homme, la femme, la poésie et la musique sont des reflets de la même réalité qui se décline en plusieurs modes différents (...)

La forme - la beauté - rend la réalité supportable."

mercredi 15 avril 2009

Robert Redeker, Conduire l'information

Dans la nouvelle édition de Médias (numéro 30 – Printemps 2009), le philosophe Robert Redeker s’interroge sur le statut de l’information, de sa distribution à sa rediffusion, à l’heure du Web, dans une tribune intitulée : Le journalisme au défi d’Internet. Robert Redeker présente la métaphore de l’électricité :

"Dans cette nouvelle forme de société, les informations ne se consomment pas (d’où la double crise du modèle télévisuel charpenté autour de la grand-messe du journal de 20 heures, et de la presse quotidienne version papier) : elles traversent, elles parcourent ; chacun est appelé à les faire circuler, les faire rebondir, les renvoyer (les « forwarder »). Les blogs et les sites participatifs s’inscrivent dans cette nouvelle approche de l’information. Plutôt que produit de consommation, l’information est, désormais, une sorte de courant électrique, électronique, ou de fluide, qui traverse chacun : nous sommes tous des conducteurs d’informations.

Rien n’est plus assuré : le consommateur d’informations tel qu’on a pu le connaître depuis une quarantaine d’années est destiné à sombrer dans la caducité pour la bonne raison que nous entrons, avec Internet, dans un régime inédit de l’information, le conducteur ayant pris la place du consommateur.

Nous ne consommons plus les informations, nous les conduisons à l’instar de ces corps dont on dit qu’ils sont « conducteurs » de courant électrique. Ou bien, pour reprendre la métaphore spirite, parfaitement descriptive ici : le médium, chacun d’entre nous, conduit et reconduit le fluide qui le traverse, l’information. C’est la circulation à la plus grande vitesse possible, celle qui frôle la vitesse infinie, qui constitue l’impératif catégorique de la société de l’information, pas la consommation."

mardi 14 avril 2009

Une actualité en évaporation


Comment se distinguer, se différencier dans les médias, sur Internet et en dehors d’Internet. L’excellent magazine trimestriel XXI (Vingt et un) se pose la question dans l’éditorial de son nouveau numéro (numéro 6, Printemps 2009). Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry pensent que l’ « actualité profonde » et « la force des choses vues », le pouvoir du « raconter » et les reportages, les « histoires » sont une des façons efficaces de mettre en forme une information qui ne s’évapore pas. Leur analyse de l’information liquide est particulièrement intéressante :

"Les « événements » sont désormais traités en temps réel, rien qu’en France, par six radios, trois chaînes de télévision d’information continue, une vingtaine de sites Internet liés aux quotidiens ou aux hebdomadaires, cinq rédactions exclusivement Web qui sont nées depuis deux ans, et une kyrielle de blogs en tout genre. Ces médias s’interpénètrent de plus en plus. Le dernier site à la mode, Twitter, invite ses adeptes à envoyer de très courts messages sur tout ce qu’ils voient, pensent et dénichent. L’internaute devient ainsi une agence de Presse ou un moteur de recherche ambulant pour les autres.

Il faut pourtant se méfier des illusions d’optique. Les études montrent que 70% des informations qui circulent dans ces gigantesques accélérateurs de particules sont… les mêmes dépêches, indéfiniment dupliquées. À chaque jour son « buzz », sa rumeur qui enfle, sa polémique, sa révélation sur laquelle nous sommes aussitôt sommés d’avoir un point de vue. À peine avons-nous forgé une opinion que l’information est aussitôt remplacée par une autre, toute aussi capitale que la précédente et ainsi de suite.

Cette circulation circulaire de l’information finit par créer une représentation du monde virtuelle, chaotique et inintelligible, qui n’a plus de liens avec ce que chacun d’entre nous peut vivre, ressentir et voir."

dimanche 11 janvier 2009

Roland Piquepaille

Roland Piquepaille passed away. Une bien triste nouvelle en ce mois de janvier : le décès de Roland Piquepaille, 62 ans, lundi dernier. Ingénieur et blogueur français établi à Paris, Roland Piquepaille éditait depuis des années, son blog Roland Piquepaille's Technology Trends (initialement IT Technology Trends) avec une passion sans faille, un carnet Web sur l'innovation, les découvertes scientifiques, ces technologies qui font bouger le monde, qui interrogent sur notre avenir... En prenant soin de vulgariser avec ses mots, des images et illustrations.

Roland Piquepaille a été l'un de mes modèles phares dans l'univers des blogs. J'ai eu la chance de le connaître dès 2003 via Howard Rheingold, Roland participant tout comme moi, au blog collectif Smartmobs.com. Nous partagions de temps à autre un verre ou un déjeuner. C'était devenu un rendez-vous régulier où nous échangions nos découvertes de veille, discutions de la façon d'écrire, de partager sur le Web et au-delà du Web. Il était également passionné par la culture américaine et l'univers politique outre-Atlantique.

Roland Piquepaille me fit découvrir l'outil Del.icio.us, sa méthode de travail au quotidien pour recueillir efficacement des informations sur Internet. Il avait des modèles dans le monde du Web dont Dave Winer et Jonathan Schwartz.

Ex-employé de Silicon Graphics et de Cray Research entre autres, blogueur historique sur le logiciel Radio Userland, Roland Piquepaille avait une terrible exigence envers lui-même, une rythmique implacable : mettre en ligne chaque jour sur son blog, un seul et unique billet toujours étonnant, inédit, surprenant... En sélectionnant minutieusement ses sources. Sa façon de faire s'inscrivait hors du temps : Roland a toujours été très lu dans le monde anglo-saxon, mais sa modestie ne l'a jamais poussé à le claironner sur les médias ou ailleurs.

L'aura et la qualité des articles de Roland Piquepaille en ont fait une figure de proue de Slashdot. Depuis plusieurs années, il travaillait pour ZDNet en maintenant le blog Emerging Tech. Il a également édité pendant un an et demi, un blog sur le blogging en entreprises avec de nombreuses interviews : Blogs for Companies.

De Roland, je garderai en mémoire l'appétit d'apprendre, de comprendre, de partager ses découvertes, une curiosité d'esprit sans faille, une constance d'action au-delà des modes du Web, une qualité d'écriture et de synthèse remarquables et une réelle modestie, de celui, qui pour moi, était le plus grand blogueur français.

Mes pensées à son épouse américaine Suzanne et à sa famille.

Rest In Peace.

Mise à jour : Slashdot indique qu'une cérémonie aura lieu au Père Lachaise, Paris, le lundi 12 janvier à 10h30.

dimanche 21 décembre 2008

Facebook, vide d'absence et différenciations générationnelles

Dans la nouvelle édition de la revue Médias (n°19 - Hiver 2008), Bruno Marlière signe un article sur sa découverte de Facebook (en trois jours chrono), de la création de son compte à l'exploration de l'utilisation de  la plateforme "relationnelle", un papier plein d'étonnements, d'humour et de questions : "Comment Facebook est devenu ma cour de récré".

Extrait de cette aventure, le 3e jour :

"Après quatre heures de vertige, je ferme à regret la fenêtre de récréation Facebook et fais ressurgir ma salle de classe, ma page Word. Un léger vide m'envahit, un vide de séparation, de celui que chacun ressent quand il raccroche au téléphone et quand le "bon ben, salut!" semble dérisoire, faible, mal assuré. C'est un vide d'impossibilité de faire, de celui que chacun a ressenti lorsque, dispensé de piscine car enrhumé, il restait assis au bord du bassin à regarder ses copains de classe faire des longueurs. C'est un vide d'absence.

Dire que Facebook est une drogue est faux. Ou alors l'amour est une drogue, l'amitié aussi. Aimer se marrer, manger avec des potes, se raconter des histoires, jouer, aimer tout court, c'est seulement aimer la vie. Dès lors, comment ne pas comprendre l'attraction pour un réseau perpétuellement connecté, où séparation et disparition ne sont qu'actes volontairement et individuellement consentis ?

Entre la page Bruno Marlière et celle de Léa, ma fille de 17 ans, il y a un monde, il y a des siècles. Pourtant, c'est le même outil. Mon Facebook semble statique, littéraire, confiné, organisé, comparé à celui de Léa, si mouvant, rapide, synthétique, expansionniste et surprenant."


Bruno Marlière indique là que l'utilisation de Facebook varie selon les générations avec des différences marquées dans la rapidité des interactions, les textes courts qui y sont présents (micro-publication) et les notes éditées. Les différenciations d'utilisations générationnelles de Facebook sont peu mises en avant dans les médias.

dimanche 14 décembre 2008

Twitter et microblogging : reconstruire des histoires et donc du sens

Dans son édition du samedi 13 décembre, Le Monde consacre un quart de page à la chronique hebdomadaire "Storytelling" de Christian Salmon (écrivain et chercheur) du nom de son essai best seller paru chez La Découverte en 2007 et désormais disponible en poche, toujours chez La Découverte.

Thème de ce nouvel épisode made in Christian Salmon : "L"histoire vouée à la casse ?" et plus exactement : l'adaptation des formats classiques de la narration aux nouveaux médias, à Internet et à l'hypercommunication... et la disparition des histoires.

L'avenir est-il aux microrécits ?

A la lecture de cette chronique, Christian Salmon explique que la narration est partiellement remise en cause par les outils multimédia et son utilisation et des microrécits (de l'ère Twitter ?) :

"Après la fin du star-system tant de fois annoncée, c'est une autre composante de son succès qui serait vouée à la casse : la "story". La bonne vieille histoire, avec un début un milieu et une fin, sans laquelle il n'y aurait tout simplement pas de cinéma hollywoodien.

(...)

Ce modèle d'écriture et de transmission des récits serait sérieusement en danger, menacé par l'explosion de la communication numérique, l'apparition de médias interactifs (téléphones, iPhones, micro-ordinateurs), la multiplication d'univers immersifs nouveaux (jeux vidéo, Second Life, "reality shows"...) et l'apparition de nouveaux formats de narration (hypertextes, multimédias).

L'audience se détournerait de plus en plus des longs tunnels narratifs de la production hollywoodienne pour se consacrer à d'autres formes et supports de lectures et d'écritures, comme les écrans et les téléphones portables. La capacité d'Hollywood à raconter une histoire serait progressivement grignotée par l'expansion des messages et des microrécits dans la médiasphère. Le récit traditionnel avec suspense, conflit et résolution serait en passe d'être noyé dans le bruit universel et le désordre visuel. Une nouvelle version de la fable du lion hollywoodien mis en échec par les moustiques de la Toile. "J'ai même vu un écran plasma au-dessus d'un urinoir", a déclaré le producteur Peter Guber (Midnight Express, The Color Purple, Rain Man, Batman...) qui donne à l'université de Californie un cours intitulé "Naviguer dans un monde narratif"..."

"Reconstruire" du narratif

La micro-écriture (phrases courtes et cadencées par le temps) offre en effet une autre rythmique aux récits. Celle-ci est témoignage (de par l'instantanéité), se veut un fil continu (dont il est difficile de relier les phrases parce que les outils s'inscrivent dans un flux qui est également un bruit) et interroge immédiatement l'autre (le locuteur - interlocuteur). C'est donc la forme narrative traditionnelle qui est froissée et élaguée.

Reconstruire des histoires... Si l'on y regarde, les services connexes développés pour Twitter (ou plateformes de microblogging similaires) tentent de reconstruire des histoires autour d'un flux échevelé (les groupes chez Twitter Groups, les indices de popularité, les sujets d'actualité chez TweeTag, les photos à partager chez Twitpic, la géolocalisation chez BrightKite...).

Ne pas rester confiné dans un bruit permanent est un enjeu tout comme reconstruire du sens qui ne soit pas uniquement synonyme de visibilité ou d'attention permanente.

lundi 10 novembre 2008

Bernard Stiegler : éducation critique et économie de la contribution

Dans le nouveau numéro du mensuel papier Technikart, au sein d'un dossier consacré à une firme de téléphonie mobile bien connue et à sa nouvelle offre télévisuelle, il est donné la parole au philosophe Bernard Stiegler qui s'exprime sur les médias délinéarisés (on regarde le programme que l'on veut quand on veut) et sur cette nouvelle offre de télévision. Des propos intéressants d'analyse critique des médias :

"La délinéarisation (en télévision mobile) peut être une chance. Elle permet d'envisager un film comme un espace et non plus comme un temps. La délinéarisation rend possible le retour de la critique. Mais toutes ces techniques sont des pharmaka, c'est-à-dire des drogues qui peuvent servir aussi bien à soigner les gens qu'à les empoisonner (...)

Il faudrait développer, via un plan à long terme, des médias de masse qui soient au service de l'intelligence. Cela permettrait de passer de la société de consommation à une économie de la contribution. Dans ce cadre, la participation de chacun conduirait à élever le niveau individuel et global de sérénité. Ce serait une vraie écologie de la conscience. Au lieu de ça, on nous vend de la pseudo interactivité qui s'appuie sur l'exploitation des pulsions, un peu comme le fait le jeu vidéo."

dimanche 17 février 2008

Twitter, du microblogging aux micromédias

La vague des micro

Microlearning, micromédias, microblogs, microcélébrités, microédition, microformats… Le début de l’année 2008 est marqué par l’ascension du «micro » acoquiné à toutes les sauces. Alors que le macro est forcément impersonnel (vécu comme un tourbillon de la mondialisation), l’individu Internet noyé parmi des millions d’utilisateurs, le micro ne personnalise pas, il construit un univers d’un à un autre, d’un à d’autres, dans une relation « one-to-many » plongée dans une quête de sens et à la recherche d’un entre-soi formalisé. D’aubes annoncées en révolutions incertaines, les Second Life et autres Facebook sont renvoyés dans leurs gonds par des médias traditionnels cherchant leur nouvelle coqueluche technologique.

Le Deuxième Monde cherche un nouveau souffle

Exit des médias traditionnels : l’univers virtuel Second Life, miroir aux alouettes célébré un temps par le marketing comme un nouveau Deuxième Monde. Il préfigure sans doute des "metaverses" davantage participatifs et ergonomiques dans un esprit « ouvert » où les « worlds » se combinent plus qu’ils ne s’excluent et qu’ils n’excluent, où les soucis de connexion ne sont plus légion et où la compatibilité matérielle nécessite un commun minimum abordable. Second Life peine à devenir « mainstream » et donc à toucher le grand public.

"Poker" : "Tu es là ?"

Exit des médias traditionnels, peu à peu : Facebook, monde de l’Internet fermé, boum du deuxième semestre 2007 où l’identité numérique devient le cœur d’un service codifiant et qualifiant une publicité hyper-personnalisée. Cet internet de groupes où le « poke » se substitue au « hug », phagocyte le temps, sacralise à son maximum l’ami de mon ami dans un effet paroxystique où la nuée d’applications forme un univers avec une clé où l’appartenance permet d’ouvrir la porte de la connexion et de l’interaction. Sans cette clé, point de salut. Facebook gère l’existence et l'organise. Facebook signifie la présence. Existence et présence se confondent.

Twitter : remise en cause de l’outil et vie ritualisée en 140 caractères

A l’intersection du courrier électronique (email) et de la messagerie instantanée (IM), Evan Williams et son équipe ont réinventé la simplicité qui avait concouru au succès de l’adoption de la solution de blogs Blogger. Concevoir un outil ergonomique, facile à prendre en main, mu par un champ des possibles d’utilisations non définies. Twitter, c’est gazouiller et derrière le leitmotiv du cadre perpétuel à remplir « Qu’êtes-vous en train de faire ? » (« What are you doing ? ») en 140 caractères, se joue d’abord l’effet transgressif de ne pas répondre à la question, de braconner invariablement pour lancer des bouteilles à la mer, témoigner, informer, alerter, annoter, saisir l’inattendu, créer en mots...

Avec Twitter, c’est la remise en cause même de l’outil qui se manifeste. Etre prévenu par email, messagerie instantanée et par SMS en fait une machine douée d’ubiquité plongée dans le désir d’un monde occidental où la connexion à l’Internet se veut et se proclame permanente, non finie, sans frontière avouée. Sur Twitter, l’ultime barrière temporelle des fuseaux horaires n’existe plus. La « public timeline » (ligne du temps) est un flux cyclique, une humeur médiatique évènementielle et une garantie émotionnelle voguant sur les « marronniers » circonstanciés des saisons (Nouvel An, Soldes, Saint-Valentin, vacances) ; un univers de vie ritualisé.

Les sur-outils dévorent Twitter

Le nombre d’applications périphériques adjointes à Twitter ne cesse d’augmenter. Géolocalisation, popularité, audience (par followers), discussions à capitaliser, tendances sémantiques, modes d’alimentation de tweets… Invariablement, l’outil Twitter se laisse dévorer par ces modules. Hybride dans ses basiques, dépouillé dans son interface, Twitter est en outre d’une insatisfaction permanente : saturation de bande passante de la plateforme, réception plus ou moins aléatoire des SMS, implémentation minimale en interne de nouvelles fonctionnalités, utilisateurs toujours en quête d’un mieux.

Twitter est un outil de l’économie du désir qui vit de l’économie de la contribution tout en fixant l’attention. Son écosystème montre une instabilité certaine, épicentre d’un mouvement où l’on peut tour à tour renforcer sa tour d’ivoire en une solitude voulue et ou vécue, interagir en groupes établis ou naissants, composer des discussions s’évaporant quasi-instantanément, esquissant des traces censées indélébiles dans des moteurs de recherche…

Twitter, la micro-célébrité par la particularité

Avec Twitter, la célébrité est micro tout comme l’expertise emprunte des niches de sujets, préoccupations et thématiques qui poussent à la bribe de sens ou de synthèse, au dialogue contemplé ou à l’échange en interlocution. Outil « inter- » par nature et ambivalent par les sens qu’il peut construire et signifier, Twitter signifie dans l’utilisation propre non induite qu’en font les individus mêlée au devenir des 140 caractères alignés en mots.

Sur Twitter : la flexibilité de l’objet numérique

"Si son évolution actuelle se poursuit, Twitter s’engage potentiellement sur un chemin qui le conduit de son état initial de simple outil de communication à celui de puissante plateforme de gestion de présence, qui peut finir par impulser des pratiques sociales nouvelles. Twitter est unique en ce qu’il restreint le volume de la communication tout en permettant de partager largement des échanges issus de sources très diverses. A cet égard, sa singularité est d’être le premier outil de deuxième génération qui s’appuie exclusivement sur la flexibilité de l’objet numérique, sur sa taille relativement réduite quand il se limite à exprimer une option individuelle à un moment précis, et sur sa facilité d’agrégation. La tendance anthologique, en évolution constante, devient ainsi la clé d’une forme de densité sociale au sein d’une plateforme répartie de partage du savoir. La pratique anthologique actuelle est un immense succès à cause de sa façon d’exploiter l’interface entre le technologique (facilité d’accès, outils permettant d’exercer la fonction d’auteur, mots clés, etc.) et une aspiration individualiste à la distinction. Elle illustre aussi certains traits « littéraires » de la nouvelle compétence numérique, et la façon dont celle-ci récupère et s’approprie les modèles de la culture imprimée."

 
Milad Doueihi, La Grande Conversion numérique, Editions du Seuil, Paris, Janvier 2008, Collection La Librairie du XXIe siècle, Traduit de l’anglais par Paul Chemla.

Sur la micro-célébrité : contribuer marginalement

"La microcélébrité, c’est le phénomène d’être très connu, mais pas par des millions de personnes, plutôt par un millier de personnes voire quelques douzaines" selon le magazine américain Wired.

"La microcélébrité, c’est une réalité des signaux et coopérations faibles : je donne en permanence des signaux très faibles, je contribue très marginalement mais très souvent. Le moindre de mes gestes sur la Toile est un signe porteur de sens et de valeurs pour mes contacts" selon Pierre-Yves Platini du cabinet FaberNovel Consulting.

Technikart, dossier Tous micro-célèbres, Paris, Février 2008.

samedi 16 février 2008

Pratiques Internet en réseau des adolescents et identité numérique, 3 articles scientifiques de Danah Boyd

Les articles scientifiques en Sciences Humaines de chercheurs américains sont peu traduits en français ou bien il faut compter de nombreux mois pour pouvoir les consulter dans la langue de Molière. Doctorante en Science de l'Information à l'Université de Californie (Berkeley), Danah Boyd est l'une des spécialistes des usages en réseau du multimédia par les jeunes et les adolescents et porte actuellement ses travaux sur la notion d'identité numérique.

La chercheuse américaine Danah Boyd vient d'informer sur son blog de la mise à disposition de trois de ces papiers scientifiques récents :

Titre original : "Identity Production in a Networked Culture: Why Youth Heart MySpace" (2006). Traduction de Noël Burch. Paru sous le titre "Pourquoi les jeunes adorent MySpace" dans le numéro 21 de la revue Médiamorphoses (Septembre 2007, Armand Colin) : "2.0 ? Culture numérique, cultures expressives" :

"Je vais parler aujourd’hui de l’utilisation par des adolescents d’un site Internet nommé MySpace.com. Une description d’abord, puis une analyse de l’usage qu’en font les jeunes comme outil de production d’identité et de socialisation dans la société étasunienne contemporaine (...)"

Titre original : "Information Access in a Networked World" (2007). Traduction de Tilly Bayard-Richard :

"Nos jeunes grandissent dans une société qui est fortement structurée en réseaux. Réseaux d'information, réseaux de personnes, réseaux d'équipements. Ce ne sont pas les réseaux en eux-mêmes qui sont nouveaux, c'est le rôle qu'ils jouent qui est aujourd'hui pour tous plus important qu'il ne l'a jamais été par le passé. Et si nous y voyons une révolution technologique, c'est simplement parce que ce sont les nouvelles technologies qui ont permis leur mise au grand jour (...)"

Titre original : "Social Network Sites: Public, Private, or What?" (2007). Traduction de Tilly Bayard-Richard :

"Les réseaux sociaux numériques comme MySpace, Facebook,et Bebo sont omniprésents et les jeunes passent aujourd'hui une grande partie de leur temps à les utiliser pour communiquer avec le monde extérieur. La vie publique est-elle touchée par les nouvelles technologies sociales, et de quelle façon ? Où se situent les différences, si elles existent, entre les sphères sociales qui ne s'appuient pas sur les nouveaux médias, et ces réseaux sociaux numériques ?
Cet article explore les mécanismes et la dynamique sociale de la vie publique numérique avec pour objectif d'aider les enseignants à mieux comprendre le rôle qui est le leur dans l'initiation des jeunes à la vie en société (...)"

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