Jean-Luc Raymond

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Tag - philosophie

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samedi 15 juillet 2006

Michel Serres : fracture numérique et fracture de la langue écrite

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Michel Serres s’est exprimé sur l’expression “fracture numérique” le dimanche 20 novembre 2005 sur l’antenne de la station de radio France Info, pour la chronique “Le Sens de l’Info” avec Michel Polacco :

“Le Sommet Mondial de la Société de l’Information vient de se tenir à Tunis. Une autre forme de sommet nord-sud qui divise la planète entre les “connectés” et les “non connectés” près d’un milliard sur la toile, et cinq qui attendent… Alors ? fracture numérique demande Michel Polacco à Michel Serres, ou n’est-ce pas comme pour toutes les avancées technologiques, elles mettent du temps à toucher les masses.”

Voici la transcription de cette chronique :

“Nous savons aujourd’hui qu’il y a entre 700 et 800 millions de personnes connectées sur ce qu’on appelle les nouvelles technologies et que nous approchons très rapidement du premier milliard de gens connectés. Donc, si nous pensons que sur la population du monde, on atteint les 6,2 milliards, on devrait avoir à peu près 1 personne sur 6 connectées sur la planète. Le curieux est que ce chiffre se répète aussi pour les téléphones portables. On n’est pas loin du même chiffre pour les ordinateurs d’une part et d’autre part pour les téléphones portables c’est-à-dire autour d’un milliard, une personne sur 6.

La première question à poser est celle du chiffre et aussi celle du temps. La connexion a commencé entre 10 et 15 ans et donc la croissance qui a amené les connexions à partir des années 94-95 est verticale. Or, il n’y a pas sans doute dans l’histoire des technologies ou de techniques qui aient crues si rapidement.

Alors, parler de fracture numérique aujourd’hui, c’est, je crois un abus. Pourquoi ? Je voudrai essayer de le démontrer vraiment parce que d’une part, il y a les chiffres et le temps, mais il y a aussi les conditions.

Quelle est la condition pour se servir vraiment d’un ordinateur (je ne parle pas d’un portable) ? Il y a deux conditions me semble-t-il : l’une est individuelle, il faut savoir lire et écrire puisqu’il faut savoir déchiffrer ce qui est sur un écran et puis quand on appelle un moteur de recherche, il faut bien pouvoir écrire le signal et pouvoir taper sur une console c’est à dire reconnaître les lettres, etc. Il faut donc avoir un minimum d’instruction. Mais ceci suppose une seconde condition qui me paraît alors là, décisive. Parce que savoir lire et écrire est une condition de l’individu, de la personne : “il a appris ou il n’a pas appris, lui personnellement”. Cela suppose deuxièmement, quelque chose qui est collectif, sociétaire et presque historique, c’est que la langue qu’il parle soit une langue écrite et par conséquent, on ne peut afficher sur l’ordinateur et même maintenant sur le portable, que des langues avec écriture. Je vous présente un second chiffre : aujourd’hui, il y a 200 langues écrites dans le monde sur 6800 langues existantes. Par conséquent, la vraie fracture, avant qu’on parle de fracture numérique, c’est une fracture réelle qui sépare les langues sans écriture et les langues avec écriture.

Les langues sont plus favorisées lorsque ce sont des langues écrites. Par rapport aux 10-15 ans évoqués, la fracture de l’écriture date, elle, de 3000 ans. Or, elle n’a pas été réduite depuis 3000 ans. Il n’y a pas eu de croissance réelle de langues qui deviennent écrites alors qu’elles ne l’étaient pas. Il faut par exemple faire l’éloge des jésuites qui au Paraguay ont rendu certaines langues info-amérindiennes écrites. Le Quechua est aujourd’hui une langue officielle… Pourquoi ? Parce qu’elle a été versée du côté de l’écriture à l’époque des Jésuites et la vraie fracture alors qui me paraît décisive, c’est la décision des Occidentaux d’avoir dit que l’Histoire commençait avec l’Écriture. Dès le moment où l’on dit cela, on désigne du doigt la fracture profonde dont je parle c’est-à-dire : vous excluez de l’Histoire les peuples sans écriture ce qui permet ce scandale de dire de certaines gens qu’on rencontre dans certaines jungles qu’ils datent de l’Age de Pierre alors qu’ils sont contemporains.

La seconde partie de ma démonstration : je crois en effet, il y a des linguistes brésiliens qui disent aujourd’hui que les langues amérindiennes commencent à rentrer dans l’ordinateur grâce à cette technique-là et je suis assez pratique de cette chose-là pour savoir que dans les pays défavorisés voire dans les banlieues, l’appétit d’accéder à cette technologie accélère le désir d’apprendre à lire et à écrire.

La fracture numérique sera très rapidement réduite d’autant plus qu’à cette croissance numérique et temporelle dont je parle s’ajoute une croissance spatiale. Il suffit de se promener dans des villes ou même de villages d’Amérique du Sud ou d’Afrique pour savoir qu’il y a des cafés Internet où on peut aller et j’y suis allé souvent. Ils sont tellement pratiqués que les traces sur la console des lettres sont effacées de sorte qu’eux savent très bien s’en servir et moi qui ne voyais pas les lettres, je ne savais pas m’en servir et parmi ces peuples-là qui étaient illettrés, moi je devenais illettré parmi ces populations que vous traitez précisément d’illettrés. C’était moi l’illettré.

Sont plus heureux ceux qui peuvent s’affranchir de cette société de l’information ? Cette idée romantique est très intéressante et belle, mais pour être vraiment libéré de la Culture, il faut vraiment être un homme cultivé. On ne peut pas se libérer de la Culture par l’inculture, mais à l’intérieur de la Culture. On peut se libérer en effet de la technique lorsqu’on la possède vraiment.”

Source :
Polacco, Michel (20 novembre 2005). “Fracture numérique” [En ligne], France Info, Le sens de l’info, 1 p. (Page consultée le 15 juillet 2006)

dimanche 18 juin 2006

Olivier Blondeau, que penser du néo-luddisme ?

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Interrogé par Cyril de Graeve et Ariel Kyrou pour le dernier numéro du mensuel Chronic'Art, le sociologue Olivier Blondeau (voir cette page ressource) donne son point de vue sur l'esprit du luddisme dans les nouvelles technologies. Qu'est-ce que le luddisme ? Une "grande révolte des ouvriers anglais du début du XIXe siècle au cours de laquelle de nombreuses machines censées remplacer les hommes étaient détruites".

"La technologie est devenue un symbole pour représenter la société de contrôle qu'on tente de nous imposer - comme la bombe atomique, primordiale de ce point de vue, nous a ouvert les yeux quant à la possibilité de nier, d'annihiler l'humanité. Les hackers n'ont pas le même rapport à l'ordinateur que celui des ouvriers tisserands avec la machine à filer que les industriels voulaient leur imposer. Parce que cette machine d'un autre âge était coûteuse et déshumanisante, qu'elle brisait leur communauté et que les ouvriers ne pouvaient pas ni se l'approprier ni la détourner à leurs propres fins. Dorénavant, presque n'importe qui peut construire une machine tout seul chez soi. On peut même élaborer aisément des programmes qui nuisent aux pouvoirs et à ceux qui les servent, comme des virus par exemple. Ce qui nous ramène à l'essence même du luddisme, puisque l'objectif consiste ici à enrayer le système, à casser toutes les machines de contrôle. Le but des hackers, c'est d'utiliser une certaine technologie, quitte à la détourner de ses fonctions initiales afin de faire prendre conscience du caractère oppressif de la technologie telle qu'elle sert le pouvoir dominant. Tout comme le luddisme, ils rejettent un certain usage de la technique plus qu'ils ne rejettent la technique en tant que telle."

Source :

De Graeve, Cyril et Kyrou, Ariel (juin 2006). "Hack the code", Chronic'Art, Paris, n°26, pp. 32-33

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