Jean-Luc Raymond

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dimanche 12 novembre 2006

Accès public à l'Internet en Afrique : 4 mémoires d'étudiants, travaux de recherche au Mali, Sénégal et au Burkina-Faso

L'association des EPNologues publie 4 travaux d'étudiants du Master 2 CGNPT (Université Paris 10 Nanterre) très intéressants sur l'accès public en Afrique ; une perception de la réalité de l'appropriation des technologies via des expériences différentes et enrichissantes du point de vue humain et pédagogique :


Au Mali, un état des lieux des TIC et des usages diversifiés des technologies

Loïc Baron (Septembre 2006), "Etude des TIC au Mali, lors du Forum Social Mondial 2006. Projet : De l'Ilot Bamako en collaboration avec l'association GNTM de Saint-Denis" (à télécharger ici en .pdf, 72 pages). Au coeur de ce projet, un travail avec un Espace Public Numérique de Saint-Denis (93) permettant à des jeunes du quartier de se rendre au Forum Social Mondial à Bamako (Mali). Un voyage d'études illustré fait un état des lieux de l'accès public à l'Internet au Mali, des utilisations de l'Internet par les Maliens. Extrait :

"Utilisation du GSM dans le désert. Mohamed possède quelques chameaux et un troupeau de chèvres. C'est un Touareg nomade. Mais le seul élevage ne permet pas de vivre convenablement. Sa femme et lui réalisent des objets d’artisanat. Ils invitent des touristes en ballade à dos de chameau qui passent quelques nuits dans leur campement. Ces activités touristiques leur permettent d'acheter en ville des produits de première nécessité. Mais l'arrivée du GSM a considérablement modifié leur mode de vie. En effet, depuis
que Mohamed a acheté un téléphone portable, ils peuvent recevoir des coups de téléphones venant de Tombouctou ville. Ces appels sont ceux de partenaires de Tombouctou qui leur indique l'arrivée de touristes qui souhaitent partir en expédition
dans le désert. Mais la couverture GSM est limitée autour de la ville de Tombouctou. Les touaregs impliqués dans l'activité touristique établissent donc leur campement en fonction de ce nouveau paramètre : être à portée du réseau de téléphonie mobile."

A Dakar, citoyenneté numérique et administration en ligne

Abdoul Aziz Wane (Septembre 2005). "Autre Mairie de Dakar : Audit des Espaces Publics d'Accès Internet : Utilisation des TICs pour une qualité de service public et de bonne gouvernance locale" (à télécharger ici en .pdf, 114 pages). Ce mémoire s'intéresse à la réalité de l'accès public à Internet à Dakar avant de dégager les enjeux des TIC de l'administration locale et d'entrevoir un programme d'actions global par la mairie de Dakar d'appropriation de l'internet, auprès des citoyens de la capitale du Sénégal. Abdoul Aziz Wane dresse une typologie des publics menacés d'exclusion numérique :

"D'après les témoignages recueillis auprès des populations aux alentours des CyberCentres et chez les particuliers (pères et mères de familles), il a été constaté que quelques sous-groupes de la population Dakaroise sont significativement en
marge d'Internet :
- la tranche d'âge des 50 ans et plus (90% de non-utilisateurs),
- ceux qui n'ont pas de diplôme du secondaire (79% de non-utilisateurs),
- ceux qui n'ont pas d'activité professionnelle et ne sont pas demandeurs d'emploi (62% de non-utilisateurs),
Dans une moindre mesure :
- les chômeurs (49% de non-utilisateurs),
- les ouvriers (49% de non-utilisateurs)."


Espaces Numériques Scolaires au Sénégal : pluralité d'expériences

Maty Diallo / Dia (Septembre 2005) "Accès au grand public des Espaces Numériques Scolaires au Sénégal : Situation actuelle et perspectives" (à télécharger ici en .pdf, 97 pages). Ce mémoire de fin d'études dresse un panorama des ENS (Espaces Numériques Scolaires) au Sénégal, des lieux qui sont soit le fait d'une initiative interne (projet d'école ou d'établissement ou encore dans le cadre de partenariat Nord-Sud), soit nés sous l'impulsion des Autorités du Ministère de l'Education ou des Collectivités locales dans le cadre de la décentralisation. Par une méthodologie d'enquête quantitative et qualitative, Maty Diallo / Dia présente la pluralité des approches et des usages en ENS. Dans sa conclusion, il propose des axes de développement pragmatiques :

"Dans le même sens, les Pouvoirs locaux pourraient, toujours en relation avec les ONG, les mouvements associatifs, les artisans, pêcheurs, automobilistes, agriculteurs, les commerçants, etc., initier et promouvoir le développement de cyber-écoles. L'idée serait d'utiliser la puissance des TIC dans les ENS au service de la communauté, afin de mettre en commun les expériences et les activités des groupes socioprofessionnels, dans le but d'une mutualisation des moyens. Ces cyber-écoles, relativement bien implantées, pourraient permettre de faire face aux frais financiers qu'occasionnent aujourd'hui la construction tout azimut de cybercafés et dont les coûts sont souvent de portée des possibilités des habitants. Compte tenu de ce facteur limitant, la mutualisation envisagée pourrait se faire dans le cadre de salles multimédias qui regrouperaient
l'essentiel des moyens informatiques et de communication. Afin d'assurer la pérennisation du projet, il peut être prévu un couplage avec des activités de services telles que l'animation d'un cybercafé, la formation, la vente de produits locaux (artisanat, tourisme) en ligne, la réalisation de sites Web pour les PME locales, etc."


E-formation et formation au Burkina-Faso via des Espaces Publics Numériques en réseau

Emmanuel Tassr Sawadogo (Septembre 2005). "Offre de e-formation en milieu rural au Burkina Faso : Etude de faisabilité d'un projet pilote" (à télécharger ici en .pdf, 79 pages). L'objectif principal de ce projet est la construction d'une offre de e-formation et d'information pour le développement aux communautés rurales du territoire du Sanmatenga, une des 45 provinces du Burkina Faso, en partenariat avec InFoDev (structure de formation et d'information au Burkina). Le mémoire est présenté sous la forme d'une gestion de projet technique. A propos des publics concernés :

"Le choix d'InFoDev de s'intéresser au monde rural prédéfinit les publics cible du projet qui prend désormais le nom de Projet Sanem. En effet, les zones rurales sont constituées presque exclusivement de petits agriculteurs et d'éleveurs. Ces deux secteurs d'activités occupent 85% de la population du Burkina Faso et, paradoxalement, il n'y a pas d’offre de formation
structurée pour ces publics ; ce qui donne déjà à ce projet son caractère innovant. Ce caractère innovant du projet justifie d'ailleurs l'enquête menée pour dresser le relevé des besoins en formation et en information spécifiques à ce milieu. La politique d'InFoDev, le porteur du présent projet, est d'utiliser la médiation de l'ordinateur dans une série d'offres de formation en direction de ces publics localisés dans la province du Sanmatenga dans la perspective d'un développement humain durable et d'éviter les supports non interactifs à quotient phatique médiocre (...) En terme de disponibilité, les deux saisons qui s'alternent dans le pays rythment la vie : la saison des pluies ou hivernage, qui s'étend de mi-mai à mi-octobre est la période et pendant laquelle la totalité des populations rurales sont sollicitées à temps plein dans les travaux champêtres. En revanche, la saison sèche, qui va de la mi-octobre à la première moitié du mois de mai est une période sans activités majeures et offre donc une plage temporelle de disponibilité des publics pour s’impliquer dans d'éventuelles formations."

mardi 17 octobre 2006

Pauvreté en France

Aujourd'hui, 17 octobre, la 19e Journée Mondiale du Refus de la Misère, un événement récurrent chaque année organisé chaque année par un groupement d'associations parmi lesquelles ATD Quart Monde et le Secours Catholique. Parmi les manifestations de ce rendez-vous 2006, un appel afin que "l'accès aux droits fondamentaux devienne la priorité des politiques publiques, et que l'État n'abandonne pas sa responsabilité de garant du droit".


Dans son hors-série "Les Chiffres de l'économie 2007" qui vient de paraître, Alternatives économique dresse un panorama statistique éloquent de la pauvreté, complexe, car aux populations marginalisées, s'ajoutent les travailleurs pauvres : "6 % de personnes pauvres en 2003, contre 12 % en 1970. La tendance est nette : la pauvreté a été sérieusement réduite dans notre pays, mais elle ne diminue quasiment plus depuis 1990, alimentée par un niveau de chômage qui se maintient à un niveau élevé." De nos jours, la pauvreté a plusieurs visages : plus d'un million de salariés perçoivent des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Fin 2005, on comptait 1,3 million de bénéficiaires du Revenu Minimun d'Insertion (R.M.I.); soit deux fois plus qu'en décembre 1992. En France, 6 millions de personnes vivent des allocations de minima sociaux plus de 10 % de la population.


Ce jour, les articles sur la pauvreté pleuvent dans les médias qui donnent écho à cette journée et à des conditions de vie précaires (logement, travail, santé, moyens de subsistance, de se cultiver...). Petite revue de Presse sur le sujet :


"La misère, au bas de notre porte" (France 3 Ouest) :

"L'eau courante est arrivée il y a huit jours, alors qu'ils sont installés là depuis plus de trois mois. Pas d'électricité, des bougies éclairent la nuit. Pas de gaz, si ce n'est une poignée de bouteilles pour la cuisine. Pas de chauffage sinon des braseros quand arrivent les premiers froids."

"Exclus, l'inaccessible santé" (Libération) :

""En 2005, 22 % des personnes rencontrées dans nos centres de soins ne pouvaient bénéficier d'aucune couverture maladie." Ce taux a doublé depuis quatre ans. "Quant à ceux qui pourraient relever d'une couverture maladie, 82 % n'avaient pas encore pu obtenir son ouverture lorsqu'ils sont venus à Médecins du monde [MDM]." En d'autres termes, les précaires en situation régulière ou non ­sont de plus en plus exclus des soins. Et, au final, de plus en plus malades, souffrant de pathologies lourdes et chroniques."

"Dire non à la misère" (France 3 Alsace) :

"On estime qu'en France, 4 à 7 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, c'est à dire avec moins de 650 € par mois. Selon le Président d'Emmaüs France, Martin Hirsch, il y a de plus en plus de travailleurs pauvres, et de jeunes laissés-pour-compte."

"La Fondation Abbé Pierre s'inquiète" (Le Nouvel Observateur) :

"La Fondation Abbé Pierre dénonce la difficulté croissante pour les plus modestes de payer leur logement. Qu'on soit un étudiant logé dans le privé, ou un ménage à revenu modeste vivant en habitation à loyer modéré (HLM), il est de plus en plus difficile de faire face aux dépenses du logement chaque mois."

"34 % des généralistes refusent des patients relevant de l'aide médicale d'État, selon Médecins du monde" (Le Monde) :

"Près de quatre médecins sur dix refusent les soins aux bénéficiaires de l'aide médicale d'Etat (AME) ou tentent de les dissuader de venir les consulter, et près d'un médecin sur dix refuse ces soins aux patients relevant de la couverture maladie universelle (CMU), affirme Médecins du monde après un "testing" auprès de médecins généralistes. Il s'agit de la quatrième enquête depuis 2002 sur ce sujet "tabou" du refus de soins, rappelle Médecins du monde, et de la plus large par le nombre de médecins testés (725) et de régions concernées (10 villes)."

"Interview de Jacques Cotta, auteur du livre : 7 millions de travailleurs pauvres" (ActuChomage) :

"La pauvreté concentrée créé en général des tensions importantes que j'ai pu vérifier au cours de mon enquête, notamment dans les foyers la nuit, mais aussi sur les marchés lorsque les "glaneurs" convoitent parfois les mêmes prises : ici un cageot de salades défraîchies, là quelques fruits abandonnés par leur vendeur... Cette tension est bien compréhensible et d'autant plus exacerbée que s'opposent des travailleurs pauvres encore impliqués dans des relations sociales et liées à la notion de travail à des pauvres en perdition totale, plus clochardisés et souvent alcoolisés. Mais lorsque des travailleurs pauvres sont confrontés les uns aux autres de façon durable, par exemple dans quelques logements de fortune ou encore dans les tentes fournies par MDM, c'est la solidarité qui joue à plein. Ils ne font ni la différence d'origine, ni de langue, ni de nationalité. Ils sont dans la même galère et ensemble veulent en sortir."

À noter qu'en ce 17 octobre, l'Observatoire des Inégalités produit un dossier statistique sur la Pauvreté en France. Le même observatoire publie l'ouvrage "L'état des inégalités en France 2007" coordonné par Louis Maurin, aux Éditions Belin :

"Pourquoi les fils et les filles d’ouvriers ne sont-ils que 6 % des élèves de grandes écoles alors qu'ils représentent un tiers des enfants ? Comment expliquer que les hommes perçoivent - tous temps de travail confondus - des revenus supérieurs de 40 % à ceux des femmes ? Pourquoi le taux de chômage dépasse-t-il les 30 % pour certaines minorités d'origine étrangère, du Maghreb notamment ? Sait-on qu'il y a aujourd’hui en France 7 millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté, dont un million d’enfants pauvres ?"

jeudi 28 septembre 2006

La bibliothèque du 911 avenue Prestes Maia, squat de Sao Paulo au Brésil, née à partir de livres récupérés dans les ordures

911squat

Le 20 septembre, l'émission hebdomadaire ARTE Reportage a présenté un reportage étonnant qui a pour cadre Sao Paulo, plus importante ville d'Amérique Latine (Brésil) et le squat du 911 avenue Prestes Maia, où habitent près de 2000 personnes, dans un immeuble de 25 étages considéré comme le plus grand squat d'Amérique Latine.

Le reportage présente un portrait de Severino de Sousa, 56 ans "cartoneiro" (il trie les poubelles et revend les déchets aux usines de recyclage) qui a sauvé en 6 ans plus de 10 000 livres dans les ordures pour créer une bibliothèque dans ce bâtiment de 25 étages. Ce qui rend cette expérience merveilleuse, ce sont les paroles d'un homme avide de culture malgré les difficultés de la vie quotidienne. Il poétise sur la culture :

"Notre vie est un livre ouvert. Chaque jour est une nouvelle page. Mon rêve, c'est de développer au maximum la littérature et la culture dans le squat. Montrer qu'un sans-abri a aussi de la culture."

Parmi 20 frères et soeurs, Brasiliano da Silva, autre habitant du 911, vend des boissons fraîches sur les voies rapides de São Paulo au péril de sa vie et ne manque pas de conseiller ses livres préférés à l'automobiliste pressé. Lui aussi a une pensée sur le rôle des livres .

"Pour moi, la littérature est la lumière au bout du tunnel, comme si on vivait totalement dans le noir. Mais la littérature nous aide à oublier les problèmes de tous les jours. Grace à la littérature, je me sens l'égal de tous ces gens qui passent à bord de leurs voitures de marque et même supérieurs à eux, car moi, je suis le personnage d'un livre. J'ai le pouvoir de transformer le monde à chaque instant. Il suffit de tourner la page pour changer d'histoire."

Les habitants du 911 s'organisent et proposent des activités pour les 500 familles. Le sous-sol est un lieu de vie et de culture avec des cours d'alphabétisation, des expos... La bibliothèque du 911 est un lieu de refuge où l'écrit aide à poser des mots sur des vies, à partager avec d'autres, avec souvent de la politique au centre des débats. Une bibliothèque d'une prise de conscience en devenir, lieu d'espoir d'un monde où l'on parle de possibles en évoquant la destinée du Président brésilien Lula.

Source :

Monteiro, Melissa (20 septembre 2006). La bibliothèque du squat (En ligne), Arte Geie, Melting Pot Productions, Paris, Reportage vidéo, 12 minutes (Page consultée le 28 septembre 2006)

Jacques Cotta, 7 millions de travailleurs pauvres, la face cachée des temps modernes

Le journaliste Jacques Cotta a publié chez Fayard, le 27 septembre, un récit-essai sur une population française oubliée : les 7 millions de travailleurs pauvres : "7 millions de travailleurs pauvres. La face cachée des temps modernes".


Il y décrit de façon magistrale la vie au quotidien d'hommes et de femmes sans logis qui, la plupart du temps, errent chaque soir pour trouver un logement digne de ce nom, cherchent de quoi manger et désirent se laver ; ces mêmes personnes qui travaillent chaque jour pour un salaire dérisoire.


Crise du logement oblige, ces travailleurs pauvres sont victimes de la gentrification, terme barbare mais urbain, leur faible niveau de revenus les excluant de la ville mais aussi de la périphérie des villes. De plus en plus rejetées dans le rural, ces personnes se voient rejeter de la possibilité d'avoir un travail stable du fait de la difficulté à se déplacer par les modes de transports en commun, leur accès à la culture demeure limité, ne parlons même pas d'un accès à Internet digne de ce nom. Le livre de Jacques Cotta évoque ces gens-là, ceux qui n'ont pas d'organisations représentatives, ceux qui se taisent, dans la société française, qui n'existent pas sauf dans des statistiques liées à des revenus :

"Depuis que j'ai quitté l'homme au costume, je reste en butte à quelques questions qui se bousculent. Qui sont vraiment ces nouveaux pauvres, ces "poor workers" à la française ? La clocharde vautrée est détectable, mais eux ? Y a-t-il une trajectoire bien identifiée qui mène à cette nouvelle pauvreté, ou chaque cas est-il particulier ? Comment ces nouveaux pauvres ont-ils basculé ? Comment vivent-ils au quotidien ? Pour quelle raison l'homme qui vient de me parler a-t-il tout d'un coup sombré ? Il est environ 20h30, la pluie a cessé, et l'agitation habituelledu quartier a repris le dessus. Sous les appareils de chauffage extérieurs, les terrasses sont pleines, la musique resonge, couvrant le bruit des voitures qui passent à toute allure.

Malgré les apparences, statistiquement, il y a là des hommes et des femmes directement concernés que je ne peux repérer. Ils sont en effet 7 millions de France à connaître cette pauvreté, à ne pouvoir se nourrir, subvenir à leurs besoins élémentaires, se loger. Plus de 3 sans domicile fixe sur 10 ont un boulot et pourtant, comme l'homme que j'ai quitté à l'instant, cherchent soir après soir où dormir. Comment les reconnaître alors qu'ils sont comme vous, comme tout le monde, comme moi ?"


Statistiquement en France, plus de 7 millions de salariés perçoivent un salaire inférieur à 722 euros par mois et se trouvent dans l'incapacité de se nourrir, de se loger ou de s'habiller décemment, de même que leur famille. Plus de 12 millions ont moins de 843 euros de revenu mensuel. Entre la moitié et les deux tiers des femmes qui travaillent ont un contrat d'intégration (CES, CIE, CES...) et touchent moins de 750 euros par mois, ont un enfant, vivent seules ou avec un conjoint au chômage et forment 90 % des familles monoparentales.


Alors que la France n'a jamais été aussi riche - le Produit Intérieur Brut est en progression constante depuis le début des années 1990 - la précarité s'est développée sur un mode exponentiel. En 10 ans, l'intérim a augmenté de 130 %, le nombre de CDD de 60 %, les CDI de seulement 2 %. Plus d'un million de personnes bénéficient du RMI, plus de 500 000 de l'allocation solidarité.


Daniel Mermet (France-Inter) a consacré son émission "Là-bas si j'y suis" du 27 septembre à un entretien avec le journaliste Jaques Cotta à l'occasion de la sortie de son livre 7 millions de pauvres. Vous pouvez écouter cette émission à cette adresse.


Source :

Cotta, Jacques (27 septembre 2006). 7 millions de travailleurs pauvres, la face cachée des temps modernes, Fayard, Paris, 308 p.

mercredi 6 septembre 2006

Fracture numérique, Inégalités d'accès et d'appropriation à Internet pour les enfants américains de 3 à 12 ans

La nouvelle étude américaine du National Center for Education Statistics "Computer and Internet Use by students in 2003" (72 pages, téléchargeable ici en .pdf) offre un panorama statistique de l'utilisation des technologies de l'information et de la communication par les élèves américains (niveau inférieur au grade 12, à partir de 3 ans jusqu'à 12 ans). On y apprend que plus de 66 % des écoliers utilisent un ordinateur et 25 % se connectent à Internet.


La banalisation de l'usage des TIC est soulignée par ce rapport qui indique toutefois des disparités importantes et la persistance d'un fossé numérique très ancré dans le monde scolaire. Ainsi, les écoliers du privé utilisent plus l'ordinateur à la maison que les moyens informatiques disponibles à l'école, ce qui est le contraire pour les enfants défavorisés. L'accès public à l'internet collectif se révèle donc indispensable pour rendre moins inégalitaire l'appropriation à l'internet.


La Presse américaine (via une dépêche de l'agence Associated Press) relève en outre dans cette étude des critères communautaires discriminatoires d'usage de l'Internet aux États-Unis. Si les populations "blanches" d'élèves sont 67 % à utiliser Internet, les hispaniques ne sont que 44 % et les populations noires 47 %. Cela pose un problème évident pour l'employabilité future de personnes issues des minorités.


Le rapport met clairement en évidence qu'un accès limité à Internet en temps réfrène l'autonomie de l'élève à acquérir des compétences numériques et informationnelles et notamment la capacité à rechercher sur Internet. L'étude indique aussi que le revenu du foyer, l'éducation des parents et la présence de 2 parents (couples) influe sur la présence d'un ordinateur au moins au sein de la sphère familiale et favorise une meilleure appropriation de l'utilisation de l'Internet. Aux États-Unis, chez les enfants, on n'observe plus de différences dans des obstacles à l'utilisation de l'ordinateur pour les filles.


De même, les écoles publiques combinent une utilisation hors ligne et en ligne de l'ordinateur ce qui est beaucoup moins fréquent dans les écoles privées favorisant l'utilisation prépondérante de l'internet. Enfin, l'internet à usage scolaire est seulement l'une des composantes de l'utilisation de l'ordinateur pour les enfants, tout comme le courrier électronique, la messagerie instantanée et les jeux vidéo.


Source :

Chapman, Chris & DeBell Matthew (September 2006). Computer and Internet Use by Students in 2003 - Statistical Analysis Report (En ligne), Institute of Education Sciences, National Center for Education Statistics, U.S. Department of Education, Washington D.C., Report, 72 p. (Page consultée le 6 septembre 2006)

vendredi 1 septembre 2006

Initiatives de solidarité numérique 2005-2006 de IRDC Canada : en Asie, au Pakistan et en Inde

IRDC (ou en français CRDI - Centre de Recherches pour le Développement International) vient de publier son rapport annuel d'activités (86 pages en .pdf. à télécharger à cette adresse). Parmi les initiatives relatives aux Technologies de l'Information et de la Communication, IRDC soutient des projets de développement dont :

- "L'informatisation de langues locales" (initiative décrite à la page 37) dirigé par le National University of Computer and Emerging Sciences du Pakistan qui a permis de créer et de former dans 7 pays des équipes regroupant des chercheurs, praticiens, linguistes... pour mettre au point des outils comme des jeux et polices de caractères, vérificateurs d'orthographe, correcteurs grammaticaux et systèmes de reconnaissance de la parole en 9 langues dont chacune présente des difficultés particulières. Le logiciel Nepalinux 1.0 lancé en décembre 2005, comprend un correcteur orthographique d'environ 22 000 mots népalais d'usage courant,

- "JuriBurkina, accès direct et gratuit à l'information juridique" (initiative décrite à la page 44) : fournir un accès intégral à l'information juridique publique, dont la loi et la jurisprudence, aux juristes et aux citoyens du Burkina Faso via un logiciel d'exploitation libre mis au point par LexUM, le Laboratoire d'informatique juridique de l'Université de Montréal. JuriBukina est en ligne et peut être consulté par tout internaute,

- "L'impact des TIC sur l'allègement de la pauvreté dans la région rurale de Pondichéry en Inde" (initiative décrite page 53) : Donner accès à de l'information fondamentale sur l'économie et l'environnement à 12 000 personnes de 7 villages via des Espaces Publics Numériques appelés "centres de savoirs communautaires". Ce projet est coordonné sur place par la MS Swaminath Research Foundation.


A souligner que IRDC a la particularité de disposer d'un financement conséquent de Microsoft Corporation (lire à ce sujet ce communiqué de Presse, le descriptif du partenariat Unlimited Potential ou encore ce communiqué) pour développer les activités de Telecentre.org, une plateforme d'échanges, de mise en réseau et développement des télécentres prioritairement dans les pays en voie de développement et plus largement à travers le monde.


Source :

Collectif (31 août 2006). Rapport annuel du CRDI 2005-2006 (En ligne), Centre de Recherches pour le Développement International, Ottawa, 86 p. (Page consultée le 31 août 2006)

mercredi 9 août 2006

Utilisation d’internet par les personnes à la rue, sans domicile fixe

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Dans un remarquable article pour le quotidien Le Monde (mercredi 9 août 2006) : “Arthur, Le campeur du pont Marie”, le journaliste Yves Eudes conte le parcours et la vie de Arthur (”électricien à Varsovie, venu tenter sa chance en France ; il y a vécu quelques belles années avant de se retrouver à la rue”… à Paris).

Dans l’histoire d’Arthur en France, l’accès à l’Internet a joué un double rôle ; celui d’une arnaque tout d’abord :

“Fin 2003, Arthur, qui surfe souvent sur Internet, reçoit par e-mail une proposition commerciale : un promoteur cherche des sous-traitants pour construire tout un lotissement de pavillons. Pour entrer dans l’affaire, il suffit d’investir 1 000 euros. Aussitôt, il envoie un chèque et souscrit un prêt bancaire de 35 000 euros pour acheter du matériel. Puis il attend, mais rien ne vient. Quand il va se renseigner à l’adresse indiquée sur Internet, il découvre que le promoteur n’existe pas : “Une arnaque toute simple, comment ai-je pu être aussi naïf, aussi con ? J’avais confiance en la France.”"


Vivant dans la rue, sous le pont Marie, à Paris, en plein hiver, l’accès public à l’Internet, lui a sauvé la vie, en quelque sorte :

“Après avoir passé un hiver épouvantable, recroquevillés à quatre sur un seul matelas, ils réussissent à obtenir des tentes : “Quand on a entendu dire que Médecins du monde distribuait des tentes, je suis allé à la bibliothèque de Beaubourg pour leur envoyer un e-mail, et ensuite on est allé les voir. Ils nous ont fait attendre deux mois, mais une nuit, ils ont débarqué avec les tentes. Notre vie a changé d’un seul coup : maintenant on a un chez-nous, comme un petit village. On est protégé, on a un peu d’intimité, on se repose mieux. C’est aussi un endroit pour laisser nos affaires, c’est essentiel.” Depuis, ils vivent dans la hantise d’être expulsés : “On organise des tours de garde. L’un de nous doit toujours rester près des tentes pour les surveiller, pour empêcher les services municipaux ou la police de profiter de notre absence pour tout jeter à la Seine.”


L’Internet n’est pas salvateur mais le besoin d’informations utiles est souligné par les pratiques de certains usagers à la rue fréquentant des espaces multimédias gratuits à Paris. Encore faut-il être capable de localiser les infos nécessaires à leurs besoins et à leurs envies et à accompagner ces personnes dans un parcours d’apprentissage des technologies. Aussi, il ne faut pas choisir les champs d’utilisation de l’ordinateur et de l’Internet à la place de ces publics.


En parallèle, aux États-Unis, le célèbre blogueur sans domicile fixe (”homeless”) Kevin Barbieux qui s’est lui-même surnommé “The Homeless Guy” (consulter son blog) vient de créer une page de vente sur eBay sur un mode décalé : il souhaite mettre en vente des objets ayant trait à son statut de SDF et débute par la mise aux enchères de sa carte lui ayant permis de se nourrir à Las Vegas.


En juillet dernier, Kevin Barbieux a créé un second blog Cheap Advice où il répond à des questions moyennant de toutes petites sommes versées sur un compte PayPal concernant la vie dans la rue ou les services sociaux. Kevin Barbieux, “l’expert”, cherche à partager son savoir et ses connaissances des services d’aides avec les internautes ; une idée judicieuse.

Source :

Eudes, Yves (9 août 2006). “Arthur, Le campeur du pont Marie” [En ligne], Le Monde, Paris, p.10 (Page consultée le 9 août 2006)

mercredi 2 août 2006

Robert Castel : La remontée de l’insécurité sociale, c’est aussi le retour de la vie “au jour le jour”

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Robert Castel, sociologue, directeur d’études à l’EHESS et membre du Centre d’étude des mouvements sociaux (voir le site), consacre depuis plusieurs années, ses travaux à la pauvreté et aux précarités. Dans le dossier “La Société précaire” du numéro de février 2006 du magazine Sciences Humaines, il porte son regard sur la protection sociale ; extrait de cet entretien dont les propos ont été recueillis par Xavier Molénat :

“Que pensez-vous de la transformation de la relation des services sociaux aux personnes aidées, avec l’introduction de notions telles que “contrat” ou “projet” ?

Je crois qu’on est dans une certaine ambiguïté. Cela peut avoir un aspect positif mais c’est aussi extrêmement dangereux parce que c’est demander beaucoup à ceux qui ont peu. Faire un projet n’est pas quelque chose que l’on demande tous les jours à quelqu’un qui est installé dans la vie. L’exiger de celui qui, comme le RMIste, a peu de ressources et des difficultés de tous ordres - c’est pour ça qu’il est au RMI! -, c’est prendre le risque que cela se retourne en culpabilité. Ou d’enfermer dans ce que François Dubet appelle la “norme d’internalité”, c’est-à-dire de réduire le travail social à une sorte de dialogue d’accompagnement des gens en difficulté. Alors que si ces gens sont en difficulté, c’est avant tout parce qu’ils manquent de ressources et de droits.

D’autant que la précarité est aussi un rapport au temps. Car pour maîtriser l’avenir, il faut une certaine stabilité du présent. Les droits constitutifs de la propriété sociale permettent de planifier sa vie. Si on en est privé, on est obsédé par le présent sans savoir de quoi demain sera fait. La remontée de l’insécurité sociale, c’est aussi le retour de la vie “au jour le jour”, qui était la condition générale de la plus grande partie du peuple au XIXe siècle, et donc à nouveau le risque de ne pas avoir les éléments de maîtrise de son destin social.

Beaucoup de difficultés actuelles peuvent ainsi se lire en terme de transformation du rapport au temps. La conception que nous pouvions avoir de l’avenir, il y a trente ans, avec la croyance assez générale que demain serait meilleur qu’aujourd’hui, permettait de se projeter. Le salarié pouvait par exemple accéder à la propriété, faire ses emprunts sur dix ans parce qu’il avait la quasi-certitude que dix ans plus tard il travaillerait encore et que son salaire aurait augmenté… Il pouvait maîtriser son avenir.

Comment le salarié qui, aujourd’hui, prend son contrat nouvelle embauche (CNE) et peut être licencié du jour au lendemain, peut-il penser sa vie dans trois ans, voire dans six mois ou dans quinze jours ? C’est aussi cela la précarité.”


Source :

Molénat, Xavier (février 2006). “Robert Castel, sociologue : Repenser la protection sociale”, Sciences Humaines, n°168, p.43

samedi 29 juillet 2006

Marc Hatzfeld : “les dézingués, parcours de SDF”

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Dans son essai “Les dézingués, Parcours de SDF”, le sociologue Marc Hatzfeld propose via une enquête de terrain parmi des SDF à Paris, une lecture anthropologique et politique de nouvelles formes de précarité (lire cette critique du livre). Marc Hatzfeld porte aussi sa réflexion sur la place sociale des SDF dans la cité et leur appropriation de l’espace urbain ; extraits :

“Au-delà des faits d’existence, nous savons surtout que la présence à nos côtés, dans les rues de nos villes, d’hommes et de femmes déroutées, condamnés à une errance sans déplacement, voués à un voyage immobile sinon sordide, leur donne une dimension dont le seul regard suffit à dire l’épaisseur tragique. C’est enfin cette épaisseur tragique qu’au bout de notre parcours nous découvrons dans cette frange de l’humanité que sont les humains sans habitat, ces anges aux ailes brûlées d’avoir volés si près de l’enfer. Ils nous racontent notre propre ennui dans la Merdecluse, notre attente indéfinie de la mort annoncée, notre sidération devant un monde absurde ou déplacé, notre amitié indéfectible et sans raison pour notre voisin accidentel et compagnon de route.

Lorsque nous tendons l’oreille au silence de l’inaction, nous pouvons entendre le murmure d’une folie qui raconte la part tragique de l’existence. Dans le monde plutôt satisfait de lui qu’est le monde occidental en ce début de siècle, satisfait de ses découvertes technologiques, de sa puissance marchande, de la paix intérieure encore miraculeusement protégée et d’une fabuleuse richesse accumulée. Dans un monde formaté et régulé par la peur et l’ennui qui va parfois jusqu’à souhaiter le rejet des étrangers, faire la guerre à tout hasard et refuser le partage, ils rappellent par leur présence, à qui veut le voir et le lire, que la vie comporte une part de tragique que rien ni personne ne peut évacuer. Ils sont la part de tragédie que notre société ne peut ni ne veut oublier. (…)

Nous avons campé le SDF dans le personnage d’un voyageur qui a tout fait pour rompre les amarres et qui dérive en eaux interdites. Renonçant au temps, aux projets, aux actes et aux fruits de l’action, perdu pour la production, les appartenances et les apparences sociales, il se cogne aux angles vifs d’une organisation sociale qui ne le reconnaît pas ; il se déroute et se perd. Peut-être n’a-t-il jamais eu l’intention explicite de cette déroute, sans doute ne rêve-t-il que d’un édredon profond et d’une maison chaude. Mais il est naufragé de cette équipée, il s’est échoué sur le trottoir, il est au bout d’un voyage qu’il a à peine commencé : privé de voyage, il reste un voyageur.

La question posée par la relation que la société industrielle contemporaine négocie avec lui est double. Pourquoi entretient-elle tant de SDF en son sein ? Et pourquoi les traite-t-elle si cruellement ? Il est vraisemblable qu’une seule réponse puisse satisfaire ces deux questions.”


Source :

Hatzfeld, Marc (mars 2006). Les dézingués, parcours de SDF, Editions Autrement, Collection Passions Complices, Paris, pp. 135-138

mardi 18 juillet 2006

Note de travail. Le point après 2 années de fonctionnement du cyber (par Yves Bucas-Français)

1 - Le sac à dos, le carnet et le mot de passe 

Activité permanente proposée dans le cadre de l’Agora, le cyberespace est devenu au fil des mois un lieu de passage et de rassemblement important qui a pignon sur rue. Il stabilise quelques heures par-ci, par-là des nomades qui viennent le temps d’une consultation ou d’un cours, poser leurs sacs à dos ou de plastique. Ils deviennent les utilisateurs. Ils se repèrent rapidement au “trésor” qu’ils extraient de leurs poches ou sac à dos. Papier ou un carnet, ce trésor nouveau est bien protégé sur lequel sont patiemment notées les coordonnées et les mots de passe. Ils représentent les différents accès au réseau et à leur boîte émail. Le cyberespace à travers son existence et sa mise en scène engendre une série d’usages. Les utilisateurs appartiennent, à des titres divers, à la galaxie de la précarité.

Le cyberespace est devenu, dans les faits, le lieu de convergence des désirs, d’un “peuple d’exclus”. Plusieurs fois par semaine, ils, elles se trouvent à l’Agora. Au fond de la salle d’accueil, derrière les piliers, les candidats se rangent en file devant la porte. Ils attendent l’heure de leur rendez-vous ou espèrent qu’une place se libère. Souvent heurtée, cette porte ne s’ouvre qu’avec un sésame, le code connu des bénévoles et les animateurs. Un nombre important de personnes défile au cyberespace. Pour les responsables l’action au cyberespace commence par la gestion de la file d’attente et d’essayer de traiter toutes les demandes. Il revient aux bénévoles de planifier en rapport avec les besoins et les urgences. Les personnes attendent, ils sont attentifs aux différents mouvements. Les places libres sont chères. En attendant qu’un poste se libère, chacun prend son tour et s’arme de patiente. Toute personne présente au cyberespace a le sentiment d’être au sein d’une ruche en activité. En s’armant de patience, il sera toujours possible d’accéder à sa boîte émail ou d’effectuer des travaux informatiques.

Par définition, le cyberespace est un lieu d’expérimentation d’apprentissage. Le passage à l’acte s’effectue à travers les transmissions de consignes. L’expérimentation est comme dans tous les centres de formation conçue comme nécessaire. La mise en pratique de démarches essais, erreurs enregistrera la nature des progrès effectués. Le cyberespace à travers son existence permet à toute personne désirant développer ses compétences de les mettre en œuvre. Il s’agit d’une courte séquence de vie passée devant l’écran.

À travers cette activité en plein développement que se joue une autre histoire que celle d’une relation forte à un outil technique : l’informatique. De manière paradoxale, une question de recherche est à explorer. Le cyberespace, à travers la mise en œuvre de programmes informatiques, est confronté à la résolution de la délicate question des liens sociaux, et ce, à travers les divers réseaux locaux, régionaux et mondiaux.

À travers l’action des bénévoles, qui participent à l’existence de ce processus, les gestionnaires Emmaüs de cette activité novatrice entendent maîtriser la mise en place d’une nouvelle proposition liée à l’innovation technique. Il appartient à la dimension projet. les démarches mises en place avancent et sont affinées. La règle est stricte. Tout candidat à l’utilisation de l’informatique doit faire l’objet d’une inscription (une base de données est opérationnelle). Il doit être identifié quant à sa démarche. Les animateurs doivent pour permettre l’accès au plateau technique réguler la demande d’usage qui augmente fortement. Dans une démarche qui entend être globale, il faut trier, évaluer, inscrire les candidats en rapport avec des usages et des activités proposées.

Concrètement, le parcours de l’utilisateur est simple. Pour utiliser les différentes activités proposées, il doit s’inscrire et se livrer un peu, comme au temps des compagnons. À travers les tests, il lui faut montrer ce qu’il sait faire et ce qu’il souhaite. La batterie des tests imaginés pour trier les candidats, aux formations comme à l’usage du matériel s’apparente aux essais qu’un bon ouvrier professionnel devait faire avant d’être embauché.

Au cyberespace, il est possible d’utiliser l’informatique pour de multiples raisons : traitement de texte, messagerie, recherche sur Internet, conception d’images, etc. Les propositions de formations tendent à réduire le fossé qui existe entre les personnes et le matériel ce que certains appellent la fracture informatique. Tout simplement, il suffira de mettre à jour les connaissances. Tout naturellement, le cyberespace joue un rôle important dans ce qui est la constitution d’un lieu particulier où se pose la construction d’insertions sociales. Il existe une rencontre entre, des individus qui sont de potentiels usagers et des propositions de formations, de transmissions de connaissances se rapportant aux logiciels et aux matériels. Il est ainsi un lieu où se formule des désirs d’insertion. Les hommes et les femmes confrontés aux innovations techniques tentent leur chance pour participer au système mondial. Ils tissent des liens spécifiques.

Le Cyberespace assure deux fonctions : il transmet des connaissances et assure un service. Les jours réservés, il se transforme, en salle de cours avec son rétroprojecteur. À d’autres moments, il assure le self service. L’offre technique supporte et assure une réponse partielle à une dimension sociale. Elle restitue la nécessité et l’importance du travail en réseau. Le cyberespace dans sa pratique quotidienne confirme son importance et ajoute une possibilité supplémentaire pour tenter de sortir d’un état lié à la précarité sociale. L’offre proposée à l’Agora donne les lettres de noblesse au système lui-même. Les démarches qui concernent la vie peuvent parfois se résoudre et se poser y compris grâce à l’informatique. L’utilisation d’Internet accompagne et peut transformer des espoirs. Dans la salle se conjugue à tous les temps une réalité virtuelle. L’utilisation du matériel et consacre l’importance et sa dimension vitale de l’usage du micro-ordinateur et ce qu’il permet.

Une pratique de guichet

Le cyberespace permet à tous l’accès à Internet. L’activité elle-même s’inscrit dans une dimension de pratique du guichet qui existe à Emmaüs et spécialement au sein de l’Agora. Les travailleurs sociaux viennent régulièrement compléter les informations qu’ils ont à communiquer aux personnes. À proximité de l’offre d’accueils, d’assistanats, des consultations en tout genre le cyberespace ouvre de manière complémentaire une offre de formation et de pratique informatique.

Le cyberespace appartient à la catégorie des outils utiles. Il ne donne ni à manger, ni un toit, mais de son usage peut résulter la résolution d’éléments de la situation de précarité. La technique instruit la différence, elle est fille de son temps, elle engage les individus dans une confrontation et une rencontre avec l’innovation technique. Dans cette immersion, peut se construire du sens.

Au contact des matériels, les participants apprennent, exercent et entretiennent leurs savoir-faire. Ils développent leurs compétences. Devant l’écran plat, ils s’entraînent, ne perdent pas la main. Dans la pratique quotidienne, ils s’entraident même. La chaîne de la transmission est en oeuvre, celui qui sait un peu, transmet à celle ou celui qui en sait peu. Lorsqu’il y a difficultés, la cascade des demandes aboutit à une demande d’aide adressée aux bénévoles. Ils sont présents et assurent la permanence et la réparation. Du point de vue des utilisateurs les besoins de contacts ou de nouvelles sur la toile sont immenses. Ils participent à un domaine qui finalement, même pour des sans domiciles fixes, s’inscrit dans le réseau mondial et permet de combler une soif de nouvelles, d‘informations. À sa manière la précarité est présente sur le réseau mondial. Les utilisateurs sont, une fois n’est pas coutume, à égalité avec les autres pratiquants. Ils abordent de la même manière que quiconque la confrontation à l’innovation technique et sociale et ses systèmes. L’informatique ne fait pas de différences sociales. Elle ne fait pas de commentaires et ne dit pas à quelles catégories sociales les utilisateurs appartiennent. Elle ne permet pas d’assigner un utilisateur à un domaine social ni de les stigmatiser.

Le nombre important des inscriptions et de candidats présents aux différentes activités confirme, s’il y en était besoin, l’importance de la mise en place de formations et ses divers niveaux. Il existe un réel besoin de transmission de connaissances. L’appropriation, la maîtrise des installations en état de marche et tous les usages qui en découlent revêtent des enjeux importants. Les utilisateurs perçoivent concrètement à quoi correspond le fonctionnement d’une structure de service. Celle qui existe au sein de l’Agora appartient à une approche originale. La médiation par l’informatique sert une pratique sociale particulière, innovante où la précarité s’envisage autrement.

2 - La précarité, la connaissance et l’informatique

Un premier constat s’impose quant au cyberespace, depuis la mise en place de l’activité, l’analyse repose sur l’observation des acteurs. Elle nécessite un parti pris : la précarité n’est pas synonyme d’absence de connaissances. Il est absolument indispensable de remettre en cause le lot d’images d’Épinal et de représentations accolées souvent de manière erronée à la pauvreté. Les personnes utilisatrices du cyberespace appartiennent pour différentes raisons à la galaxie des pauvres, mais en même temps au sein de cette galaxie, il existe différents profils. Venir à l’Agora puis être inscrit au cyberespace n’est pas nécessairement être illettré. Bien que la plupart des utilisateurs du cyberespace soient des personnes sans domiciles fixes, ils n’en sont pas moins là présents avec leurs parcours individuels et leurs connaissances. La précarité n’est pas nécessairement l’ignorance.

Certes, il est courant de repérer que parmi les sans domiciles fixes, un certain nombre sont illettrés. Il s’agit même d’une dimension des préoccupations de l’association Emmaüs qui agit pour ceux qui le veulent bien et tente de corriger. Elle a monté tout un circuit qui tente de lutter contre l’illettrisme. La détention de connaissances n’est pas, en ces temps de trouble économique, un rempart suffisant contre la précarité.

L’usage d’Internet, le désir d’identité et la typologie

Dans ce qui peut nous aider à comprendre de ce que nous pouvons appeler un succès en terme de fréquentation. Il est indispensable d’inclure les utilisateurs du cyberespace dans un essai de grille d’analyse. Ce qui revient à prendre le risque en tentant de bâtir une typologie. Elle n’est pas définitive. La démarche que nous engageons doit nous permettre autant que possible de saisir le sens de l’action. Nous devons saisir de la même façon les dimensions du mouvement qui s’effectue à travers l’existence du cyberespace. Il nous revient de tenter de répondre à la question : qu’est-ce que le cyberespace fait bouger ?

Bien que la mise en place de l’activité soit récente, à peine une année, la période de rodage, en cours, nous donne quelques indications. Nous prenons le risque d’établir une telle typologie, avec ce que cela suppose comme arbitraire. Nous faisons l’hypothèse que le système est stabilisé avec ses points de repère identifiés et des usages délimités. Pour entamer cette réflexion, nous avons remarqué des identités significatives. Par définition, les utilisateurs du cyberespace appartiennent aux différentes catégories du manque : de travail, d’argent, de logement, de papiers, etc. Ils fréquentent l’Agora, ils sont tous, à un titre ou à un autre, inscrits dans les processus liés à la précarité. Lorsqu’ils se présentent, pour instruire leur demande, ils ont toujours sur eux les traces administratives de leur appartenance à la précarité, un récépissé, une photo, une photocopie, etc. Le chômage est un marqueur important, déterminant pour tout candidat au cyberespace. Ils sont souvent détenteurs d’une allocation de type RMI. Lors des entretiens réalisés nécessaires au moment des inscriptions, ils déclinent les différentes prestations qu’ils perçoivent et qui assignent leurs détenteurs à un mode de vie particulier, précaire. Parmi les publics présents au cyberespace, certains appartiennent à la catégorie des sans-papiers en instance de régularisation ou des demandeurs d’asile.

En correspondance, la pratique du cyberespace est la mise à disposition de matériels et d’accès à Internet dans le cadre de plages horaires partagées entre le libre-service et la formation. Les activités, les cours et les échanges entre participants s’effectuent en français. Affirmation souvent contredite dans la réalité. Derrière les tables, sur les écrans les langues présentes et utilisées sont multiples à l’usage des populations qui fréquentent l’Agora. Il revient comme tâche aux formateurs et aux animateurs de permettre la construction minimale d’un lien social entre tous les acteurs : stagiaires ou bénévoles. Il leur faut définir des règles d’usages minimales pour faire en sorte que le matériel et les individus soient respectés.

Nous pouvons faire en même temps le constat que la pratique de l’informatique est aussi un excellent outil permettant d’accompagner et d’approfondir l’apprentissage de la langue française. L’activité pratique de mise en œuvre de connaissances, comme toute formation, revêt, du point de vue des acteurs qui utilisent ses services, un enjeu important. Elle engage la compétence des animateurs bénévoles. Ils doivent participer à la construction de parcours de trajectoires individuelles. Ils permettent la rencontre entre les acteurs du système individuel avec les complexités d’une structure sociale qui par définition exclut. Dans cette confrontation avec leur propre pratique, les acteurs sont naturellement confrontés à la fois à l’estime de soi et à la nécessaire inscription minimale dans une configuration sociétale où la question du lien social s’impose.

L’individu stratège, le réseau

L’usage de formations et la consommation d’informations correspondent à la volonté appartenant à chacun de se construire. Chaque personne qui vient au cyberespace s’engage à recueillir pour son propre usage des connaissances nouvelles. Il n’y a pas d’âge requis. Nous constatons que les stagiaires s’acharnent souvent pour être de parfaits utilisateurs. Le lien social via le réseau mondial est à portée d’écran. Toute personne qui vient à l’Agora peut contacter les amis, la famille, même à des milliers de kilomètres ! Les employeurs potentiels sont destinataires, de CV ou de lettres de motivations. La distance n’est plus un obstacle. Le cyberespace rend possible la mise en place d’une boîte email gratuite et accroît le contact et la consultation des nouvelles de par le monde. Dans cette volonté de se situer comme usagers, nous pouvons observer combien beaucoup sont de « bons élèves ». Assidus, ils tentent avec beaucoup d’opiniâtreté de maîtriser le clavier ou de connaître Word Excel, Internet comme les logiques de pratiques photos écritures. Ce qu’il est indispensable de reconnaître c’est au contact du cyberespace, tous les participants développent des stratégies qui leur appartiennent. Sans forcément l’avouer, le reconnaître. La formulation de la demande revêt des enjeux importants pour chaque individu. Elle permet de lire ce qu’ils affichent comme objectifs, pour des usages qui ne sont pas standardisés.

3 - Stratégies [1]

À moins d’y travailler, le fait de venir à l’Agora, rue des Bourdonnais est en soi une manière de se trouver sur un territoire où s’affichent bon nombre de situations individuelles précaires aux degrés divers. L’Agora, comme lieu de passage, d’orientation, assure le rôle de filtre pour accéder au cyberespace. C’est une caisse de reconnaissance, le bouche à oreille fonctionne et s’amplifie. La différence des seuls accueils des gens de la rue, derrière la porte maintenue fermée, il n’y a pas d’autres petits cris que ceux poussés lorsqu’une démarche engagée ne marche pas ou, au contraire, lorsque, content de lui le stagiaire constate que cela marche. En temps normal, seuls se font entendre les bruits des doigts tombant sur les claviers et souvent ponctués par la touche entrée, parfois heurtée rageusement, ou d’une manière libératrice.

Les animateurs, les bénévoles qui assurent l’accompagnement ne peuvent que discuter doucement pour ne pas déranger la salle au silence éloquent. Les casques sur les têtes engendrent les cadences, les têtes se dodelinent en rythme. Il y a de la musique à l’autre bout, les têtes se dandinent certainement sous influence. Les différentes personnes « abonnées » à la pratique du libre-service ou des cours informatiques sont des personnages touchés par la précarité. Ils rencontrent à l’Agora au guichet cyberespace les différents services résultant d’un usage de l’ordinateur.

Avant toute chose et lorsque les candidats suivent les différentes étapes de l’inscription, ils témoignent d’une certaine capacité à agir de manière stratégique. Ils formulent, de manière explicite, des désirs. Ils se positionnent dans la perspective d’un avenir qui peut advenir peut-être un jour. Ils démontrent, aux animateurs, leurs intérêts et leurs souhaits de maîtriser, à terme, l’outil informatique. Les animateurs et les bénévoles attentifs repèrent aisément les volontés affichées par les stagiaires. Bien qu’il ne soit pas explicite, les stagiaires entendent atteindre le but, au premier contact. Aux différentes questions nécessaires à leurs inscriptions, les réponses fournies rendent compte des engagements auxquels ils sont prêts à se soumettre pour aboutir à la pratique informatique. Leurs attentes et leurs compétences exprimées correspondent de fait à un contrat, celui qui lie le stagiaire au cyberespace.

La dimension formation permanente

À travers ce construit social particulier, les stagiaires entendent continuer à suivre le fil rouge qui leur permettra de satisfaire à leurs objectifs qui parfois ne sont pas immédiatement atteignables. Il est nécessaire de reconnaître les stratégies mises en place par les stagiaires. Elles s’inscrivent dans le cadre d’un parcours ou la précarité occupe une place importante. Le bouche à oreille fonctionne à merveille les propositions faites par le cyberespace sont rapidement connues. L’afflux des candidats au cyberespace en témoigne. Les candidats se déterminent au regard de leurs intérêts du moment. Bien qu’ils soient souvent des éclopés de la vie, ils entendent malgré tout se servir du système dans sa dimension formation permanente. Le lieu a su rapidement mettre en place des propositions d’aide aux internautes et assurer le fonctionnement de ce qui est devenu un véritable centre de formation et d’initiation à la pratique informatique. Les candidats face à la proposition ont joué le jeu, ils ont consommé des heures de formation et entendent en faire bon usage. Nous percevons, à travers l’action du cyberespace comment, à partir des propositions d’actions les individus s’en approprient les fondations à leur profit. Ils se construisent des trajectoires et des parcours, l’altérité n’est pas loin. En empruntant des chemins de traverse et leurs opportunités là où ils se trouvent.

Au moment de l’inscription, l’entretien initial est déclaratif. Il n’est pas vérifié le diplôme seul le niveau est énoncé. Il est facile de mesurer qu’en terme de positionnement intellectuel, ce qui fait, aujourd’hui, sens pour les futurs inscrits. Lorsqu’ils se présentent ce n’est plus le bac qui compte, mais bac plus deux. Cette déclaration agit comme un véritable passe partout une formule magique pour ceux qui déclarent déjà avoir eu un quelconque rapport à l’enseignement. Les clés, fantasmées, de la cité du travail déteignent sur la cité Agora. Les candidats se définissent, ils s’inscrivent dans une posture et se conforment à cette image, celle dont ils pensent qu’elle puisse avoir une certaine légitimité. Elle est, parfois, difficile à tenir. Les candidats nous fournissent ainsi des éléments de compréhension sur la manière avec laquelle il faut se positionner dans le domaine social. Pour s’inscrire à la formation, il est indispensable de se déclarer en référence avec les paramètres de cette position. Il est vrai que la mise en pratique détermine et régule ensuite les différences.

Les nouveaux “gri-gris”

Au moment de l’entretien, la stratégie développée est induite par le parcours scolaire et les différentes sensibilités. Une fois dans la place, les stagiaires tentent malgré tout de chercher et de glaner tout ce qui leur est indispensable pour assouvir ce qu’ils estiment avoir comme besoin. Sans trop se tromper, il est facile de constater que la création et la consultation de sa boîte de courrier email recueillent tous les suffrages. C’est pour elle que l’on déclare venir au cyberespace en première intention. C’est le fameux « juste cinq minutes s’il vous plaît » entendu souvent comme une supplique pour accéder uniquement à ses messages au moment de la fermeture de la salle. Lors des cours, devant l’écran tout observateur pourra repérer le décrochage du cours pour contact discret, en catimini, avec la boîte email. Bien que le cours ne porte pas nécessairement sur l’apprentissage des avantages de la boîte email. L’enseignement ne s’effectue pas sur ce sujet, la boîte sera ouverte malgré tout. Il y a du lien social, même si sa virtualité n’est plus à démonter, dans cet objet boîte émail avec ce qu’elle contient et représente comme sentiments, raisons et racines mondiales. Il est touchant de voir apparaître sur le visage d’une stagiaire des larmes en même temps qu’un message comportant une photo d’un neveu qui vient de naître à des milliers de kilomètres de là et qui ne sera pas forcément rencontré bientôt.

Candidates aux différentes formations, les personnes n’ayant pas de parcours scolaires bien identifiés adoptent un profil différent. Sans a priori, elles se laissent guider, par les bénévoles. Elles s’inscrivent dans les propositions et les arcanes des formations du cyberespace. Elles ne se déclarent intéressées par telle ou telle dimension de la pratique informatique qu’en cours de route. En connaissant les possibilités de l’outil informatique. De nouvelles perspectives s’offrent à eux. Les nouveaux « pratiquants » sont partie prenante de la démarche. Ils tentent, à ce moment, de définir les pistes qu’ils peuvent exploiter et qui soit, pour eux, une ouverture sur le monde. Malgré leur situation précaire, ils pourront communiquer. L’ouverture sur le monde s’apprécie à sa juste valeur. Elle s’observe facilement et peut faciliter la construction d’indicateurs de satisfaction portant sur l’usage du cyberespace. Ils reviennent régulièrement et se lancent. Pour les stagiaires, les éléments bougent, les nouvelles bibliothèques deviennent portables. Les disquettes protégées et enveloppées dans un magma de pochettes plastiques sont au fond du sac. Elles les accompagnent partout et ne quittent pas leurs titulaires. Ils les sortent, souvent, de sacs largement usés. Sur ces supports, ils ont vite compris l’intérêt qu’ils pouvaient en tirer. Au lieu de craindre pour la pérennité de leurs documents, ils savent qu’ils peuvent aussi stocker leurs fichiers et les différents papiers vitaux sur disquettes. Les documents administratifs, les diplômes sont scannés, les photos de famille aussi. Certains, sont même porteurs, autour du cou, de nouveaux « gri-gris » que sont les clés USB (elles contiennent tout ce qui se rapporte à leurs situations).

Le lieu cyberespace est à ce point de vue un domaine paradoxal. À la fois il se situe comme une offre de propositions d’usages en matière informatique et un lieu d’aide pour des hommes et des femmes frappés par la précarité au quotidien. Situation qui ne s’exprime qu’en des termes discriminants. Il est clair que lorsque la fiche d’inscription est remplie la case « sans » apparaît immédiatement. Par définition, les participants sont démunis. Ils sont sans papiers, sans emploi, sans logement, etc. En même temps le lieu cyberespace, est un lieu où peut se résoudre, par la pratique d’une innovation technique, la réalisation d’une pratique individuelle qui a du sens. Celle qui renvoie à son utilisateur une certaine estime de lui-même. Il est capable d’agir sur la technique pour modifier ses rapports à l’information notamment. Le lien social considéré comme distendu par la mondialisation économique et politique cède la place à une manifestation plus individuelle. D’un point de vue général, ce même lien est considéré comme plus individualisé dans la mesure où il repose en partie sur un rapport particulier à la technologie. La question de la réinsertion des personnes exclues trouve là une réponse nouvelle et des problématiques différentes quant à ce qui fait société. La précarité et son traitement trouvent là une résolution différente. Une personne au chômage peut et doit communiquer avec l’ANPE. De la même façon, un contact peut s’établir avec son employeur par les voies du réseau internet. À la sortie de l’épisode de formation, ils pourront se servir d’un outil qui ignore leur inscription sociale.

4 - La formation permanente constitutive du cyberespace

Ce qui est vérifiable depuis l’existence du cyberespace, c’est sa santé florissante. Le nombre de passages ne cesse d’augmenter. Les candidats aux formations se bousculent. Dès le 6 septembre, les places étaient déjà retenues. En très peu de temps, les modules proposés se sont trouvés complets. Il devient indispensable de lancer une réflexion sur le fonctionnement de ce qui devient un véritable service de formation pour les exclus. Les bénévoles ont joué un rôle indispensable dans sa constitution. Il est clair qu’ils ont dupliqué les apprentissages organisationnels qu’ils avaient fait les uns et autres au sein des entreprises dans lesquelles ils ont séjourné. La philosophie qui préside au développement de la formation du cyberespace ressemble plus à la conception utilisée dans les centres de formation gérés par des consultants. Il s’agit de permettre l’apprentissage tout au long de la vie. Cette mesure est intégrée dans le fonctionnement même. Il suffit de percevoir le panachage des âges dans les sessions de formation. Le geste informatique est considéré comme indispensable. Alors, il faut faire ce qu’il faut pour se mettre à jour. Quel que soit l’âge et le statut.

L’orientation et le besoin

Le premier contact avec le cyberespace pour un utilisateur est un entretien qui se termine par une inscription. Il y a la volonté des promoteurs du projet de ne pas permettre l’accès aux matériels sans un minimum de garanties sur la capacité du candidat à manœuvrer l’ordinateur à peu près correctement. Il y a un minimum. L’inscription obligatoire suppose un contrôle et la constitution d’un fichier d’adhérents à la démarche informatique. On ne mange pas au cyberespace. Les ordinateurs, les claviers n’aiment guère les miettes, ni les liquides. Cette loi est respectée, comme est respectée la détermination de rendez-vous de listes d’accès, de convocations aux séances de formation. Les candidats en se massant devant la porte savent qu’il leur sera donné un rendez-vous avec une convocation. Cette régulation fonctionne de la même façon lorsqu’il y a inscription pour une formation.

L’inscription consiste en une série de questions permettant de remplir une fiche des renseignements nécessaires à l’identification des stagiaires. Elle constitue les prémices d’un parcours individuel de formation. Après différents tâtonnements la fiche élaborée est au point. Elle débouche sur la gestion d’une base de données. Ainsi, les renseignements sont connus sur les provenances, les identités, les langues maternelles, le statut social, le niveau scolaire de base, etc. La photo d’identité scannée permet de reconnaître le candidat et en même temps de lui délivrer une carte qui mentionne son appartenance au monde du cyberespace.

Une fois résolue la question administrative, il reste à déterminer le niveau de connaissance du candidat. La mise en place d’un filtre permet la régulation. Il autorise ou pas l’accès aux postes. Les gestionnaires du cyberespace ne donnent pas accès au matériel sans un minimum de connaissances informatiques. Les inscriptions durent environ une heure par personne. Il s’agit d’obtenir des impressions sur les connaissances des candidats et leurs objectifs. Trois questionnaires, élaborés dès le départ de l’activité, permettent de se faire une idée sur le niveau de connaissance et d’orienter sur les formations dispensées par le cyberespace et d’accès aux postes.

Une fois le niveau déterminé, il reste à trouver une place dans les propositions offertes par le cyberespace formation. La dynamique est enclenchée. La moitié du temps de fonctionnement est réservé aux formations y compris aux personnels Emmaüs qui avec un consultant extérieur s’entraînent à suivre des formations. Le reste du temps est en self service. Il y a de ce fait un équilibre qui se trouve réalisé. Le cyberespace n’est pas un lieu où l’on passe son temps par la seule consultation de sites. C’est aussi un domaine qui affiche une dynamique de travail, en application des éléments travaillés en cours. C’est peut-être là le sens du succès du cyberespace qui échappe à de potentielles dérives. La régulation s’effectue par la mobilisation des énergies autour de l’ordinateur et ce qu’il permet.

Dans les faits, il existe un catalogue proposé aux stagiaires. À la fois des modules généraux qui présentent les démarches globales. Elles sont intitulées initiations à Internet, à l’ordinateur ou formation initiale. Dans lesquelles les démarches globales sont présentées. Il existe en même temps des formations spécialisées sur des apprentissages de pratiques de logiciels spécifiques et avec progression pour l’instant Word, Excel, l’année dernière Photopro.

Lors des inscriptions, l’enjeu principal pour les bénévoles est de détecter le niveau du candidat et de l’affecter aux formations qui pourront lui être utiles. Dans ce qui est le centre de formation du cyberespace, la ventilation des stagiaires devient un enjeu majeur pour garantir le parcours de l’individu et ses progressions. Un certificat est remis en fin de parcours. Il témoigne de la mobilisation importante de son titulaire.

La difficulté qu’éprouve le cyberespace dans son fonctionnement réside dans la gestion des compétences des bénévoles. Une fois l’année 2003 passée, les bénévoles qui étaient dans des situations d’attentes d’emploi sont pour la plupart partis. Ils ont trouvé du travail ou ont changé de lieu. L’équipe a été largement renouvelée. Une certaine continuité doit être maintenue. Concrètement les contenus des modules ont été arrêtés fin juillet 2004. Ils tiennent compte des observations qui avaient été faites lors de leurs mises en pratique. Pour l’année 2004-2005, les supports de cours sont opérationnels. Les animateurs s’y réfèrent et les suivent, c’est une construction pas à pas de différentes opérations nécessitées par la mise en pratique. Cet apprentissage est facilité par la qualité du matériel et l’existence de manière fixe d’un Barco qui affiche en temps réel les procédures à suivre, les touches sur lesquelles il faut agir. Les stagiaires reçoivent eux aussi le livret et pourront ainsi suivre les procédures suivies.

Un modèle d’évaluation à construire

Il reste que cette situation qui est apparemment bien rodée. Les présences aux cours semblent se stabiliser. Les stagiaires dans leur grande majorité respectent ce qui leur est présenté comme un contrat auquel ils s’astreignent. Ils s’inscrivent ensuite aux heures en libre-service. Un modèle d’évaluation s’impose de ce qui est devenu par la force un centre de formation avec un public qui par définition est socialement dédié et spécifique. Le traitement des fiches d’inscriptions dans la base de données devant permettre un tri quantitatif sur un certain nombre d’indicateurs définis d’un commun accord entre les bénévoles et les responsables du cyberespace. Il est indispensable de mesurer l’efficacité du cyberespace en des termes quantitatifs et qualitatifs. Il est indispensable de connaître les dysfonctionnements. Ce qui aura pour mérite pour les gestionnaires de mieux connaître la vie du cyberespace, son centre de formation, mais aussi de participer à la définition des objectifs et la confrontation avec les résultats. En réalité il s’agit de connaître à quoi sert le cyberespace ou plutôt dans quels domaines permet-il de peser et d’être comme le dit son responsable l’accès à Internet c’est une nécessité vitale.

5 - Dans la catégorie des sans-emploi : essai de typologie

Le cyberespace est un guichet de plus dans la proposition que fait l’Agora. L’innovation technologique fait son œuvre. Les stagiaires se servent à la fois des formations proposées et des matériels mis à leur disposition. Ce qui motive leur démarche et qui est invoqué comme justification “sans l’informatique on ne peut rien faire maintenant alors allons-y”. Cette phrase revient sans arrêt elle confirme leurs intérêts pour ce qui se passe au cyberespace.

À la question pourquoi venir au cyberespace les réponses sont souvent :
-  sortir de chez soi,
-  mettre son CV en ligne,
-  contacter des employeurs,
-  contacter des amis,
-  chercher des informations sur son pays,
-  apprendre le maniement du traitement de texte,
-  maîtriser les logiciels Excel, Photopro…
-  se reconstruire et être fier de soi.

Pour essayer de comprendre les motivations des participants, nous tentons la constitution d’un essai de typologie avec ce que cela peut avoir d’arbitraire, d’autant que cette typologie a évoluée tenant compte de la vie au cyberespace d’une petite communauté de pratiquants. En même temps, cet essai de typologie est indispensable pour approcher au plus prêt ce que fait bouger la pratique quotidienne du cyberespace.

Les mères de familles

Les mères de familles qui participent aux activités de formations proposées par le cyberespace se reconnaissent à leurs cabas ou leur caddie voire aux jeunes enfants qui les accompagnent. Ce qui oblige parfois les bénévoles à garder dans les bras les enfants le temps d’une formation ou d’une manipulation devant l’écran. Lorsqu’elles sont jeunes elles sont à la recherche d’emplois, elles présentent la particularité d’avoir un métier, mais ne possèdent pas, chez elles, l’outil informatique qui leur permettrait de trouver un travail. Elles viennent au cyberespace et mettent leurs CV en ligne. Très souvent, elles sont en fin de droit ou au RMI. Magali est de celles-là, elle a trente ans, et vient très souvent aux cours d’initiation Internet. Elle était secrétaire (ce qui se voit, elle tape rapidement, le clavier n’est pas une énigme pour elle). Sa difficulté, elle ne connaissait pas, dans son ancien emploi, la pratique de l’Internet. C’est ce qu’elle vient chercher au cyberespace. Elle espère trouver en plus comme exercice pratique du travail via le net. Elle utilise le temps au libre-service pour résoudre comme tout le monde son inscription dans les différentes logiques de suivi du chômage. Elle tape en même temps. En ayant recours aux bénévoles, et s’engage à, sous l’œil de sa fille jeter les bases d’une lettre de motivation et naturellement de CV, le tout diffusé sur le réseau. Souvent elles répètent comme une litanie « Si je n’avais pas le cyberespace comment je ferais ».

Les femmes un peu plus anciennes considèrent que le rapport à l’outil informatique devient pour elles l’enjeu principal : « je voudrais bien comprendre comment ça marche ». Bien qu’elles ne soient pas de la génération informatique, elles entendent profiter de la proposition qui leur est faite pour maîtriser l’ordinateur. Lors des entretiens ce qui est souvent énoncé comme un objectif. « Je suis peut-être d’un âge certain, mais je vais y arriver ». Après une telle phrase, le rire est garanti. Pour elles, la démarche se situe moins dans la recherche d’emploi (d’ailleurs, certaines sont dispensées de rechercher un emploi) mais plus dans l’envie d’être comme tout le monde capable de conduire une démarche sur l’ordinateur en répondant elles-mêmes aux démarches auxquelles elles ont à faire face. Et pourquoi pas d’assurer des recherches grâce à l’ordinateur et se tenir au courant de l’évolution du monde et qui sait trouver du travail.

Au cyberespace, curieuses, joyeuses, elles ponctuent souvent de commentaires, réflexions ou bruits en tout genre les moments ou elles arrivent à manipuler et obtenir le résultat souhaité par la formatrice. C’est le cas de Fatima qui est née en 1953 qui est une ancienne mécanicienne (textile) en recherche d’emploi. Son caddie rempli, symbole de son appartenance de mère de famille, est à côté de sa place. Elle ne s’en sépare pas comme cela. Elle veut bien le laisser dans un coin de la salle pour suivre la formation ou s’entraîner lors du libre-service. Elle ne cache pas sa difficulté, cela ne ressemble pas à son environnement, sa machine. Tout en avouant sa difficulté de manier la souris « j’ai du mal avec elle », fière, elle avoue venir au cyberespace pour apprendre le maniement de l’ordinateur «  toute seule  ». Elle répète trois fois toute seule. Avec véhémence, elle affirme qu’elle ne souhaite pas être formée ni aidée par ses enfants. En même temps qu’elle tente de rentrer dans un autre univers, elle se sert de cette fierté pour bâtir un dialogue qu’elle souhaite équitable, avec les générations pour qui la pratique est déjà l’habitude. Cette démarche ne manque pas de nous rappeler ce qui avait été observé dans les processus d’alphabétisation où les parents issus d’immigration suivaient des cours d’apprentissage de la langue pour être en mesure de communiquer avec leurs enfants.

Les chômeurs ou les chômeuses dont les métiers sont en déclins

C’est le choc qui existe pour ces différents candidats au cyberespace. Ils sortent de métiers en cours de disparition. Ils ont été de bons ouvriers, ou des cadres sérieux. Ils ont engagé leurs responsabilités d’hommes ou de femmes dans le cadre d’un métier, un vrai, celui qui mérite le respect. Ils étaient mécaniciens sur tracteur diesel, comptables, fraiseurs, tourneurs. Ils étaient titulaires de diplômes en rapport : CAP, Brevet Professionnel… Leurs métiers sont déclarés en déclin. La transformation des modes de production s’effectue à travers de nouvelles postures, de nouveaux savoirs. Les postes de travail nécessitent une mobilisation de connaissances différentes. Ils, elles ont été exclues, les plans de restructurations de la production les ont laissés sur le carreau comme ils disent. Ils n’en restent pas là. Ils viennent apprendre de nouveaux langages, de nouvelles grammaires, de nouveaux gestes. La souris ne ressemble en rien à un outil. Ils sont assidus et appliquent avec la même constance et régularité, que lorsqu’ils étaient titulaires de leurs différents métiers, les notions d’apprentissages. Leurs modèles de références ont été dominants sous l’ère industrielle précédente. Mohamed qui a 59 ans est dans ce cas, il a été licencié. Fraiseur titulaire d’un Cap et d’un BP, il vient suivre l’ensemble du parcours de formation et est présent tous les jours où il y a libre-service. Avec sérieux et régularité, il applique les règles et s’entraîne pour faire comme il faut, pareil à une pièce usinée. « j’aime bien le travail bien fait » confie-t-il « mais on n’a plus besoin de moi, alors je viens ici pour apprendre de nouvelles choses ».

Quelques compagnons Emmaüs se sont présentés au cyberespace se déclarent acquis à l’informatique « car sans elle il n’y a pas de salut ». Ils appartiennent à cette même galaxie des apprentis sérieux et conquis. Ils attendent beaucoup de ces formations, ils estiment qu’elle leur mettra le pied sur une autre marche.

Quelques cadres rejoignent les formations, ils semblent avoir perdu la main sur le clavier et les programmes. En tout état de cause dans cette catégorie les femmes sont les plus accrochées aux formations.

Nous ne pourrions pas clore cette description qui malgré tout risque d’évoluer sans mentionner quelques jeunes hommes SDF n’ayant jamais travaillé. Signalés pour certains par les animateurs sociaux, ils viennent. Ils sont sérieux et suivent les enseignements et tentent de nouer un lien à travers les réseaux en essayant de nouvelles démarches. Leurs premières intentions se rapportent à eux-mêmes : « je viens, car il paraît que l’on peut écouter de la musique en travaillant, le reste on verra après ». Ils souhaitent une boîte aux lettres électronique, écouter de la musique. Les perspectives de connexions avec la famille ou les sites de loisirs sont plus importantes. Mais peut-être qui sait un jour ?

Étudiants étrangers navigateurs nés

Lorsqu’ils arrivent, ils sont déjà en pays de connaissance. Ils ont pour la plupart déjà « surfé » sur le Web. Ils n’ont aucun problème d’acclimatation. Seules inquiétudes, les niveaux que permettent les matériels. Pourront-ils envoyer des messages grâce à la Webcam ? Ils ont le profil de tous les étudiants. Ils sont de la patrie des réseaux, ils appartiennent au monde. En transit, en demande d’asile, ils maintiennent la pression sur les domaines et les matières universitaires qui les concernent. Ils sont régulièrement sur les sites Internet de leurs différents pays avec la recherche d’informations sur la vie politique ou sportive. Leurs familles sont au courant de leurs évolutions avec les photos scannées et envoyées en pièces attachées à travers le monde et par voie de réciprocité les nouvelles affluent. Il suffit de quelques secondes et nous sommes à Minsk ou Douala comme à Toronto ou Varsovie. Ils viennent aussi au libre-service lorsqu’ils ont réussi à s’intégrer dans le cadre d’une formation universitaire. Ils demandent une dérogation à l’Agora pour partage du temps à des fins de frappe des mémoires universitaires. Il reste que la première démarche qu’ils entreprennent au cyberespace, c’est la consultation de leurs boîtes email. Ils ne dédaignent pas non plus tenter leurs chances sur les petites annonces de rencontres on ne sait jamais. Les bénévoles ont à intervenir souvent auprès d’eux pour affirmer la nature des frustrations et réguler l’usage du temps. C’est un cyberespace, il ne peut pas tout faire.

Les nomades internationaux

Ils se définissent parfois comme apatrides, sont souvent sans papiers en tout cas sont de passage en France. Une bonne partie d’entre eux sont hébergés dans les centres d’accueil. Beaucoup sont intellectuels comme Craig, américain, de formation scientifique (ancien professeur de mathématiques) passe tous les jours consulter soit sa boîte email (il est assurément le plus rapide : cinq minutes montre en main) soit les sites se rapportant à ses connaissances scientifiques. Il n’est nullement nécessaire de proposer à de tels candidats une formation informatique. Ils sont largement au niveau. Leurs choix de vie les amènent à envisager les lieux qui permettent « au peuple de la précarité » d’être en relation avec le monde, mais dans un rapport différent. Julian qui lorsqu’il vient avec son sac qu’il range dans le coin de la salle. Il est toujours suspendu au site de Solidarnosc se fait seulement comprendre en espagnol, mais cherche toutes les possibilités pour suivre visiblement les débats dans son pays la Pologne. Ilyan demandeur d’asile tente lui de trouver grâce aux outils de traductions en ligne les informations nécessaires pour étayer sa demande d’asile politique. Il était en Biélorussie juriste. Il profite du cyberespace pour se bâtir une sérieuse défense argumentée juridiquement. Il faut simplement ne pas faire totalement confiance aux outils de traductions en ligne. Il y a des surprises. Les bénévoles trouvent leur place et interviennent. Ils sont là au bon moment.

Les créatifs

Voyageurs tentant de poser leurs sacs en France pour certains, victimes d’accidents de parcours pour d’autre essayant de stabiliser une situation précaire. Les créatifs sont assurément les participants au cyberespace qui ont déjà un passé de réflexion sur une pratique de création et l’usage des outils informatiques. Ils sont les « intellectuels » du cyberespace. Compte tenu de leur parcours antérieur réalisé pour certains dans leurs pays d’origine, ils, elles tentent de ne pas se laisser submerger par leur situation du moment qui est précaire. Ils s’engagent dans des activités diverses. L’écriture de manuscrits sur une disquette pieusement conservée au fond d’un sac entourée de toutes les attentions et de tous les sacs plastiques possibles. Il en va de même pour les photos travaillées dans le cadre de l’atelier photo. Elles permettent de garder le cap initial et de tenter sa chance pour intégrer des écoles d’art ou de photo Dianela ou Olga qui toutes deux ont pu déposer leurs œuvres sur le web de Télérama témoignent et illustrent ainsi les travaux au quotidien du cyberespace de grande qualité esthétique. L’acte photo est déjà un gage de création, il est en même temps un acte de langage permettant de trouver une place, une identité. Les chemins de sortie de la précarité ne sont pas rectilignes. Pour en sortir, les démarches créatives doivent être travaillées en permanence. Le cyberespace accueille ces démarches pour qu’elles soient honorées. Les stratégies individuelles pour en sortir passent aussi par là.

Les nouveaux navigateurs, les apprentis internautes

Ce sont les stagiaires formés par les différentes formations proposées par le cyberespace. Après les entretiens d’orientation qu’ils ont eus au moment de l’inscription, ils rejoignent les formations. La proposition fait le larron. Il n’y a pas d’a priori sur ce qu’il compte faire. Le stagiaire se laisse faire, il accepte vaguement l’idée informatique « tout le monde en parle ». Alors pourquoi pas lui ou elle. Captés par les formations ils deviennent les plus assidus des élèves. Apprentis en action ils se définissent comme les nouveaux passeurs du système. Convaincus, ils assurent la promotion de l’espace. Il n’est pas rare de les voir revenir avec un ami, une amie. Ils rejoignent le club des pratiquants. Leur présence régulière aux cours puis leur assiduité au moment du libre-service milite en faveur des cours et des bénéfices qu’ils en tirent. C’est au contact de cette nouvelle réalité informatique qu’ils définissent par la suite les stratégies qu’ils voudraient bien pouvoir engager. Il s’essayent à conjuguer le verbe naviguer à tous les temps. Ils se lancent à la pratique du traitement de texte au kilomètre pour ensuite mettre en forme. De nouvelles vocations en dépendent.

6 - Les usages et les besoins

Il n’est pas difficile de détecter quelles sont les pratiques en usage au sein du cyberespace. Nous pourrions dire que l’ensemble des possibilités offertes par l’informatique ont été une fois au moins mises en œuvre par un stagiaire utilisant les matériels à sa disposition. Néanmoins, il serait plus sérieux de dresser un panorama des usages les plus pratiqués, et ce, en rapport avec la situation des cybernautes de l’Agora. Nous retiendrons deux grands chapitres qui se rejoignent manifestement souvent. Il s’agit de l’usage d’Internet et des perspectives qu’il offre, d’une part et d’autre part des possibilités qu’offre l’ordinateur à savoir, les différents logiciels et ce qu’ils permettent comme utilisations (traitement de texte, photos, scanners, etc.)

Internet et ses perspectives

La pratique d’Internet pour les participants revêt un enjeu majeur. À en croire l’indicateur de fréquentation. C’est de manière vitale qu’apparaît en première proposition la mise en place d’une boîte email sur les sites gratuits de type Hotmail, Yahoo, Caramail, La Poste. À partir du moment où cette boîte est créée, il ne se passe pas de jours ou de semaine où le titulaire vient « juste cinq minutes » pour voir s’il a du courrier sur sa boîte. Pratiquement très souvent un ordinateur est réservé à cette avalanche de demandes. On consulte sa boîte en attente des nouvelles de sa famille, souvent restée au pays, de ses amis, mais aussi des différents suivis administratifs, comme les ASSEDIC, les ambassades, etc. La boîte email devient le siège social, la maison virtuelle. Les propositions ou les réponses concernent des demandes d’emploi en vue d’éventuelles embauches. De manière importante, elles transitent par ce moyen. On vient souvent au cyberespace que pour sa boîte email. À travers les entretiens, les représentations formulées à propos d’Internet ne se résument qu’à la détention de la seule boîte, ce qu’elle permet.

L’accès à Internet c’est naturellement au cyberespace, la proposition annexe qui amène souvent les stagiaires à se pencher sur les différentes procédures à suivre et se lancer eux aussi dans des consultations. Là, le temps ne se compte plus, il est difficile d’arracher de la fascination de l’écran, ceux, celles qui consultent. Ils doivent laisser la place à ceux qui attendent. Le libre-service s’organise autour de listes d’attentes. Les rendez vous sont fixés et tenus. La consultation est assurée par vagues successives pour une heure de présence devant l’écran. Les bénévoles présents régulent les tours et les places et sont garants du traitement égalitaire qui existe à l’Agora. Au fur et à mesure, à travers la pratique, les utilisateurs prennent conscience, s’ils ne le connaissaient pas avant, de l’étendue des possibilités qu’offre Internet. Concrètement, l’observation des usages durant les périodes en libre-service permet de donner quelques indications quant à ceux qui sont les plus effectués. Pour la plus grande partie des utilisateurs étrangers après la sacro-sainte consultation du courrier, le navigateur va ostensiblement se positionner sur des sites des journaux du monde entier. Ils sont en même temps très mobilisés par les outils de traduction en ligne. Les bénévoles considérés comme dépositaires de la langue française doivent aider et valider les traductions automatiques. Là parfois les versions laissent à désirer. Fébrilement, on saisit le casque audio pour immédiatement se lancer dans la recherche des radios. Ainsi avec facilité on peut se brancher sur radio Cameroun ou Minsk ou Ottawa.

Les demandes plus ciblées apparaissent ensuite. Il s’agit par exemple de retrouver dans les archives militaires la trace d’un grand-père tirailleur algérien décédé au front au moment de la Grande Guerre. Il revient aux bénévoles d’aider à formuler les recherches à l’aide des moteurs de recherche. Les requêtes doivent être efficaces. Les sujets sont aussi hétérogènes que les suivis médicaux. Que faire en cas de maladie, comment interpréter tel résultat ? Qui a gagné le match Maroc contre le Sénégal ou comment s’est comporté tel champion local ? Ou de suivre l’évolution des connaissances dans un domaine scientifique ?

Il est aussi observé dans les demandes formulées au cyberespace qu’une part importante de requêtes portent sur des demandes de connaissances se rapportant à des sujets universitaires. Parfois l’accès aux sites audiovisuels permet à certains de venir regarder ce qu’ils n’ont pu regarder à la télévision. Ils n’ont pas de télévision chez eux. Un ancien employé du commerce au chômage se plaisait à venir tous les lundis pour consulter le site de TF1 et apercevoir les quelques minutes des strasses d’une émission qu’il n’avait pu voir. Il avait été obligé pour survivre de vendre ses mobiliers. Dans cette liste non exhaustive, depuis quelque temps, les sites de rencontres comme les « chats » en direct sont aussi pratiqués d’une manière importante.

L’accès à Internet se définit pour les participants au cyberespace en terme de réponses administratives celles permises par la toile. Un important mouvement s’effectue. Très souvent, il est nécessaire de demander que quelqu’un laisse sa place. Il faut rapidement remplir via le net les démarches administratives pour ne pas perdre les droits. Les ASSEDIC, l’ANPE sont les sites les plus renseignés au cyberespace. Les documents sont consultables en ligne et peuvent recueillir des informations complémentaires quant aux situations des prestataires. Vécu par ceux qui en sont destinataires comme une amélioration ils viennent munis de leurs papiers. Ils expriment souvent l’idée qu’ils se sentent moins stigmatisés en réalisant ces opérations grâce à Internet.

Les titulaires de comptes suivent les procédures, avec les mots de passe. Lorsqu’ils sont en difficulté avec l’outil informatique, les bénévoles répondent à la demande et accompagnent les inscriptions sur la toile. C’est en quelque sorte moderniser le rôle de ce qui se pratiquait autour de l’écrivain public au sein des associations caritatives. Elles remplissaient et remplissent toujours les différents documents qui sont autant de traces indispensables de la gestion de la précarité. Pour le cyberespace, la figure moderne de l’écrivain public retenue se construit autour des courriers électroniques, des renseignements administratifs, et des textes tapés de type CV ou lettres de motivation. Le cyberespace voit se réaliser des démarches administratives qui peuvent aussi concerner la vie associative à laquelle certains essayent de participer. Sur un site, les matchs de football inter foyer se sont enrichis des commentaires, de photos comme des résultats.

La toile Internet c’est aussi le réseau et ses logiques. Les utilisateurs du cyberespace n’échappent pas à la règle. Ils joignent leurs propositions à celles qui existent sur le net. Par exemple ils ou elles viennent au self service et consultent les offres de lieux de résidences et se tenir au courant des évolutions en matière d’hébergements possibles. Ils surveillent de près les places disponibles lors de départ et de place vacante.

Il ne faut pas oublier que dans l’usage de l’ordinateur au cyberespace les webcams sont accrochées et permettent de constituer en direction de la famille au pays des messages audiovisuels. L’enregistrement est réalisé quelques fois et peut être joint comme pièce attachée aux émails.
Quelques participants déjà très au fait de ce qui se fait sur le net se lancent dans la constitution d’un site personnel aidés souvent en cela par les bénévoles compétents.

L’usage de l’ordinateur

S’il y avait une activité qui mobilise de manière importante les énergies, c’est, sans contestation aucune, la possibilité offerte par le logiciel de traitement de texte. Les CV, les lettres de motivations envahissent les écrans, et ce, quel que soit le niveau de connaissance de la pratique du logiciel. Souvent le texte est tapé comme les choses viennent. Il revient aux bénévoles d’être là pour mettre en forme et d’assurer la cohérence avec les règles habituelles. Parfois, la demande de traitement de texte concerne la production de documents universitaires. Cette demande aboutit forcément, pour réaliser la saisie des différentes pages, à des demandes de dérogations de temps de présence. Le cyberespace accueille de la même façon des « écrivains de la rue ». Ils se déplacent toujours avec leurs disquettes. Ils sortent de leurs sacs leurs manuscrits écrits dans et sur leur trajectoire de la rue. Ils viennent ainsi recopier à l’aide du traitement de texte les observations qu’ils se font. Touche après touche, ils inscrivent leurs idées, leurs vécus de la galère. Ils entendent écrire le roman de la précarité. L’activité de traitements de texte qui voit la production de documents associatifs de tout ordre est très importante au cyberespace.

L’activité photo numérique autour de l’apprentissage d’un logiciel traitement de la photo qui a été le langage de la création engagé au sein du cyberespace n’a pas été relancée à cette rentrée néanmoins, elle a mobilisé de nombreuses énergies et fédéré des compétences qui ont pu orienter certaines personnes en direction des carrières se rapportant à la création.

Il reste qu’au sein du cyberespace, scanner est un acte important. Il est possible de copier sur disquette les différents documents voire même des photos de famille (les envoyer en mail). En cas de vol du sac, ils peuvent être ainsi reconstitués.

Conclusion

Les bénévoles, la compétence et la précarité

Cette approche du cyberespace ne peut être faite sans évoquer le rapport qu’entretiennent les bénévoles avec la précarité, leur place dans le processus économique général. Il y a une foule de raisons pour devenir bénévole. Par définition, ils sont compétents et ne se situent pas comme vivant dans la rue. Bien que se situant malgré tout dans une précarité provisoire, ils entendent participer à la restitution de ce dont ils se sentent détenteur, et ce, même s’ils ne situent pas pour le moment comme insérés dans un travail. Eux aussi, ils sont à la recherche d’un emploi. Ce qui du point de vue de la stabilité de l’équipe de bénévoles installe une certaine incertitude des lendemains. Les propositions d’emplois n’attendent pas. Lorsqu’ils s’impliquent comme bénévoles, bien qu’au chômage, ils déclarent vouloir occuper le temps de la recherche intelligemment. D’autres assurent une présence régulière tout en ayant des métiers fortement positionnés. Ils se prennent au jeu et donnent du temps, de l’énergie. L’informatique est leur passion l’enjeu est digne d’intérêt à leurs yeux parfois un point de vue moral sur les sans-abri organise l’argumentaire.

Certains ont des activités professionnelles qui ne sont pas nécessairement à leurs yeux valorisantes et ne renvoient pas nécessairement une vision positive d’eux-mêmes. Ils trouvent dans la pratique du bénévolat un certain plaisir. Les retraités assurent la continuité des activités. Ils se trouvent positionnés après leurs emplois qui parfois ont été subis. Conclure une vie de travail par des activités valorisantes.

La construction d’une certaine typologie permettra de comprendre dans son ensemble le processus.
En tout état de cause, la question du lien social et son corrélat individuel l’estime de soi sont au cœur de la démarche de compréhension et de l’interrogation concernant l’activité du cyberespace positionné dans un océan de précarité et les portes qu’il peut permettre d’ouvrir.

Yves Bucas-Français
(sociologue et bénévole à l’Espace Public Numérique CyberAgora de l’Association Emmaüs, 32 rue des Bourdonnais, 75001 Paris)

[1] Ensemble d’actions coordonnées, de manœuvres en vue d’une victoire. « Le Petit Robert ».

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