Le journaliste
Dominique Lang a signé un article dans le quotidien La Croix du 23 avril 2007 :
"Internet, un rendez-vous pour les personnes en difficulté", papier publié sur internet le dimanche 22 avril au soir. J'ai
été interrogé par Dominique Lang sur l'apport de l'Internet pour les publics
précaires ; vaste et complexe sujet. Voici l'article dans son intégralité
:
INTERNET, UN RENDEZ-VOUS POUR LES PERSONNES EN DIFFICULTE
De nombreuses associations permettent l'accès à
l'informatique des personnes exclues afin de faciliter leur insertion
sociale
Sadok a le sourire. Ce retraité d’origine tunisienne se rend
plusieurs fois par semaine au « cyberespace » de l’Agora-Emmaüs. Dans ce centre
d’accueil parisien, un local discret jouxtant la laverie abrite depuis quatre
ans une série d’ordinateurs connectés à Internet.
« J’envoie des messages à ma fille et à ma famille, en Tunisie », explique
l’ancien travailleur immigré, en France depuis 1956. « Je laisse des messages
et quelques jours plus tard, je viens consulter les réponses », dit-il.
Comme lui, chaque jour, une cinquantaine de personnes, pour beaucoup sans
domicile fixe, passent quelques instants ici. Une population en marge de la
société, mais qui a bien compris la chance que peut constituer
l’informatique.
D’ailleurs, avec ses neuf postes, le cyberespace n’arrive pas à suivre la
demande. « Bien sûr, l’informatique n’est pas un besoin vital pour des
personnes qui sont à la rue ou qui ont faim », concède Ricardo Parrilla,
responsable et fondateur du lieu. « Mais l’usage montre qu’elle peut devenir un
outil essentiel pour l’insertion sociale. »
"Dans ces lieux, on oublie ses soucis"
Depuis 2003, l’association Emmaüs a ainsi créé neuf cyberespaces en région
parisienne. Plus de 4.000 personnes ont profité des consultations en
libre-service en 2006 et plus de 2.000 autres ont bénéficié d’une formation en
informatique, dispensée par des bénévoles. Ainsi, ce que les collectivités
locales avaient lancé depuis une dizaine d’années, en créant des médiathèques
et des « Espaces numériques publics », rejoint désormais, par le biais des
associations, les populations les plus exclues.
Jean-Luc Raymond, « vieux routard des espaces multimédia », comme il le dit
lui-même, estime à plus de 4.000 les lieux d’accès gratuit à Internet
référencés en France. « Ils facilitent l’accès au service public et jouent
souvent un rôle d’éducation citoyenne », s’enthousiasme celui qui a notamment
participé à la mission interministérielle lancée en 1998 sur la question.
« Dans ces lieux, on vient non seulement pour consulter des offres d’emploi,
mais aussi pour naviguer sur des sites culturels ou se former. Pendant ce
temps, on oublie ses soucis. » Pour Marion Desrumeaux, une étudiante en
sociologie qui a travaillé sur la question, l’accès direct à l’actualité est
aussi essentiel. « La connexion à Internet permet de ne pas être exclu de
l’information », soutient-elle.
Lieux prétextes pour nouer des liens
Ces espaces d’information constituent également des lieux prétextes pour
nouer des liens avec d’autres. Avec les bénévoles bien sûr, mais aussi, du fait
de la neutralité de l’ordinateur, avec des inconnus rencontrés sur Internet.
Beaucoup utilisent les messageries instantanées, parfois même les webcams, ces
petites caméras numériques qui permettent aux interlocuteurs de se voir en
direct.
« Quand une personne reçoit une réponse à son premier message Internet, c’est
comme si une nouvelle place dans la société lui était reconnue : “On me parle”
», commente Jean-Luc Raymond.
Après avoir connu l’anonymat des rues et des files d’attente, l’interactivité
d’Internet devient alors une vraie chance. Les administrations l’ont d’ailleurs
bien compris : les caisses d’allocations familiales, par exemple, ont mis en
place un site et des bornes d’accès pour les personnes bénéficiant de diverses
aides sociales.
Certains sites restent trop complexes à manipuler
Mais tout n’est pas réglé pour autant. Certains sites restent
trop complexes à manipuler et nécessitent encore un accompagnement
personnalisé. D’autant que les personnes à la rue ont leurs propres limites que
l’ordinateur peut révéler cruellement : analphabétisme, maîtrise limitée du
français, déficits visuels ou manuels, voire pertes de mémoire ou de
concentration.
Pour autant, les personnes qui franchissent le pas progressent nécessairement.
Bruno Oudet, qui a lancé le projet « Internet de rue » destiné aux SDF du
quartier de Belleville, à Paris, l’a expérimenté à maintes reprises sur le coin
d’un trottoir, avec des personnes à la rue.
Plus étonnant encore, la fréquentation d’un cyberespace pousse souvent l’usager
à numériser les éléments essentiels de son identité : courriers électroniques,
copies scannées de documents importants, voire photos de famille. Un espace
d’intimité et de mémoire préservé sur un petit support informatique individuel,
de type clé USB.
L’adresse électronique remplace alors les boîtes à lettres en poste restante
que proposent certaines associations. Une manière de donner du sens au virtuel,
au profit de ceux qui vivent une exclusion bien réelle."
Dominique LANG