Jean-Luc Raymond

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jeudi 8 février 2007

Gérard Blanchard, Typographie à l'ère de l'informatique et de l'Internet

Typographe, responsable pendant de nombreuses années des Rencontres internationales de Lure, Gérard Blanchard fut un brillant sémiologue et chercheur. J'ai eu la chance de l'avoir comme professeur à l'Université de Paris 3 - Sorbonne Nouvelle lors de mes études initiales. C'était un personne passsionnée et passionnante qui savait transmettre son goût immodéré pour la typographie et l'analyse de l'image, et m'a beaucoup appris sur l'art de la mise en page alors que la Publication Assistée par Ordinateur se faisait naissante.


Gérard Blanchard était un proche de Roland Barthes qui a dirigé sa thèse en 1980. Je viens de redécouvrir un ouvrage de référence de Gérard Blanchard (décédé en 1998) qui fut sa dernière publication : "Aide au choix de la typo-graphie, Cours supérieur, A l'usage des personnes qui pratiquent la PAO (Mac et PC)" (Alexandre Perrousseaux éditeur). Pour les personnes s'intéressant à la typographie, la consultation de ce livre apporte des bases sur la connotation des caractères et typos à travers l'Histoire et jusqu'aux Années 90. Gérard Blanchard évoque le rôle de l'informatique et de l'Internet sur la transformation de la typographie dans un dialogue :

"Le metteur en page. - Typographie ? Pourquoi utilises-tu cette vieille expression ?

L'auteur. - Il n'y en a pas d'autres. On y est confronté tout de suite en ouvrant son ordinateur. Une des premières questions c'est : Quelle typographie ? C'est-à-dire le choix d'un caractère.

Le metteur en page. - Alors, pourquoi l'utilises-tu en séparant les deux mots : typo et graphie ?

L'auteur - Pour montrer que quelque chose d'irréversible s'est produit avec la micro-informatique ; la typo est devenue graphie et la graphie image. La typo-graphie n'est pas seulement une légende d'image, mais une image à part entière qui émerge de plus en plus à la connaissance de notre regard, à cause de son affichage généralisé sur les murs et de son affichage-écran qui commence à poser des problèmes nouveaux de lecture."


En fin d'ouvrage, Gérard Blanchard évoque les typo-graphies "nomades" sur le Web :

"Avec le XXIe siècle le temps n'est plus ce qu'il était (...) Aujourd'hui, nous sommes dans les marges de la typo-graphie, que Mallarmé aborda il y a un siècle (...) L'image numérique, l'informatique et les télécommunications (Internet) nous invite à une navigation dans un nouvel espace. C'est une nouvelle guerre de course, entre des textes que balisent des mots clefs, des icônes animés, des signaux sonores et des couleurs qu'il est loisible d'arranger selon les lois encore incertaines d'un blason reconsidéré ou selon une palette de peintre. La création des passages (les liens) est la première obligation exigée par les nouveaux médias. (...)

Outre la répartition des paquets de textes dans des "lieux de mémoires", le son, l'animation, la couleur jouent un rôle capital, mais déroutant pour les amateurs de beaux livres et pour les typographes qui n'en finissent pas d'épuiser l'héritage de Gutenberg à travers ses avatars électroniques."

samedi 27 janvier 2007

Lawrence Lessig, L'avenir des idées, Le sort des biens communs à l'heure des réseaux numériques, téléchargeable gratuitement

L'essai de Lawrence Lessig "L'avenir des idées - Le sort des biens communs à l'heure des réseaux numériques" publié il y a quelques mois en français aux Presses Universitaires de Lyon est désormais téléchargeable gratuitement sur le site des PUL à cette adresse en .pdf (306 pages) ; une traduction de l'anglais par Jean-Baptiste Soufron et Alain Bony.


Ouvrage essentiel que le New York Times a qualifié ainsi : "un livre qui vous secoue et vous fait prendre conscience de ce que l'on perd lorsque les idées sont transformées en propriété intellectuelle", "L'avenir des idées" de Lawrence Lessig montre (avec de nombreux exemples) comment les excès de la réglementation et les dérives monoplistiques (notamment le droit d'auteur) dans l'univers de l'Internet ont pour conséquence directe de diminuer les capacités d'innovation et de créativité. L'analyse est abordée sous 3 angles : juridique, politique et philosophique.


Au coeur de ces questions, notre avenir à tous et des questions essentielles : pouvons-nous définir et préserver des biens communs informationnels ? Saurons-nous sauvegarder l'échange de connaissances en ligne ? Quelle place pour le partage de savoirs sur Internet ?


Ce cyberespace, véritable "cité numérique" est un espace de pouvoir, de créativité, d'échange où est établi un jeu d'acteurs industriels qui ont pour dénominateurs communs d'influer mondialement sur nos cultures et sur des projets politiques. A nous de comprendre et d'agir pour que l'innovation et l'expressivité soient aussi au coeur de nos préoccupations. C'est ce à quoi l'essai de Lawrence Lessig nous fait invariablement réfléchir :

"Les innovations que j'ai décrites découlent de l'environnement constitué par le Net. Cet environnement est une association équilibrée entre réglementation et liberté. Il est sensible aux modifications de cet équilibre. Si les contraintes sur la couche des contenus deviennent plus lourdes, l'innovation qui repose sur des contenus libres sera freinée. Si l'accès garanti par le bien commun de la couche du code est soumis à des conditions ou des limitations, alors l'innovation qui en dépend sera menacée. Cet environnement établit un équilibre entre ce qui est libre et ce qui est sous contrôle. Préserver cet environnement implique aussi de préserver cet équilibre."


Lawrence Lessig est Professeur de Droit à la Stanford Law School. Titre original de l'ouvrage : "L'avenir des idées - Le sort des biens communs à l'heure des réseaux numériques" : "The Future of ideas - The Fate Of The Commons In A Connected World".

lundi 15 janvier 2007

Le multitâche ou le plurimédia chez les jeunes internautes

Béatrice Copper-Royer (psychologue et psychothérapeute) et Catherine Firmin-Didot (journaliste à Télérama) ont publié à la fin de l'été 2006 : "Lâche un peu ton ordinateur! Comment mettre des limites ?" (chez Albin Michel), un livre de conseils responsabilisants pour les parents et d'explication sur ce que sont les pratiques actuelles de l'Internet, des jeux vidéos et de la mobilité technologique chez les jeunes.


Sans diaboliser les risques de l'Internet, dans "Lâche un peu ton ordinateur! Comment mettre des limites ?", Béatrice Copper-Royer et Catherine Firmin-Didot posent des jalons pour réfléchir en famille aux utilisations des outils technologiques par les enfants et les adolescents. Extrait de cet ouvrage sur le multi-tâche ou le plurimédia utilisé par les enfants.

"Nous n'avons jamais bien compris comment certains enfants pouvaient faire leurs devoirs tout en regardant la télévision. Avec Internet, ils ont franchi un échelon de plus dans cette acrobatie. Car l'ordinateur n'a pas toujours remplacé le petit écran : dans certains cas, il s'y ajoute! Il n'est pas rare, en effet, que des enfants suivent d'un oeil une conversation sur MSN, tout en jetant l'autre sur un travail scolaire, le tout devant la télévision allumée ou sur un fond de musique téléchargée! Si vous vous en étonnez, ils rétorquent que le travail en question n'est du recopiage, lequel ne demande aucune concentration.

La nouvelle génération semble s'être habituée aux sollicitations multiples qui, désormais, nous assaillent sans cesse, dans la rue, dans les magasins, mais aussi dans nos foyers. On ne peut effectuer un trajet dans une ville sans subir quantité d'incitations visuelles ou sonores, par le biais de publicités, de messages ou de musique de fond. Tant de loisirs nous sont proposés que nous ne savons plus très bien où donner de la tête. Prenant conscience que nous n'aurons jamais le temps de profiter de tout, nous éprouvons un sentiment diffus de frustration. Ce problème de la pléthore que nous avons évoquée précédemment, nos enfants s'y sont adaptés à leur manière : ils consomment tout en même temps! Pas forcément pour le meilleur : les professeurs soulignent leurs difficultés croissantes à approfondir leurs idées."

vendredi 12 janvier 2007

Eric Klinenberg, Internet et la concentration des contenus par les groupes d'informations traditionnels

Le média Internet n'est pas le média de la liberté absolue. Internet est un média de concentration. Professeur de sociologie à la New York University, Eric Klinenberg publie ce mois-ci un livre qui va à contre-courant du discours actuel commun sur la libération de la parole sur Internet, la prolifération des contenus, le fonctionnement des médias sur Internet et la distribution via le Web de l'audio et de la vidéo : Eric Klinenberg "Fighting for Air: The Battle to Control America's Media" (chez Metropolitan Books, 352 pages).


Eric Klinenberg centre son discours sur le fossé numérique : "Les personnes disposant de revenus importants et d'un bon niveau d'instruction sont plus aptes à se servir d'Internet et donc plus capables d'accéder en ligne aux dernières nouvelles, à la documentation et aux services disponibles" et sur la concentration des contenus par de grands groupes de médias.


Vous pouvez consulter une interview vidéo d'Eric Klinenberg par Bill Moyers (PBS) à propos de son essai "Fighting for Air: The Battle to Control America's Media" en ligne à cette adresse.


Le Monde Diplomatique de Janvier 2007 reproduit un extrait de l'ouvrage d'Eric Klinenberg en 2 pages avec le titre : "Les bénéficiaires inattendus du miracle internet. Ce rêve envolé d'une information égalitaire" ; extrait :

"Les discours convenus sur l'essor révolutionnaire d'un journalisme de terrain pratiqué par une infinité de "blogueurs", menacent de dissimuler que les multinationales de la communication convergent vers Internet pour y amplifier leur voix et leur pouvoir. L'idée selon laquelle les nouvelles technologies de l'infrmation auraient rendu caducs les risques de concentration constitue le mythe principal et le plus dangereux de l'ère numérique.

Selon le "Rapport sur les médias 2006" du Project for Excellence in Journalism (PEJ) "Internet a longtemps été caractérisé par le nombre illimité de ses nouveaux sites d'un bout à l'autre du spectre des opinions politiques. Toutefois, les sites les plus populaires sont associés aux groupes de médias les plus puissants. Parmi les 20 sites les plus visités en 2005, d'après l'indice Nielsen-Net, 17 étaient liés à des groupes d'information traditionnels, c'est-à-dire produisaient l'essentiel de leur contenu mis en ligne pour des quotidiens, des chaînes de télévision ou des magazines." (...)

Les grandes entreprises de médias ont ainsi transformé les vastes espaces d'Internet en une énorme caisse de résonance où des textes identiques se font écho d'un site à l'autre sans que le journalisme original y gagne. Ne disposant pas d'un modèle économique pour Internet, les gestionnaires des principaux sites ont même eu tendance à réduire le nombre de professionnels qui y travaillaient à des tâches d'édition, de réécriture et de recherche de contenus entre 2003 et 2004.
Résultat : près de 60 % des dépêches d'agence étaient mises en ligne telles quelles. Analysant près de 2000 publiés par les 9 principaux sites, le PEJ a conclu que "le contenu qu'ils offrent sur la Toile, s'il a augmenté en volume, en actualité, et en sophistication technique, demeure largement une morgue à dépêches, sujets de seconde main et articles recyclés à partir des quotidiens du matin"."

mercredi 10 janvier 2007

La convergence numérique, où en est-on ?

Dans le quotidien Libération daté du mercredi 10 janvier 2007, le journaliste Christophe Alix signe l'article : "Convergence numérique: l'ère de la grande pagaille : Informatique, téléphonie et télévision multiplient standards et appareils de lecture" qui donne la parole à Olivier Bomsel et Gilles Le Blanc, chercheurs au CERNA, laboratoire d'économie industrielle de l'Ecole des mines de Paris et spécialistes de l'économie du numérique.


Olivier Bomsel et Gilles Le Blanc sont deux des coauteurs d'un essai paru en 2006 sur la monétisation des contenus culturels comme objets économiques différents des autres flux d'information : "Modem le Maudit : Economie de la distribution numérique des contenus" (aux Presses de l'École des Mines).


Au coeur de cet entretien, le concept de convergence numérique, souvent présenté comme inévitable mais qui est un serpent de mer dans les nouvelles technologies depuis plus de 10 ans. Les aficionados de l'informatique et de l'internet en rêvent. Encore faut-il être d'accord sur ce qu'on désigne par convergence numérique :

"Olivier Bomsel : C'est un terme passe-partout pour dire que, à l'ère du numérique, toutes les machines (téléphone, ordinateur, téléviseur, baladeur...) sont conçues pour capturer, traiter, lire, stocker des suites de 0 et de 1, autrement dit le code binaire permettant de formater n'importe quel son, image ou texte. Comme le montre cette grande foire qu'est le rendez-vous annuel de Las Vegas (CES - Consumer Electronic Show), cet ensemble de techniques n'est pas appréhendé de la même manière par les différents acteurs du numérique. D'où ce mélange permanent de concurrence et de complémentarité. C'est plutôt la confusion qui règne !

Gilles Le Blanc : Pour moi, la convergence représente à la fois la compatibilité potentielle d'un très grand nombre de services et la multiplication du nombre d'équipements, les deux étant intimement liés. C'est parce qu'un mobile peut être compatible avec un PC qu'il y a convergence des télécoms et de l'informatique. La différence par rapport à la convergence version an 2000 telle qu'elle était présentée par un Jean-Marie Messier, c'est que tout ne passe plus par le tuyau unique d'un seul fournisseur à destination d'une multitude de supports."

samedi 6 janvier 2007

Autocybergraphie (tendance 041)

La rubrique tendance, c'est un mot, une expression, un lieu, une chose comme reflet de notre temps, miroir de l'instant ou inscrit dans l'avenir, porteur de sens dans les circonstances dans lequel on le prononce, dans son champ énonciatif et contextuel. Mot, expression à suivre, objet utile ou inutile, lieu en devenir...


Le terme autocybergraphie a fait son apparition vendredi sur le blog du chroniqueur Bertrand Lemaire pour Le Monde Informatique : "Autocybergraphie" qui désigne un type de nouveau récit littéraire, selon l'auteur de l'article :

"Pomme Q (de Emilie Stone) est, à ma connaissance, la première autocybergraphie. (...) Expliquons donc de quoi il s'agit : c'est le récit de la vie d'un ordinateur rédigé à la première personne. Bref, l'ordinateur (un portable Apple en l'occurrence) raconte sa propre vie et celle de son entourage. L'exercice n'était pas simple et il a été plutôt bien réussi : l'anthropomorphisme se limite à la conscience des ordinateurs (base nécessaire pour qu'il y ait récit à la première personne)."


Le roman Pomme Q de Emilie Stone est paru le 4 janvier 2007 aux Editions Michalon. Emilie Stone est journaliste et a notamment travaillé pour Radio Nova et l'Autre Journal.


On ne sait pas vraiment s'il s'agit là d'une première autocybergraphie que cette fiction. Il existe déjà des oeuvres fictionnelles faisant parler des objets ou bien sûr des animaux et végétaux. Et puis, dans un ton humoristique, l'ordi-narrateur existe déjà, il apparaît dans ce billet de blog!

vendredi 29 décembre 2006

Lache tes coms, la sociabilité numérique des adolescents via les blogs, Dominique Cardon et Hélène Delaunay-Teterel

Le dernier numéro de la revue scientifique Réseaux (Volume 24, n°138, 2006, chez Hermès/Lavoisier) porte le titre "Les blogs" avec un dossier complet sur ce type de publications. Le sommaire, la présentation du dossier et les résumés des articles sont téléchargeables à cette adresse.


Les articles présentés : "Le blogueur à l'épreuve de son blog" par Mathieu Paldacci ; "La sociabilité juvénile instrumentée. L'appropriation des blogs dans un groupe de collégiens" par Cédric Fluckiger ; "Etats-Unis : les weblogs d'actualité ravivent la question de l'identité journalistique" par Florence Le Cam ; "La blogosphère, un cinquième pouvoir ? Critique du journalisme et reconfiguration de l'espace public au Portugal" par Marcia Rogerio Grilo et Nicolas Pélissier ; "Wikipédia, un dispositif médiatique de publics participants" par Julien Levrel ; "L'histoire de la "dog poop girl" revisitée. Usages et mésusages d'un médium hétérotopique" par Samuel Bordreuil.


Dans le premier article "La production de soi comme technique relationnelle. Un essai de typologie des blogs par leurs publics" de Dominique Cardon et Hélène Delaunay-Teterel, on s'attache notamment à évoquer le rôle de ce type de publication en ligne chez les jeunes et des dominantes de pratiques chez les adolescents dans la partie ""Lâchez vos coms!", la sociabilité digitale des adolescents" :

"Le réseau social "gigogne" des adolescents se caractérise par le volume, la faible spécialisation, l'intensité et la variété des liens mêlant amis très proches et simples connaissances, amis d'enfance et connaissances lycéennes, liens forts et liens faibles. Or le blog offre des ressources particulièrement adaptées à la gestion de ces variations d'intensité au sein d'un réseau amical large.

En premier lieu, à la différence du régime de communication des intériorités, le public destinataire du blog est clairement adressé par l'énonciateur. (...)

La constitution du public répond alors à une logique de bande coalisée en amont de la réalisation du blog. En avançant en âge, les jeunes blogueurs écartent progressivement leur famille de leurs blogs pour le réserver à la seule conversation avec les copines et copains. Le blog s'insère, à côté de l'IM et du téléphone portable, parmi les technologies conversationnelles permettant de maintenir un contact continu avec eux. Alors que le téléphone portable est utilisé pour la coordination et l'IM pour des échanges interpersonnels quasi-synchrones en présence intermittente, le blog vient davantage enregistrer les moments forts de la vie collective des adolescents. On y affiche ses goûts, ses emblèmes culturels et le ressenti des auteurs. De sorte que les usages entrelacés du portable, de l'IM et des blogs permettent aux adolescents de confier à ces derniers la mémoire vivante du collectif. En s'inscrivant dans la gamme des technologies de la conversation juvénile, la possession du blog apparaît aussi comme une quasi-obligation pour ne pas être exclu du groupe de pairs. Et cette pression sociale s'exerce encore sur la vie du blog qu'il faut constamment nourrir et commenter. Le public réclame des mises à jour, des nouveautés pour que la conversation dans les commentaires soit dense et régulière. La quête des commentaires constitue alors un défi central pour les jeunes blogueurs, qui demandent inlassablement aux autres sur leur post : Lâchez vos coms!. La réputation des personnes et de leurs blogs se mesure en effet par l'importance du nombre de commentaires reçus et, pour certains skyblogueurs, celle-ci fait l'objet d'une véritable compétition.

En second lieu, la gestion du public s'exerce aussi par l'affichage des goûts et des pratiques culturelles de l'énonciateur. L'affirmation de ses préférences culturelles joue en effet un rôle décisif à la fois comme instrument de conquête d'une réputation auprès des liens faibles et de singularisation auprès des liens forts. Cette affirmation identitaire passe par un processus de stylisation des goûts "qui tend à radicaliser les appartenances culturelles en public". A travers l'énorme production de collages de photos de stars, de paroles de chanson, d'images de films ou de clips vidéo, les blogueurs produisent un travail de stylisation afin d'articuler une image d'eux-mêmes mettant en cohérence, selon des codes complexes, goûts musicaux, pratiques sportives, tenue vestimentaire et rapport aux différents sous-genres cinématographique ou littéraire. Ce travail de stylisation collective à partir des productions culturelles de masse est indispensable aux logiques d'affiliation qui se constituent dans la formation des sociabilités au collège et au lycée. Cependant, les productions de contenus culturels sur les blogs permettent aussi un travail d'individuation de la relation que chacun entretient avec le style collectif que s'est donné le réseau d'amis."

mercredi 27 décembre 2006

Danilo Martucelli, les revers de la mobilité généralisée

En 2004, l'Institut pour la Ville en Mouvement a publié un recueil de textes aux Editions Belin dans l'ouvrage "Le sens du mouvement, modernités et mobilités dans les sociétés urbaines contemporaines" (sous la direction de Sylvain Allemand, François Ascher et Jacques Lévy) suite au Colloque du même nom en juin 2003 au Centre Culturel inernational de Cerisy-la-Salle.


Dans la deuxième partie de ce recueil "Individu et lien social", Danilo Martucelli (sociologue  au CNRS, CLERSE - Centre Lillois d'Etudes et de Recherches Sociologiques et Economiques - Université de Lille 1) met en évidence le fait que la mobilité s'impose, avec la suractivité et l'immatériel, comme un des indicateurs du prestige social. Pour Danilo Martucelli, ce ne sont plus seulement les modes et les goûts de consommation des classes aisées qui servent à définir le réel mais la globalité de leur existence. Son article "Les revers de la mobilité généralisée" montre que cette existence se caractérise a priori par la suractivité professionnelle, le primat de l'immatériel (gage d'esthétisme) sur le matériel, enfin la mobilité, concrètement la fréquence des voyages et autres déplacements.

"Le réel par excellence est fortement associé, au sens précis du terme, à la mobilité. Elle devient un indicateur du prestige social (faut-il rappeler que la "valeur" d'un cadre se mesure aussi par le nombre de voyages qu'il effectue par mois ?) ; une manière de se représenter les capacités individuelles de vaincre l'espace et le temps, de réaliser un fantasme d'ubiquité, d'agir, en même temps, à différents endroits. En dépit de certaines exagérations, Bauman a justement insisté sur une des significations majeures de la mobilité aujourd'hui en soulignant à quel point la mobilité de l'espace "est devenue le facteur de stratification sociale le plus puissant et aussi le plus recherché" (Bauman Z., Globalization. The human consequences, New York, Columbia University Press, 1998 paru en français sous le titre : Le coût humain de la mondialisation, Paris, Hachette, 1999).

Dans un univers où l'espace cesse en quelque sorte d'être une limite incontournable à l'action et à la communication, le signe majeur de reconnaissance, sous l'emprise de la "mobilité généralisée", devient la co-présence physique. Dans la mesure où les individus peuvent davantage agir ou se manifester à distance, à l'aide de nouvelles technologies de communication, la présence physique directe, et donc la possibilite de la mobilité, devient le critère suprême permettant de mesurer la valeur réelle octroyée à l'activité ou à la rencontre. Walter Benjamin l'a bien entrevu jadis, lorsqu'il s'est penché sur la reproductibilité de l'art : la possibilité de la multiplication des copies ne fait qu'augmenter l'aura de l'original. De même, le fait de pouvoir multiplier votre présence grâce à l'action à distance donne à l'interaction en face à face une valeur, normative et marchande, toute nouvelle.

Néanmoins, pour importante que soit la mobilité, elle ne saurait pas, à elle seule définir ce qu'est le "réel" aujourd'hui. C'est la réunion de ces trois facteurs, plus ou moins imaginaires ou fantasmatiques, qui finissent par condenser, dans la représentation sociale, le sens du réel.

Bien entendu, il faudrait encore ajouter bien d'autres éléments afin d'avoir une représentation plus exacte du "réel", et pourtant ces trois-là en constituent bel et bien le triangle de base. En s'aimantant entre eux, ils dessinent la définition légitime du réel. Certes, il est vrai que dans ses formulations les plus fantasmées, cette zone d'expérience, cette vie-là, ne concerne qu'une toute petite minorité d'individus. Davantage même : ceux qui l'éprouvent vraiment n'en sont pas moins, même si c'est autrement, assaillis également par le sentiment que la "vraie vie" est ailleurs. Mais il n'en est pas moins vrai que c'est au travers de cette zone d'expérience que se définissent en cascade toute une série d'autres expériences sociales, dans le vertige, plus ou moins achevé, de la déréliction. Il s'agit bien de deux zones parallèles d'expériences (mi-vraies, mi-imaginaires mais ayant des conséquences toujours effectives), qui ne cessent de s'entre-regarder : l'une, de manière oblique et épisodique afin de mieux asseoir sa distance ; l'autre, de manière constante et agonique, afin de mieux se rappeler son infortune. Et lorsque, par hasard, ceux qui sont dans cet "autre monde" s'aventurent dans le premier, comme le personnage de Proust dans le salon des Guermantes, on ne peut que faire l'étrange constat de l' "irréalité" du lieu que l'on "souille" : la "vraie vie" est par définition même celle dont on est à jamais exclu."

lundi 25 décembre 2006

Howard Rheingold, convergences et mobilité

En avril 2006, à Mill Valley en Californie, Howard Rheingold, penseur américain de la mobilité, prospectiviste des nouvelles technologies, chargé de cours à l'Université de Berkeley et Stanford, a écrit le préambule du premier cahier de tendances de Jean-Claude Decaux "Mobilités : la clé des villes" édité en un nombre restreint d'exemplaires en juin 2006. Howard Rheingold intitule son article "Convergences" dessine le paysage d'une redéfinition par les citadins de leur conception de la mobilité :

""Mobile" veut dire que l'on est connecté à son réseau social, que l'on organise son temps et ses rendez-vous à la volée, que l'on s'associe spontanément à des "flashmobs" (événements spontanés), que l'on improvise des fêtes, que l'on rejoint une manifestation annoncée par SMS, que l'on consulte ses e-mails ou que l'on soit, que l'on publie une image sur le Web, que l'on envoie une vidéo à ses amis, que l'on consulte un service cartographique pour définir un parcours sur mesure... Avis aux technophiles : il est déjà possible de croiser son répertoire téléphonique avec des cartes de ville - cette pratique naissante se fait appeler MoSoSo (Mobile Social Software). Tout comme les communautés virtuelles ont fleuri dans les années 1990 et que le téléphone mobile s'est généralisé en 2000, on peut supposer que la géolocalisation, doublée d'applications MoSoSo, va, à son tour, engendrer des comportements techno-sociaux qu'il nous est impossible d'imaginer à ce jour. Toutes ces technologies de poche ou celles embarquées dans notre environnement quotidien modifient notre rapport à la ville et à sa périphérie. A travers elles, nous étendons le centre au-delà de ses limites, messageries, e-mail vocal, conférences téléphoniques et "podcasts" transforment notre rapport à l'espace, au temps et aux transports. Le "temps mort" des longs trajets ne fait-il pas désormais partie du temps de travail ? La voiture ne devient-elle pas une extension de notre bureau ? Paradoxalement, alors que les outils de la mobilité favorisent un étalement urbain irréfléchi, les enjeux écologiques poussent les villes à encourager des comportements, des énergies et des infrastructures de transports plus durables.

Qu'ils soient en ville, en périphérie ou en mégapole, les individus se servent de leurs téléphones ou de leurs ordinateurs de poche pour synchroniser habilement leurs parcours aux modes de transports disponibles, simulant ainsi des modes de transports publics "à leur disposition", où et quand il faut.

Les travailleurs indépendants et les travailleurs à domicile composent leur propre temps d'activité, d'autres travaillent indifféremment à l'heure de Hong Kong ou de New York, d'autres encore arrivent du monde entier à toute heure... Les rythmes et les horaires de la ville subissent, eux aussi, une mutation profonde. Munis de nouveaux outils, les citadins s'amusent à jouer avec l'éphémère en créant une ville jadis impossible. E-mails et SMS suffisent à coordonner des événements communautaires, à réunir ou à donner naissance à des masses critiques (réunions de cyclistes et de "rollers"), à se donner rendez-vous pour une projection de film en plein air ou en appartement (micro-cinéma)...

Au début du XXe siècle, le chemin de fer, l'ascenseur et le téléphone ont rendu possible une nouvelle vie urbaine : la ville des gratte-ciel, la ville des petites et moyennes entreprises, la ville des flux péri-urbains, la ville des foules anonymes... Au début du XXIe siècle, les outils de l'ubiquité se combinent pour créer de nouvelles villes, de nouveaux comportements sociaux et, ainsi, une nouvelle définition de l'être mobile."

mercredi 6 décembre 2006

Alberto Manguel, sa bibliothèque non numérique

L'essayiste argentin Alberto Manguel publie aux Editions Actes Sud "La Bibliothèque, la nuit", un ouvrage passionnant où il explique comment il s'est installé en 2000 dans un hameau de Poitou-Charentes, près de Châtellerault, pour amener, dès 2001, les 30 000 ouvrages qu'il possède, dans un même lieu ; une expérience rare. Lire à ce sujet l'article "Alberto Manguel : la bibliothèque, point fixe"


Dans le Nouvel Observateur du 30 novembre 2006, Alberto Manguel répond aux questions du journaliste Didier Jacob sur cette aventure de bibliothèque au coeur du rural et est interrogé sur les bibliothèques en ligne ; extrait :

"Je ne rejette pas du tout l'électronique. Ce serait absurde. Comme cette amie d'Horace Walpole qui s'exclamait un jour : "J'accepte l'Univers!" Et Walpole avait répondu : "Tant mieux!" L'électronique est là, inutile de se demander si on l'accepte ou non. Elle permet des choses très utiles. Elle permet d'indexer les textes, par exemple. De retrouver facilement un mot ou une phrase. Mais la lecture n'est pas seulement ça. Si j'ai besoin de lire un livre, pas seulement pour le consulter, le texte électronique n'est pas un moyen commode. Qui peut lire un roman entièrement sur internet ? Le livre reste indispensable. Et qu'on ne me parle pas d'interactivité. Je cite volontiers en exemple le cas d'un écrivain français, Joseph Joubert, qui ne gardait dans sa bibliothèque que les livres qu'il aimait. Il arrachait même, dans ses ouvrages préférés, les pages moins bonnes, et les jetait au feu. Si ce n'est pas une bibliothèque interactive."

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