L'hebdomadaire Courrier International, dans son édition du 31 août (n°826), consacre sa couverture et un dossier central de 7 pages à l'actualité de l'Internet marchand : "La révolution Web 2.0 : Quand le Net devient une communauté" montrant les différentes facettes du concept Web 2.0, d'un enthousiasme certain à un scepticisme affirmé. Retour sur ce dossier et ses composantes.


Quand les internautes tissent eux-mêmes leur toile (Newsweek, Etats-Unis) - (à lire en ligne ici)


Le premier article reprend des extraits d'un papier de Newsweek du 3 avril 2006 intitulé "The New Wisdom Of the Web" (par Steven Levy et Brad Stone) traduit en un titre évocateur : "Quand les internautes tissent eux-mêmes leur toile". Les auteurs décrivent le phénomène Web 2.0 comme une nouvelle génération de sites dont le fonctionnement est fondé sur la participation des internautes prenant pour exemple le succès commercial fulgurant des mini-sites MySpace et la stratégie exemplaire de la plateforme FlickR, qui permet la création d'espaces en ligne de partage de photos.


Le contenu apporté par les utilisateurs ("user-generated content") est le nerf de la guerre que se livrent les services Web 2.0 mais cela va plus loin, les internautes (consommateurs) étant invités à organiser ces données (souvent l'un ne va pas sans l'autre). C'est l'exemple de Del.icio.us créé il y a 2 ans par l'américain Joshua Schachter, un site où les internautes du monde entier inscrivent des URL, les caractérisent et catégorisent par des marqueurs ou mots-clés ("tags"), le tout étant réutilisé et partagé par les utilisateurs de Del.icio.us.


L'article des deux journalistes va plus loin en insistant sur la porosité des données échangées et partagées entre des sites et plateformes concurrentes rendue possible via les API, le RSS ou AJAX :

"La plus belle illustration de ce fonctionnement est le système des mash-ups (mixages ou applications composites). C'est au départ une technique de hackers, qui consiste à extraire des éléments (vidéos, musique, images...) de leur site initial et à les combiner avec d'autres, pour informer ou faire rigoler. Certains ont aussi "emprunté" une liste d'appartements libres proposés sur Craigslist [un service de petites annonces classées et localisées] pour l'installer sur une carte de Google Maps".


La conclusion sonne comme un hymne au Web 2.0 dans une forme très lyrique et inconditionnelle :

"MySpace, FlickR et les autres ne sont pas des endroits où aller, mais des choses à faire, un moyen de s'exprimer, de rencontrer d'autres personnes et d'étendre ses propres horizons. Le cyberespace était un endroit lointain. La Toile, c'est chez nous".


Web 2.0, un concept à tiroirs (Slate, Etats-Unis)


Deuxième article du Dossier Web 2.0 de Courrier International, "Web 2.0, un concept à tiroirs", paru sur Slate le 29 mars 2006 sous le titre originel : "Web 2.0: The new Internet "boom" doesn't live up to its name" ou un essai de définition du Web 2.0 par Paul Boutin. S'agit-il d'une technologie, d'un état d'esprit ou d'une manière de monétiser Internet ?


A cela, le journaliste et ex-ingénieur au Massachusetts Institute of Technology s'interroge sur la terminologie Web 2.0 recouvrant des réalités différentes et non imbriquées (Paul Boutin parle même de "choses antinomiques") dès lors qu'on se place du côté de Tim O'Reilly, celui a qui a lancé le terme en 2003 ("un méli-mélo d'outils et de sites qui encouragent la collaboration et la participation"), du côté des développeurs ("tous les logiciels et langages utilisés pour créer les fonctionnalités époustouflantes des sites labellisés en tant que tel") ou dans une troisième acception dite "tactique Web 2.0" vue de la Silicon Valley ("une volonté de faire de l'argent en finançant un site alimenté en contenu par ses utilisateurs").


Au delà de l'image cool du "2.0" utilisé à toutes les sauces du marketing aujourd'hui, Paul Boutin fait preuve d'ironie au regard du marché de l'Internet :

"La récupération commerciale du Web 2.0 est la clé pour comprendre ce que le terme désigne réellement. C'est parce qu'ils ont raté le boom du Web 1.0 que la nouvelle génération de créateurs d'entreprises colle l'étiquette Web 2.0 sur tout ce qui se fait. (...)

Il existe un moyen tout simple de décrire la nouvelle culture de la participation en ligne sans avoir à invoquer le Web 2.0. Dites simplement Internet. Vous verrez alors que tout le monde comprend enfin ce que vous voulez dire".


Transférer son bureau en Sicile (Aera, Japon)


Tiré de l'hebdomadaire nippon AERA, l'article de Hiroki et Hideo Sato "Transférer son bureau en Sicile" montre qu'Internet modifie les habitudes de travail au Japon dans le secteur des nouvelles technologies, que l'internationalisation des services est nécessaire et permet le développement de certaines contrées dans le monde.


Il est montré en exemple un groupe de 5 personnes (collègues de travail et confrères) en "voyage de création" de 24 heures dans une ville thermale proche du Mont Fuji, qui ont pour objectif de créer un produit durant ce laps de temps, une pratique qui tend à se répandre au pays du soleil levant, le concept du "bureau à l'étranger" pour transférer temporairement son lieu de travail en dehors du Japon (dans le cas évoqué à Florence, en Italie) ou le "one day free" pendant lequel l'employé ingénieur de la société Mixi (blogs, partage de photos en ligne...) est bien à son bureau, mais ne participe durant cette journée au choix dans la semaine à aucune réunion et est dispensé des tâches courantes.


Autre fait japonais, une expression inédite prononcée par Yosuke Akatmatsu, créateur de l'entreprise Sidefeed, une société "au coeur de la tendance Web 2.0" avec système de notation de blogs : privilégier les blogueurs influents qu'il appelle les "intellectuels commerciaux" et propose la plupart des services de son entreprise en anglais... La moitié de ses utilisateurs habitent un pays anglophone!


Enfin, il est cité dans cet article les propos de Sayaka Murata, de l'ONG japonaise Kamonohashi Project qui donne accès à l'informatique et à l'Internet à des enfants cambodgiens défavorisés et leur enseigne l'outils informatique :

"Des adolescents qui fouillaient les montagnes d'immondices pour trouver de quoi survivre chaque jour sont capables aujourd'hui de créer un site Internet"...


... Et de citer le service Google Adsense qui permet à des internautes de ce pays de gagner avec ce programme de publicités plus de 10 000 yens par mois (soit 68 euros)... Ce n'est pas de l'argent de poche dans cette contrée! Et de conclure en franchissant un pas, avec un optimisme forcené:

"La véritable valeur du Web 2.0 sera peut-être de réduire la fracture entre les pays industrialisés et ceux en voie de développement."


Le nouveau royaume des idiots (Der Spiegel, Allemagne)
  - (à lire en ligne ici)


Dernier article du Dossier Web 2.0 de Courrier International, une interview pour Der Spiegel du philosophe allemand et spécialiste de la Communication et des médias Norbert Bolz qui est très critique sur les utilisations des nouvelles formes de communication : "[Elles] conduisent au règne de l'opinion, de l'exhibitionnisme, de la précipitation et à la fin de la raison". Norbert Bolz n'est pas tendre en effet dans ces propos :

"En quoi la navigation sur le Net change-t-elle nos habitudes de pensée ? La raison occidentale avec sa structure thèse-antithèse-synthèse peut-elle encore fonctionner dans notre culture versatile du clic ?

Chez Kant, la raison n'est assurément pas limitée par le temps. Avec Habermas, on peut encore discuter pendant un temps infini. Cela est toutefois de plus en plus irréaliste. Aujourd'hui, il s’agit de passer au crible le plus de matériel possible en un temps le plus court possible. En un mot : la raison classique était indépendante du temps ; aujourd'hui, nous n'avons pas la tranquillité nécessaire pour traiter les informations les unes à la suite des autres. Il vaut mieux repérer l'important en quelques secondes que maîtriser la déduction."


Une conclusion en forme d'interrogation et de doute sur le Web 2.0, sur les valeurs défendues par ses plus ardents partisans et sur la perte de recul temporel pour porter un regard critique et citoyen sur les outils Web 2.0, leur impact, les données diffusées, disponibles et échangées dans une "culture de l'instantanéité" qui prône l'immédiat comme constante essentielle de la valeur de l'information.