Jean-Luc Raymond

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samedi 5 août 2006

Jean-Yves Boulin : nouveaux rapports au temps et à l’espace : l’ambiguïté du rôle des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication

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Dans l’ouvrage collectif “Nouvelles Technologies et modes de vie : aliénation ou hypermodernité” paru en 2005, sous la direction de Philippe Moati (Professeur de Sciences économiques), Jean-Yves Boulin (sociologue au CNRS et chercheur à l’IRIS, Institut de Recherches Interdisciplinaires en Socioéconomie, voir le site) publie un article intitulé “Nouveaux rapports au temps et à l’espace : l’ambiguïté du rôle des NTIC” décrit le paysage qui se dessine en lien avec les mutations contemporaines au regard du temps et de l’espace avec de nouveaux synchronismes sociaux qui apparaissent, notamment à travers l’usage des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication ; extrait :

“De nouveaux rapports au temps et à l’espace se sont instaurés avec les transformations du travail et de son organisation, avec l’émergence de nouveaux modes de vie et d”habiter, avec l’élargissement des horizons d’appartenance qui est consubstantiel de la mondialisation. De nouvelles opportunités d’utilisation du temps et de l’espace sont apparues, fondées sur la vitesse et la multiappartenance, qui s’imposent comme la condition de l’individu contemporain. Ne pas avoir accès à ces formes d’usage du temps et de l’espace conduit à l’exclusion sociale et citoyenne. Les NTIC participent de ces nouveaux usages et de ces nouvelles représentations du temps et de l’espace avec des effets pour le moins ambivalents. Accélératrices de ces polysynchronies pour certains qui peuvent passer (physiquement ou virtuellement) d’un lieu à l’autre ou user différemment d’un même lieu selon les différents moments de la journée, transiter d’une activité à une autre sans avoir à se déplacer, elles peuvent, en contrepartie, avoir des effets non souhaités sur la quantité du temps disponible et sur la disponibilité du temps. Facteur d’autonomie, les NTIC peuvent se retourner en catalyseur d’une dépendance accrue au regard du temps et de l’espace. Inégalement accessibles dans la configuration sociale actuelle, elles peuvent accélérer le processus actuel d’exclusion sociale et substituer une dynamique d’individuation/atomisation du corps social au processus d’individualisation.

Ces effets que nous estimons négatifs et pervers, apparaissent consubstantiels du développement de ces technologies et proviennent d’une insuffisante articulation entre celui-ci et les dynamiques sociales, sociétales et culturelles caractéristiques du processus continu de modernisation. Elles peuvent aider à une appropriation individuelle et collective du temps et de l’espace sous condition de la mise en oeuvre de politiques qui fassent sens au regard de ces deux ressources, qui construisent un projet collectif dans l’objectif de faire société. Un tél “réencastrement” des NTIC dans les dynamiques sociales et sociétales caractéristiques de la modernisation est nécessaire à leur intégration dans le jeu des acteurs afin qu’elles puissent faire l’objet d’un double procès de réappropriation et de détermination démocratique de leurs finalités. Ces dernières apparaissent en creux lorsque l’on observe que l’usage de ces technologies peut conduire à une segmentation accrue de la société, à un accroissement de la différenciation sociale entre d’un côté les manipulateurs de symboles, polysynchroniques, spatialement hybrides, et de l’autre des individus cantonnés à la monochronie et à l’immobilité sociale et culturelle.”


Source :

Moati, Philippe (dir.) et Boulin, Jean-Yves (juin 2005). “Nouveaux rapports au temps et à l’espace : l’ambiguïté du rôle des NTIC”, in Nouvelles Technologies et modes de vie : aliénation ou hypermodernité, Édition de l’Aube, Collection Petite bibliothèque du Crédoc, Luxembourg, pp. 62-63

vendredi 4 août 2006

Derrick De Kerckhove : mémoires connectives et physiques communautaires

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Derrick de Kerckhove est directeur du Mc Luhan Institute à l’Université de Toronto, Canada (voir le site). Il s’intéresse notamment aux changements qui s’opèrent dans les relations entre médias et sociétés.


Dans l’ouvrage “Mémoire quotidienne, Communautés et Communications à l’Ere des réseaux”, par Federico Casalegno, enseignant-chercheur au MIT (Laboratoire de Communautique Appliquée, Presses de l’Université de Laval, 2005) - voir son site -, son auteur dialogue avec Derrick de Kerckhove sur le thème “La naissance d’une nouvelle physique communautaire et les mémoires connectives”.


L’un des caractères singuliers de nos sociétés est peut-être celui qui pousse les hommes à vouloir construire eux-mêmes leur mémoire, en plus de celle qui émerge par des cérémonies et des traditions. Derrick de Kerckhove (voir sa page) montre comment ce processus est rendu possible par les nouvelles technologies de communication.


Il porte aussi une attention sur la nouvelle “physique communautaire” selon laquelle les liens humains, la qualité de ces liens et leur intensité évoluent selon le type de média utilisé. Cette dynamique a une influence importante dans la création et dans la cohésion communautaire ; extrait de cet article :

“Federico Casalegno : Vous parlez des formes communautaires se fondant sur la dimension physique et sur l’électronique. Comment s’articule, ou s’interpose, cette part de virtuel par rapport à la communauté réelle ?

Derrick de Kerckhove : C’est un domaine qui m’intéresse énormément car je suis en train de porter mes recherches sur la connectivité, l’intelligence connective, l’émotion et les relations connnectives, et sur bien d’autres aspects communautaires.

On s’aperçoit donc que la connectivité c’est le principe qui crée la communauté. Il y a les personnes qui sont nées et habitent dans les mêmes lieux, et qui composent des communautés de présence. Il s’agit de l’ancienne communauté de proximité.

La communauté par connectivité est certainement un nouveau critère d’analyse nous permettant de prendre en considération, à la fois, des communautés en présence et des communautés électroniques.

La connexion devient le principe soutenant la communauté.

La différence, ici, c’est qu’en ligne nous avons des communautés beaucoup plus “just in time”, c’est-à-dire qu’il s’agit des communautés rassemblées autour d’intérêts spécifiques. (…) Par communauté “just in time” vous pouvez voir, à titre d’exemple, ce qui se passe concernant les groupes de discussion de “info-war”, lancés par la “Ars Electronica” de Linz (ils ont lancé cette discussion afin de parler de leur prix, de la guerre d’informations, ou d’autres sujets tels que les zapatistes du Chiapas…). Ces conversations forment des groupes, des communautés avec une structure (chaque groupe a un héros, un modérateur, un leader charismatique, il y a les gens qui calment les esprits échauffés…), mais elles ne durent que le temps d’une conversation, d’un échange, même s’il paraît prolongé.

Je suis certain que le terme “physique de la communauté” nous porte à explorer une hypothèse de travail valide. Je commence à m’apercevoir qu’il y a de nouvelles lois presque physiques des comportements et d’organisation sociale (car elles se fondent sur de nouvelles formes de télécommunication) mais qui se dégagent à partir des communautés existantes. (…)

Chacune de ces communautés mérite d’avoir ses propres analyses sans oublier qu’une communauté est toujours ancrée dans une réalité physique précise. Il ne faut pas oublier qu’il faut bien des corps pour soutenir ces paroles.

J’ai eu le plaisir d’entendre Francisco Varelas lors d’une conférence, et il a éveillé toute mon attention en posant les quatre règles de l’information et de la cognition :

. La première c’est qu’elle est toujours incorporée ; toute cognition est incorporée et plus on va dans le virtuel plus on se rappelle cette dimension corporelle et matérielle.

. Deuxièmement, l’information est toujours le produit d’une émergence, et cette émergence va au-delà de l’esprit individuel.

. Troisièmement, la cognition est faite d’inter-subjectivité, c’est-à-dire qu’elle respecte l’identité de chacun mais en même temps elle se situe entre les individus. Nous faisons maintenant, dans notre entretien, un effort de connaissance qui est intersubjective.

. Quatrièmement, il y a des lois (qu’il ne connaît pas et qu’il est en train d’étudier), et il s’agit de lois spécifiques de circulation de la cognition dans l’intersubjectivité, dans l’émergence et dans cette incorporation. Tout ce qui est “on line”, se réfère finalement à la présence de corps. Mais cette corrélation entre la communauté virtuelle et la communauté réelle a, elle aussi, sa vie et sa dynamique propre, et c’est intéressant de voir si la dispersion des corps affecte différemment la corrélation virtuelle par rapport à la concentration des corps.

Certains disent, par exemple, et peut-être avec raison, qu’Internet n’était pas seulement l’intermédiaire permettant aux gens très éloignés de se relier, mais que cela pourrait constituer une médiation au sein d’une même communauté qui en serait confortée.”


Source :

Casalegno, Federico (janvier 2005). “La naissance d’une nouvelle physique communautaire et les mémoires connectives. Dialogue avec Derrick de Kerckhove”, in Mémoire quotidienne, Communautés et Communications à l’Ere des réseaux, Laboratoire de Communautique Appliquée, Presses de l’Université de Laval, pp. 224-226

jeudi 3 août 2006

Information : besoins et usages : caractériser les besoins, les compétences indispensables et redéfinir la fracture numérique

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Lors de la journée d’étude Thémat’IC 2006 de l’IUT Département Information-Communication de l’Université Robert Schuman de Strasbourg ayant lieu le 17 mars sur le thème : “Information : besoins et usages”, des chercheurs, enseignants et documentalistes ont présenté des travaux recouvrant la notion générique de “besoin d’information” et se sont interrogés sur le lien entre les notions de besoin, d’offre et d’usage de l’information dans notre société contemporaine.


Les actes de cette rencontre, récemment publiés, font état de plusieurs éléments de recherche particulièrement intéressants renvoyant aux notions de compétences numériques et informationnelles qu’un internaute peut développer dans son apprentissage de l’internet. En parallèle, on retiendra que certains publics ne peuvent pas développer ces compétences et sont donc exclus de pratiques numériques… Une fracture numérique d’usages sensible et évidemment liée au capital social, culturel et cognitif de chaque individu.


En introduction de la journée, Sophie Kennel, directrice des études du département Information-Communication de l’IUT Robert Schumann s’interroge sur le contexte d’absence d’usage de l’information (lire la communication) :

“Osera-t-on (…) aller jusqu’à dire aussi que l’absence d’usage n’est que le signe de l’absence de besoin ? N’est-ce pas l’usage qui engendre le besoin d’information ? Est-ce parce que nous avons Google News en page d’accueil de notre navigateur Web que nous ressentons la nécessité de nous informer sur le monde ? Ou est-ce alors le système qui crée le besoin ? Mais n risque alors de tomber dans le domaine commercial de l’offre génératrice du besoin.

Car il est évident que prétendre à une réflexion sur le besoin d’information ne peut rester pertinent que dans une réflexion plus large. Qu’il s’agisse d’un système d’information personnel ou collectif et organisationnel, volontaire ou prescrit, en situation personnelle ou de travail, il est indispensable de considérer les imbrications entre besoin et usage, compétences et savoirs, offre et pratiques informationnelles”.


Brigitte Simonnot, Maître de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université Paul Verlaine de Metz problématise le besoin d’information dans ces principes et les compétences mises en oeuvre ou à développer (lire la communication) ; avec un accompagnement humain parfois nécessaire qui se dessine :

“Pour répondre à un besoin d’information, il est nécessaire d’aider dans certains cas l’individu d’une part à se former une idée assez précise de la tâche qu’il doit effectuer, du but à atteindre et, en parallèle, si besoin est, à s’approprier peu à peu le domaine du sujet de sa recherche : acquisition du vocabulaire, repérage des sources pertinentes, appropriation des modes de raisonnement du domaine, etc.”


Le besoin d’information et la recherche d’information sont donc complexes et pluriformes dans leur approche, et nécessitent des compétences spécifiques. Sur ce point précis, Brigitte Simonnot ajoute :

“Identifier un besoin d’information n’est pas naturel ou inné. On peut ressentir un besoin sans savoir le caractériser, ne pas savoir de quelle information on a besoin ou ne pas avoir conscience qu’il y a problème ou lacune dans ses connaissances (…). On peut aussi ne pas être conscient de la dynamique dans laquelle le besoin d’information va nous faire entrer. (…) Pour chercher efficacement de l’information, il faut des connaissances préalables : on ne cherche que si l’on sait que l’on ne sait pas et que l’on peut trouver.”


Michèle Archambault, professeur documentaliste, s’intéresse au sujet suivant : “Les jeunes et le besoin d’information” (lire la communication). Elle décrit via une analyse critique pertinente l’environnement informationnel dont les jeunes disposent (offre d’information) et caractérise les pratiques courantes de recherche sur Internet chez les jeunes. Michèle Archambault fait ainsi ce constat dans un contexte de recherche d’information pour un jeune :

“Une question personnelle induit le réflexe d’une mobilisation des connaissances. André Tricot nous a appris que plus une personne a des connaissances plus elle a conscience de ses manques, plus elle élargit son champ d’investigation et donc identifie son besoin d’information, en prend clairement conscience. Le capital culturel et le besoin d’information sont donc liés. Ceci est visible chez le public jeune et se manifeste non par une formulation plus précise du besoin d’information mais par une fréquence moins importante d’interrogation et une rapidité accrue dans la démarche. Le jeune qui identifie clairement son besoin d’information cherche moins et trouve plus vite. Celui qui n’identifie pas son besoin est perpétuellement en quête et reste insatisfait. On se trouve dans la situation paradoxale où celui qui cherche tout le temps (manipule sans cesse) n’apprend pas à cerner son besoin et, à l’inverse, celui qui sait identifier le besoin, poser et traiter une question passe moins de temps devant les systèmes. L’observation de ces pratiques nous montre donc également que la maîtrise des outils et techniques n’est pas une question de fond”.


Plus loin dans sa présentation, Michèle Archambault conclut, en partie, sur une définition renouvelée de la fracture numérique :

“Il est temps de tourner le dos aux fausses définitions (la fracture numérique ne réside pas dans le fait que certains possèdent un ordinateur et d’autres pas, mais dans celui, plus grave, que certains n’ont aucune distance face à ce que l’outil leur propose”.


Source :

Collectif ( 16 avril 2006). “Actes de la journée d’étude Thémat’IC 2006 : “Information : besoins et usages”” [En ligne], IUT Département Information-Communication, Université Robert Schuman, Strasbourg, 1 p. (Page consultée le 3 août 2006)

mercredi 2 août 2006

Robert Castel : La remontée de l’insécurité sociale, c’est aussi le retour de la vie “au jour le jour”

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Robert Castel, sociologue, directeur d’études à l’EHESS et membre du Centre d’étude des mouvements sociaux (voir le site), consacre depuis plusieurs années, ses travaux à la pauvreté et aux précarités. Dans le dossier “La Société précaire” du numéro de février 2006 du magazine Sciences Humaines, il porte son regard sur la protection sociale ; extrait de cet entretien dont les propos ont été recueillis par Xavier Molénat :

“Que pensez-vous de la transformation de la relation des services sociaux aux personnes aidées, avec l’introduction de notions telles que “contrat” ou “projet” ?

Je crois qu’on est dans une certaine ambiguïté. Cela peut avoir un aspect positif mais c’est aussi extrêmement dangereux parce que c’est demander beaucoup à ceux qui ont peu. Faire un projet n’est pas quelque chose que l’on demande tous les jours à quelqu’un qui est installé dans la vie. L’exiger de celui qui, comme le RMIste, a peu de ressources et des difficultés de tous ordres - c’est pour ça qu’il est au RMI! -, c’est prendre le risque que cela se retourne en culpabilité. Ou d’enfermer dans ce que François Dubet appelle la “norme d’internalité”, c’est-à-dire de réduire le travail social à une sorte de dialogue d’accompagnement des gens en difficulté. Alors que si ces gens sont en difficulté, c’est avant tout parce qu’ils manquent de ressources et de droits.

D’autant que la précarité est aussi un rapport au temps. Car pour maîtriser l’avenir, il faut une certaine stabilité du présent. Les droits constitutifs de la propriété sociale permettent de planifier sa vie. Si on en est privé, on est obsédé par le présent sans savoir de quoi demain sera fait. La remontée de l’insécurité sociale, c’est aussi le retour de la vie “au jour le jour”, qui était la condition générale de la plus grande partie du peuple au XIXe siècle, et donc à nouveau le risque de ne pas avoir les éléments de maîtrise de son destin social.

Beaucoup de difficultés actuelles peuvent ainsi se lire en terme de transformation du rapport au temps. La conception que nous pouvions avoir de l’avenir, il y a trente ans, avec la croyance assez générale que demain serait meilleur qu’aujourd’hui, permettait de se projeter. Le salarié pouvait par exemple accéder à la propriété, faire ses emprunts sur dix ans parce qu’il avait la quasi-certitude que dix ans plus tard il travaillerait encore et que son salaire aurait augmenté… Il pouvait maîtriser son avenir.

Comment le salarié qui, aujourd’hui, prend son contrat nouvelle embauche (CNE) et peut être licencié du jour au lendemain, peut-il penser sa vie dans trois ans, voire dans six mois ou dans quinze jours ? C’est aussi cela la précarité.”


Source :

Molénat, Xavier (février 2006). “Robert Castel, sociologue : Repenser la protection sociale”, Sciences Humaines, n°168, p.43

mardi 1 août 2006

Manuel Castells : Emergence des médias de masse individuels (Mass Self Communication)

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Le Monde Diplomatique publie dans son édition d’août 2006, un article passionnant du professeur et chercheur Manuel Castells sur l’Émergence des “médias de masse individuels” (ou “Mass Self Communication”) qu’il définit tout au long du papier comme une nouvelle forme sociale de communication, certes massive, mais produite, reçue et ressentie individuellement. Extraits de cet article qui compte dans sa description et mise en perspective de l’Internet d’aujourd’hui et de demain :

“Alors que le monde dit ne plus faire confiance aux gouvernements, aux responsables politiques et aux partis, une majorité de la population persiste néanmoins à croire qu’elle peut influencer ceux qui parlent en son nom. Elle estime aussi pouvoir agir sur le monde, à travers sa volonté et ses moyens propres. Elle est peut-être en train d’introduire, dans la sphère de la communication, les développements extraordinaires de ce que j’appelle la “Mass Self Communication” (la communication de masse individuelle).

Techniquement, cette communication de masse individuelle participe d’Internet, mais aussi du développement des téléphones portables. (….)

Ce phénomène constitue ainsi une nouvelle forme sociale de communication certes massive, mais pourtant produite, reçue et ressentie individuellement. Partout dans le monde, elle a été récupérée par les mouvements sociaux. Mais ils ne sont en aucun cas les seuls à utiliser ce nouvel outil de mobilisation et d’organisation. A leur tour, les médias traditionnels tentent de s’arrimer à ce mouvement, et, en utilisant leur puissance commerciale et médiatique, ils sont en train de créer un maximum de blogs possible autour d’eux. Il n’en reste pas moins que, à travers la communication de masse individuelle, les mouvements sociaux comme les individus en rébellion sont en mesure d’agir sur les grands médias, de contrôler les informations, de les démentir le cas échéant, ou même d’en produire.

 (…)

Cela ne signifie pas qu’il y ait, d’un côté les médias assimilés au pouvoir et, de l’autre, les médias de masse individuels, associés aux mouvements sociaux. Chacun opère sur la double plateforme technologique. Mais l’existence et le développement des réseaux électroniques offrent à la société une plus grande faculté de contrôle, d’intervention. Et une capacité supérieure d’organisation politique à ceux qui se tiennent en dehors du système traditionnel.

Alors que la démocratie formelle et guindée est fondamentalement en crise, que les citoyens ne croient plus dans leurs institutions démocratiques, ce qui se déroule sous nos yeux avec cette exploration des communications de masse individuelles ressemble à la reconstruction de nouvelles formes politiques. Il est encore malaisé de dire où elles aboutiront.

Mais on peut être certain d’une chose : le sort de la bataille se jouera dans le champ  de la communication et tiendra compte de la diversité nouvelle des moyens technologiques. En définitive, cette bataille est la plus ancienne de l’histoire humaine. Depuis toujours, elle a pour enjeu la libération de nos esprits.”


Manuel Castells est Professeur de communication, titulaire de la chaire Wallis Annenberg de communication, technologie et société à l’Annenberg School for Communication (voir ces pages), université de Californie du Sud, Los Angeles, États-Unis, et directeur du Projecte Internet Catalunya à l’Université Oberta de Catalogne, Barcelone, Espagne. Il est auteur, entre autres de l’Ere de l’Information (3 volumes) paru en France chez Fayard en 1999. Manuel Castells est l’un des meilleurs spécialistes de l’analyse du phénomène internet sous l’angle communicationnel.


L’article du Monde Diplomatique est tiré de l’intervention de Manuel Castells au séminaire “Media Between Citizens and Power” qui s’est tenu les 23 et 24 juin 2006 à San Servolo, Italie (voir la page).


Source :

Castells, Manuel (août 2006). “Émergence des “médias de masse individuels”, Le Monde Diplomatique, Paris, n°629, pp.16-17

lundi 31 juillet 2006

Mémétique et mèmes par Susan Blackmore

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À l’occasion de la parution en français du livre “La Théorie des mèmes” de Susan Blackmore (chez Max Milo Éditions ; consulter son interview en ligne), le numéro de l’été 2006 de Chronic’Art consacre un article sur les mèmes titré : “Est-ce que tu MEMES ?” qui évoque les phénomènes d’imitation dans notre société contemporaine et aussi sur Internet :

“Le concept de mème est né sous la plume de Richard Dawkins, dans son best-seller consacré au “Gène égoïste” (1976). Le biologiste anglais y fait l’hypothèse que la culture est composée d’unités élémentaires de réplication comparable aux gènes. Il les appelle “mème” en référence au processus d’imitation. Bien qu’il ne s’agisse pas du thème central de son livre, le concept de mème va connaître un grand succès par la suite, au point de donner naissance à une discipline nouvelle : la mémétique. Un classique de ce champ de recherche vient d’être traduit en français : “La Théorie des mèmes” de Susan Blackmore (Max Milo). Cette psychologue enseigne la discipline à l’Université de Bristol (Royaume-Uni). “Hip hip hip hourra”, “il y a une vie dans l’au-delà”, “1+1 = 2″ : cette étrange énumération n’est pas un cadavre exquis, mais trois exemples indépendants de mème. Le langage n’est pas strictement nécessaire : on aurait pu choisir un clignement d’oeil, un panneau de sens interdit ou une poignée de main. Ou encore des unités plus complexes mais cohérentes comme les règles de la belote, un code civil ou le plan d’une voiture. Le point commun de tous ces mèmes ? Ce ne sont pas des créatures biologiques, mais ils ont pourtant la possibilité de se répliquer de manière horizontale (entre individus) ou verticale (entre générations). Une fois qu’ils se sont nichés dans le cerveau, ils ne le quittent plus jusqu’à sa mort, sauf en cas de pathologie cérébrale. Pour cette raison, les mèmes ont aussi été qualifiés de “virus de l’esprit” (Richard Brodie). Ils guident notre langage, nos comportements, nos habitudes, nos croyances. Sans que nous en soyons toujours conscients. (…)

Plus nous nous approprions un mème comme constituant de notre identité, plus nous le répliquons efficacement. Il y a bien sûr réciprocité, au sens où nous essayons de tirer avantage des mèmes que nous adoptons et répandons autour de nous : du plaisir, du prestige, de la puissance, etc. Mais en dernier ressort, ces mèmes nous précèdent et nous succèdent : nous n’en sommes que les véhicules provisoires, des véhicules d’autant plus efficaces qu’ils se croient authentiques.

Si les mèmes peuvent compter sur l’homme, ils profitent tout aussi bien de ses machines. La modernité a fini par accoucher des fameuses sociétés de l’information et de la communication. De l’imprimerie à Internet en passant par le cinéma, la radio et à la télévision, elles ont inventé de puissants outils de circulation des mèmes.”


Source :

Kraus-Maïer, C.P. (été 2006). “Est-ce que MEMES ?”, Chronic’Art, Paris, n°27, p. 73

dimanche 30 juillet 2006

Armand Mattelart : “Enseigner l’aspect technique ne suffit pas. Il faut développer une culture critique qui favorise l’appropriation par le plus grand nombre”

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Le Monde de l’Éducation de Juillet-Août 2006 (voir site) donne la parole à des enseignants, pédagogues, penseurs et praticiens sur le thème générique “Penser les savoirs du XXIe siècle”.


Armand Mattelart (professeur de sciences de l’information et de la communication à Paris-VIII et Président de l’Observatoire français des médias) plaide pour une éducation critique et une appropriation citoyenne des nouvelles technologies pour le plus grand nombre (qui fait écho à son article  :

“Il est effectivement souvent fait référence dans les enceintes internationales à la notion de société globale de l’information. Notion en phase avec une vision déterministe, coupée de la multiplicité des contextes culturels où est appelée à s’insérer la technologie. Branchons-nous, et le bonheur des peuples suivra. Mais une autre vision essaie d’émerger que cristallise la notion plurielle de société des savoirs. Elle suppose d’interroger les modes de production et de transmission des savoirs et cherche la façon dont il est possible de les enrichir. Le duo classique de la communication, l’émetteur du message et son récepteur, est potentiellement caduc : le récepteur peut interagir sur l’information reçue. Quel est le type de rapport possible entre les gens qui produisent une parcelle de savoir et les gens qui le reçoivent et peuvent à leur tour produire du sens ? Là aussi, il convient de combattre le phénomène d’accoutumance qui fait qu’on reçoit et s’en contente. Mais beaucoup de logiques s’opposent à cette interactivité sous le signe de l’échange démocratique. Celles qu’épinglait Wiener il y a un demi-siècle ont changé d’apparence mais sont toujours là. (…)

Enseigner l’aspect technique ne suffit pas. Il faut développer la réflexion et la distance critique, faire en sorte que se créent progressivement une culture et une écologie critiques qui favorisent l’appropriation par le plus grand nombre. Cela renvoie à l’interrogation sur la formation et la transmission des savoirs.”


Source :

Bonrepaux, Christian (juin-juillet 2006). “Armand Mattelart : “Le Web permet la démocratisation”, Le Monde de l’Éducation, Paris, n°349, pp. 46-47

vendredi 28 juillet 2006

Fracture numérique par Jean-Louis Fulssack, Alain Kiyindou et Michel Mathien

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En février 2005, la Commission Nationale Française pour l’UNESCO a publié des réflexions de spécialistes, experts et chercheurs reconnus dans leur discipline (Pierre Mounier, Dominique Wolton, Divina Frau-Meigs, Philippe Chantepie, Bernard Cornu, Yves Jeanneret, Françoise Massit-Folléa…) dans un glossaire critique : “La Société de l’Information : Glossaire critique” (La Documentation Française, téléchargeable ici en .pdf).


Dans cet ouvrage, Jean-Louis Fulssack (ingénieur en télécommunications, directeur adjoint honoraire de France Télécom, membre du Centre d’Etudes et de Recherches Interdisciplinaires sur les médias en Europe, voir le site, Université Robert Schuman, Strasbourg), Alain Kiyindou (maître de conférences et chef du département de communication de l’IUT de l’Université Robert Schuman, Strasbourg) et Michel Mathien (professeurs de sciences de l’information et de la communication à l’université Robert Schuman de Strasbourg et membre de la Commission française pour l’UNESCO) ont coécrit un article sur la fracture numérique, extrait :

“La fracture numérique relève différentes formes et concerne à la fois l’accès, l’usage, le contenu et la prise de décision.

Dans son acception la plus courante et dans la plupart des débats sur la “société de l’information”, la fracture apparaît comme une délimitation entre territoires connectés et territoires non connectés… Mais, depuis quelques années, suite aux démarches menées dans les pays occidentaux afin de réduire la fracture entre les milieux rural et urbain, d’autres disparités sont apparues, liées à la capacité d’accès à des connexions haut débit et illimitées.

Outre le fait que les technologies ont rarement été utilisées telles que les inventeurs les avaient imaginées, les usagers se les approprient de manières différenciées. C’est à ce niveau que se situe la fracture par l’usage. La complexité des TIC et l’interactivité qu’elles permettent occasionnent des niveaux d’usages qui s’appuient sur les différences culturelles et économiques. L’expression de “non connectés absolus” fait référence à ceux qui ne disposent d’aucun accès physique au réseau et celle de “non connectés relatifs” à ceux qui, bien que disposant d’accès, ne savent pas se servir “efficacement” des outils.

En matière de contenu, seule compte l’information utile et appropriable. L’abondance d’informations sur l’internet est donc plus une illusion entretenue qu’une réalité effective. En effet, les contenus réellement utiles restent peu nombreux. Ce vide ou faible usage de l’internet explique en partie la fracture numérique (loi du mort kilométrique).

Enfin, une fracture souvent ignorée est celle qui sépare les “maîtres du réseau” des autres, c’est-à-dire ceux qui contrôlent l’internet, qui en régulent l’usage et les autres.

Par ailleurs, on peut distinguer plusieurs approches de la fracture numérique, ultra-libérale,citoyenne et militante, et hyperréaliste.

Selon l’approche ultra-libérale qui attribue les inégalités aux imperfections des marchés, la fracture numérique serait due à un rythme trop lent du progrès technique et à une pénétration insuffisante des marchés. Les politiques devraient être axées sur une libéralisation accrue des marchés des télécommunications et des services en ligne, censée faire diminuer les coûts pour les offreurs de services et les consommateurs, favorisant ainsi l’accès et les usages.

Au coeur du SMSI, l’approche citoyenne part du principe que l’accès de tous à l’internet est indispensable. Les débats et action menés dans ce cadre rappellent ceux sur les inégalités sociales des années 70, les prises de positions sur les questions du sous-développement et de la réduction de la pauvreté en Europe, non encore réglées à ce jour.

Enfin, pour les tenants de l’approche hyperréaliste, la fracture numérique n’existe pas en tant que telle, elle n’est que le miroir d’inégalités sociales préexistantes qui se transforment avec l’expansion des TIC. Dans cette perspective, la fracture numérique s’inscrit dans le prolongement et l’amplification de l’exclusion économique et sociale et, à l’instar des autres problèmes liés à l’essor de l’internet, elle est une question de société plutôt que de technologie.”


Source :

Fullsack, Jean-Louis, Kiyindou, Alain et Mathien, Michel (février 2005). “Fracture numérique” in La “société de l’information” : glossaire critique [En ligne], La Documentation Française, Commission Nationale Française pour l’UNESCO, Paris, pp. 75-77 (Page consultée le 28 juillet 2006)

mercredi 26 juillet 2006

Bernard Stiegler : De la misère symbolique et de la perte d’individuation

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Bernard Stiegler, philosophe, (cf. sa biographie en ligne) décrit notre époque caractérisée comme prise de contrôle du symbolique par la technologie industrielle, où l’esthétique est devenue à la fois l’arme et le théâtre de la guerre économique, d’où une misère où le conditionnement se substitue à l’expérience.


Dans son ouvrage “De la misère symbolique - 1. L’époque hyperindustrielle” (en 2004), il décrit notre société contemporaine avec l’allégorie de la fourmilière ; extrait d’un passage sur l’accès aux nouvelles technologies :

“De fait, les connexions individuelles ne cessant de se multiplier, un individu connecté aux réseaux mondiaux, qui est déjà géo-localisé sans le savoir, sur une trame dont les mailles sont variables, émet et reçoit des messages du ou vers le réseau des serveurs où s’enregistre la mémoire du comportement collectif, tout comme la fourmi qui sécrète ses phéronomes inscrit son comportement sur le territoire de la fourmilière tout en décodant et sommant, sous forme de gradient, le comportement des autres fourmis. Et, dans la mesure où le système cardino-calendaire intégré conduit les individus à vivre de plus en plus en temps réel et dans le présent, à se désindividuer en perdant leurs mémoires - aussi bien celle du je que celle du nous auquel il appartient -, tout se passe comme si ces agents “cognitifs” que nous sommes encore tendaient à devenir des agents “réactifs”, c’est-à-dire purement adaptatifs - et non plus inventifs, singuliers, capables d’adopter des comportements exceptionnels et en ce sens imprévisibles ou “improbables”, c’est-à-dire radicalement diachroniques, bref : actifs.”


Source :

Stiegler, Bernard (juin 2004). De la misère symbolique - 1. L’époque hyperindustrielle. Éditions Galilée, Paris, pp. 154-155

mardi 25 juillet 2006

Révolutions numériques et industries culturelles par Philippe Chantepie et Alain Le Diberder

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En avril 2005, Philippe Chantepie (chef du Département des Études, de la prospective et des statistiques au Ministère de la Culture et de la Communication) et Alain Le Diberder (PDG de CLVE, société de développement de logiciels pour les nouveaux médias, initiateur de la commmunauté virtuelle Le Deuxième Monde et ancien directeur des nouveaux programmes de Canal Plus) ont publié un ouvrage sur la mise en cause par le numérique des anciens équilibres des industries de la culture et de la communication : ”Révolutions numériques et industries culturelles” :

Ce livre présente le nouveau paysage numérique, les filières de contenus face à la numérisation, le changement dans l’exploitation numérique, les régulations de la communication numérique. Enfin, Philippe Chantepie et Alain Le Diberder montrent des stratégies et tendances actuelles des industries culturelles ; extrait :

“Les mutations numériques ébranlent (…) le fondement des industries de contenu et de leur économie par l’aval. Le contrôle de la reproductibilité pour les industries de supports (musique enregistrée et cinéma), le brouillage des frontières entre le flux et le stock pour les autres, modifient les conditions de commercialisation des programmes. Le rôle des médias de masse est renforcé, même si émerge un champ hybride de médias de masse interactifs et communautaires amalgamant l’information sur les contenus, leur commercialisation et la réaction du public à ces contenus. Le contrôle d’accès généralisé est la réponse marchande à un phénomène qui n’est pas que marchand et qui oblige à repenser l’équilibre entre économie d’accès et économie d’audience, et plus largement entre économie marchande et économie non marchande.

 L’offre des industries culturelles est animée par deux mouvements opposés, celui de la concentration autour d’une poignée de firmes géantes et mondiales d’une part, et celui de la montée de la production de programmes par des particuliers ou de petits groupes dans un cadre non marchand d’autre part.

Les conditions techniques et sociologiques d’une croissance sans précédent de la consommation et de la production d’oeuvres de toute nature sont réunies. Mais cette croissance bute pour l’instant sur la mise en place de nouvelles régulations, car elle se manifeste de manière parfois pathologique (piratage), reste en partie souterraine (le non-marchand) et fait l’objet de discours dévalorisants tant de la part des organisations professionnelles que d’une partie des pouvoirs publics. Les firmes de contenus traversent cette période de transition en renforçant des tendances anciennes (superproduction, star-system, croissance des dépenses marketing, etc.). Les industries techniques se livrent à des guerres de standards de fait (sanctionnées par des effets réseaux conduisant à des monopoles) qui prennent souvent le pas sur la coopération. Les États voient leurs prérogatives traditionnelles dans ce domaine s’éroder et s’en remettent aux tribunaux, dans l’espoir que le droit de la concurrence sera le régulateur suprême qui permettra de franchir cette période de transition, alors même qu’il est soumis à de réels dilemmes pour respecter aussi les droits de propriété intellectuelle et doit respecter des règles d’intérêt général qui le dépassent (pluralisme, diversité, services publics). Mais le mouvement le plus profond, celui qui aura sans doute le dernier mot, est celui des consommateurs de programmes des industries culturelles, de plus en plus nombreux, de plus en plus équipés d’instruments de reproduction et aussi de production, et de moins en moins disposés à n’être qu’un simple “public”.”


Source :

Chantepie, Philippe et Le Diberder, Alain (avril 2005). “Révolution numérique et industries culturelles”, Editions La Découverte, Collection Repères, n°408, Paris, pp. 108-109

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