En 2004, l'Institut pour la Ville en Mouvement a publié un recueil de
textes aux Editions Belin dans l'ouvrage "Le sens du mouvement, modernités
et mobilités dans les sociétés urbaines contemporaines" (sous la direction de
Sylvain Allemand, François Ascher et Jacques Lévy) suite au Colloque du même
nom en juin 2003 au Centre Culturel inernational de Cerisy-la-Salle.
Dans la deuxième partie de ce recueil "Individu et lien social", Danilo
Martucelli (sociologue au CNRS, CLERSE - Centre Lillois d'Etudes et de Recherches Sociologiques et
Economiques - Université de Lille 1) met en évidence le fait que la
mobilité s'impose, avec la suractivité et l'immatériel, comme un des
indicateurs du prestige social. Pour Danilo Martucelli, ce ne sont plus
seulement les modes et les goûts de consommation des classes aisées qui servent
à définir le réel mais la globalité de leur existence. Son article "Les revers
de la mobilité généralisée" montre que cette existence se caractérise a priori
par la suractivité professionnelle, le primat de l'immatériel (gage
d'esthétisme) sur le matériel, enfin la mobilité, concrètement la fréquence des
voyages et autres déplacements.
"Le réel par excellence est fortement associé, au sens précis du terme,
à la mobilité. Elle devient un indicateur du prestige social (faut-il rappeler
que la "valeur" d'un cadre se mesure aussi par le nombre de voyages qu'il
effectue par mois ?) ; une manière de se représenter les capacités
individuelles de vaincre l'espace et le temps, de réaliser un fantasme
d'ubiquité, d'agir, en même temps, à différents endroits. En dépit de certaines
exagérations, Bauman a justement insisté sur une des significations majeures de
la mobilité aujourd'hui en soulignant à quel point la mobilité de l'espace "est
devenue le facteur de stratification sociale le plus puissant et aussi le plus
recherché" (Bauman Z., Globalization. The human consequences, New York,
Columbia University Press, 1998 paru en français sous le titre : Le coût humain
de la mondialisation, Paris, Hachette, 1999).
Dans un univers où l'espace cesse en quelque sorte d'être une limite
incontournable à l'action et à la communication, le signe majeur de
reconnaissance, sous l'emprise de la "mobilité généralisée", devient la
co-présence physique. Dans la mesure où les individus peuvent davantage agir ou
se manifester à distance, à l'aide de nouvelles technologies de communication,
la présence physique directe, et donc la possibilite de la mobilité, devient le
critère suprême permettant de mesurer la valeur réelle octroyée à l'activité ou
à la rencontre. Walter Benjamin l'a bien entrevu jadis, lorsqu'il s'est penché
sur la reproductibilité de l'art : la possibilité de la multiplication des
copies ne fait qu'augmenter l'aura de l'original. De même, le fait de pouvoir
multiplier votre présence grâce à l'action à distance donne à l'interaction en
face à face une valeur, normative et marchande, toute nouvelle.
Néanmoins, pour importante que soit la mobilité, elle ne saurait pas, à
elle seule définir ce qu'est le "réel" aujourd'hui. C'est la réunion de ces
trois facteurs, plus ou moins imaginaires ou fantasmatiques, qui finissent par
condenser, dans la représentation sociale, le sens du réel.
Bien entendu, il faudrait encore ajouter bien d'autres éléments afin
d'avoir une représentation plus exacte du "réel", et pourtant ces trois-là en
constituent bel et bien le triangle de base. En s'aimantant entre eux, ils
dessinent la définition légitime du réel. Certes, il est vrai que dans ses
formulations les plus fantasmées, cette zone d'expérience, cette vie-là, ne
concerne qu'une toute petite minorité d'individus. Davantage même : ceux
qui l'éprouvent vraiment n'en sont pas moins, même si c'est autrement,
assaillis également par le sentiment que la "vraie vie" est ailleurs. Mais il
n'en est pas moins vrai que c'est au travers de cette zone d'expérience que se
définissent en cascade toute une série d'autres expériences sociales, dans le
vertige, plus ou moins achevé, de la déréliction. Il s'agit bien de deux zones
parallèles d'expériences (mi-vraies, mi-imaginaires mais ayant des conséquences
toujours effectives), qui ne cessent de s'entre-regarder : l'une, de
manière oblique et épisodique afin de mieux asseoir sa distance ; l'autre, de
manière constante et agonique, afin de mieux se rappeler son infortune. Et
lorsque, par hasard, ceux qui sont dans cet "autre monde" s'aventurent dans le
premier, comme le personnage de Proust dans le salon des Guermantes, on ne peut
que faire l'étrange constat de l' "irréalité" du lieu que l'on "souille" : la
"vraie vie" est par définition même celle dont on est à jamais exclu."