Jean-Luc Raymond

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Tag - fracture numerique

Fil des billets

mardi 18 juillet 2006

Ecrits publics, écrits privés (par Yves Bucas-Français)

Au cyberespace, il n’a jamais été autant question d’écriture

Depuis l’ouverture du cyberespace et de manière paradoxale, il n’a jamais été autant question d’écriture. Action particulière au sein de l’Agora, le cyberespace évolue, avec les différentes personnes qui transitent. Ils ont comme projet d’obtenir la possibilité d’utiliser quelques heures par semaine un poste informatique. Ils apprennent le fonctionnement de systèmes techniques dont ils entendent bien se servir. De fait, ils sont immergés dans des opérations où la lecture et l’écriture sont indispensables. Il est important de remarquer combien cette activité s’affirme en synergie avec les différentes activités proposées par l’Agora. Ne serait-ce qu’à partir des innombrables productions de C.V et autres lettres de motivation.


Quelques acteurs du cybercentre suivent ou ont suivi l’ensemble du parcours. Au préalable, ils profitent des cours de français dispensés par l’Agora. Toutes les personnes au départ ne sont pas francophones. Elles viennent, à la suite, rédiger des emails, et faire des recherches sur Internet, comme application. Les candidats ont intégré l’idée qu’ils sont en mesure de suivre des cours intensifs dans les salles au fond de l’accueil de jour. Ils ont appris à corriger le verbe avoir à tous les temps et savent que si c’est le verbe avoir, le participe passé s’accorde avec l’auxiliaire si… les travaux pratiques deviennent naturels. Devant la porte du cyberespace, ils s’inscrivent par la suite aux séances de self service du cyberespace. Ils souhaitent accéder aux formations. Avec assiduité, ils suivent les cours et se lancent dans l’écriture d’un mail.


Ce demandeur d’asile était fier d’avoir pu déposer quelques lignes dans un message. Il rassure sa famille. La réponse en atteste, le mail envoyé en Afrique a été lu. Tapé par lui, le mail a été envoyé, Simplement, il a été aidé par un bénévole pour les manipulations informatiques. Avant de l’envoyer, il demandera aux bénévoles de vérifier les fautes d’orthographe, petite perte de confiance en soi, afin qu’elles ne gênent pas la lecture. Stagiaire studieux, la grammaire « Bled » l’accompagne et dépasse de son sac.


Après les cours de français et l’atelier d’écriture, ils peuvent ainsi rédiger des mails adressés à leurs amis, leurs parents : « mon cher papa » ou même à « Sa seigneurie le pape ». Ainsi, le message tapé « touche après touche » recueille des sentiments « je vais très bien » ou « Paris est jolie ». Le formateur bénévole ne peut pas oublier que l’histoire écrite à l’atelier d’écriture, où il était question de bicyclette, de poulet et de pirogue participe à la construction d’un rapport particulier à la communication et du plaisir d’écrire.


Le sourire confiant des bénévoles présents provoque des : « c’est bon, vous pouvez envoyer ». La barrière de la langue est en train d’être contournée. La lettre est corrigée. Dans un moment, bientôt grâce à la souris et à son clic gauche elle rejoindra l’Afrique, une petite cité où il est parfois difficile d’imaginer qu’il y ait un ordinateur. Les représentations quand elles nous tiennent ! Quelques jours après, les réponses étaient là. Il y avait même en document attaché des photos de la famille. Bien que par moments l’électricité soit défaillante, Internet est en fonction partout. La fiabilité de l’électricité était un vrai sujet en atelier d’écriture. Elle revenait comme question permanente. Les écrits en étaient pleins. Devant cette prouesse technique qui contourne les défaillances, nous pouvons nous interroger sur les nouveaux usages de réseaux adoptés par des personnes auxquelles les concepteurs étaient loin d’avoir pensé. Les écrits produits doivent se conformer à l’usage d’une autre « grammaire » et de la pratique d’une autre « langue » et sa proximité avec le domaine universel : l’informatique.


Les écrits des cris


Parmi les personnes qui fréquentent le cyberespace, nous sommes régulièrement en présence « d’écrivains des rues ». Bien que largement minoritaires parmi les utilisateurs du cyberespace, ils sont reconnaissables à leurs sacs imposants. Ils recèlent manuscrits et disquettes comme de véritables trésors. Les papiers sont salis, mais noircis par les crayons. Ils contiennent toutes les notes écrites dans la rue ou sur les tables hautes de l’Agora. Lorsqu’ils écrivent, ils notent partout tout ce qu’ils vivent, pêle-mêle. Peut-être ont-ils peur d’oublier ? Pour garder trace, ils viennent travailler sur l’ordinateur, mettre au propre ce qu’ils ont à dire. Les cahiers sortis des fatras, des sacs, contiennent les récits de nomades, à la manière des légendes modernes. Ils récitent les litanies du mal-être. Ils abordent le rapport qu’il entretiennent au monde urbain et envisagent de traiter de la pathologie des corps et la difficulté sociale. Ils n’ont pas nécessairement de projet éditorial. Malgré tout, ils se confient en permanence à travers le cahier ou la feuille et maintenant à l’écran. Ils transcrivent sur traitement de texte pour mettre au propre ce qu’ils vivent de « sale ». Pour eux, il est naturel que l’écrit puisse contenir des cris. Ils n’en restent pas là. Bien que certains parfois en caressent l’espoir, jamais ce qu’ils abordent ne sera publié. En attendant, ils se confient à l’ordinateur et gardent ainsi une preuve sur disquette. Pour certains, la disquette reste au cyberespace, elle a son statut de preuve. Nos candidats écrivains reconnaissent que même si la précarité est transcrite, décrite, écrite, elle ne permet pas de se construire nécessairement un meilleur rôle.


Parmi ces « écrivains des rues », quelques-uns ont un projet suffisamment élaboré pour avoir une existence rythmée autour de l’écrit. Ils en assurent la pratique raisonnée du traitement de texte. Ils viennent au cyberespace régulièrement avec un stock de disquettes. Bien que les sujets traités fassent parfois sourire les bénévoles. Ils sont en présence, avec la qualité du traitement de texte, de véritables livres suspendus. Ils recèlent des sujets étonnants, ce qui suppose de nombreuses heures d’écriture, de longs moments de retour sur soi. L’étonnement des animateurs du self service est à la hauteur des manuscrits et du nombre de pages camouflées dans un sac de Monoprix largement usé et taché. La curiosité des bénévoles est légitime, ils peuvent se poser la question : où ces heures de travail à gratter ces feuilles de papier se sont-elles passées ? Les nomades des rues s’expriment. Afficher la prégnance de l’écriture, c’est reconnaître que certaines personnes profitent du lieu, de la grande salle de l’Agora pour écrire. Mais qu’écrivent-ils avec tant d’ardeur ?


L’atelier photo


De manière complémentaire, au cyberespace, il est indispensable de mesurer combien l’atelier photo a été fécond. L’année dernière, nous étions partis du principe que toute personne en situation de connaissance photographique, devait maîtriser les paramètres techniques de la prise de vue et ses différents traitements numériques. La pratique du cours du jeudi après-midi bruissait. La volonté de participer à la création et de construire des éléments d’expression personnels émergeait, nous avons essayé d’accompagner et de favoriser de manière complémentaire l’expression à travers l’atelier d’écriture. Nous avions pour a priori que le fait d’écrire une histoire, une lettre, un texte répond et participe à la démarche de création dont la photo est une excuse. L’approche d’un atelier d’écriture qui accompagne la pratique photographique vise, en parallèle, à travailler en même temps sur une pratique et sa technicité tout en construisant un rapport particulier à la langue en tant qu’expression.


Nous avions l’ambition de participer aux côtés de la pratique technique photographique existante, au sein du cyberespace. Nous entendions permettre en parallèle la production de langage écrit. Ce qui a été fait durant une petite année. L’écriture était au cœur de notre interrogation. Non seulement les stagiaires s’exprimaient avec la lumière mais en plus ils ajoutaient, pour quelques-uns, l’apprentissage de la langue française. Ils ponctuaient leurs photos de courts textes. Ils approfondissaient des gestes techniques et exprimaient des sentiments. Nous sommes allés au-delà de ces enjeux. Nous avons pu ainsi mettre en ligne des textes et des photos en répondant aux souhaits d’inscription dans la démarche inscrite sur le Web par le journal Télérama.


Le cyberespace et la gestion de l’urgence


Souvent les candidats au cyberespace font une demande d’intervention sur injonction des travailleurs sociaux qui accueillent à l’Agora, ou d’assistants sociaux connaissant l’existence du cyberespace. Émanant des professionnels, les demandes d’interventions d’urgence sont importantes. Les personnes ne doivent pas perdre leurs droits. Une assistante sociale d’un centre d’accueil ou d’un hôpital téléphone, elle souhaite que le cyberespace accueille en urgence une personne qui se trouve face à elle. Cette personne a besoin de consulter sa boîte email. Elle attend une réponse pour occuper un logement ou un hébergement. Alors, il faut tenter de repérer au cyberespace les postes libres et demander si quelqu’un veut bien céder sa place. Le bénévole a le sentiment d’être un maillon indispensable dans l’urgence de la situation. Toutes les ressources sont mobilisées. Il faut aboutir aux inscriptions rapides sur la « toile » avec les portails ouverts par des administrations. Les connexions pour l’emploi, le social, le logement se déploient : les ASSEDIC, L’ANPE, les contacts avec les employeurs qui émettent des messages positifs, les allocations de type CMU ou le RMI voir l’hébergement sont autant d’éléments importants de cette intervention d’urgence. Les acteurs s’aperçoivent régulièrement qu’il est bien tard pour intervenir. Le traitement informatique permet de raccourcir les délais. Lors des vacations du self service il faut toutes affaires cessantes, tenter de régler le cas sur place. La date limite de renseignement joue contre celui ou celle qui a déjà du mal à se débattre avec une temporalité et ne pas perdre des droits.


Les bénévoles agissent dans ces cas complexes et singuliers, ils sont des passeurs. Ils connectent, mettent en réseau, remplissent, corrigent et accompagnent toutes ces demandes urgentes. Ils traduisent des termes administratifs incompréhensifs « qu’est ce que c’est la civilité ? » question posée au moment du renseignement d’un masque de saisie formaté par une administration. Non seulement, il faut connaître le langage informatique et sa grammaire, mais en plus, la question se double d’une interrogation juridique. La fracture est grande dans un domaine inconnu, dont il faut s’affranchir.


Il faut en même temps prendre en compte les besoins de rangements suscités par la culture informatique alors que beaucoup n’ont pas de quoi ranger. Les disquettes sont la plupart du temps gardées au cyberespace. Ceux qui se trouvent en foyer émettent des interrogations. Ils ont des difficultés pour classer, sauvegarder. L’informatique comme système, suppose une façon de vivre standard. Une maison, un bureau permettent d’effectuer des rangements avec des dossiers. « Et si nous n’avons pas de maison, ni de bureau comment fait-on ? » En même temps, le fait de travailler sur des procédures informatiques et ses différentes options gestionnaires demande de transmettre des règles de rangements qui ne sont pas seulement techniques mais aussi sociales. Au cours des formations, les formateurs transmettent des consignes « grammaticales » informatiques difficiles à intégrer. Elles doivent être compréhensibles pour tous les publics. La pratique des formations nous amène des questions pratiques à résoudre comme traduire des paramètres indispensables à la pratique du traitement de texte : la police des caractères n’est en rien nationale, de la même manière impulser systématiquement la sauvegarde des documents sur support se heurte à parfois des incompréhensions.


Lutter contre l’oubli


Lutter contre l’oubli est indispensable. L’informatique n’est pas nécessairement comme le vélo. Il y a des moments où, bien que la personne s’en soit servie un jour, elle ne s’en rappelle pas nécessairement. Le cyberespace permet de lutter contre l’absence de matériel. Il tente d’entretenir des gestes, des habitudes. Des stagiaires se présentent aux formations, ils ont eu, auparavant, l’occasion, dans leur vie professionnelle, de se servir de tels outils. Ils en ont oublié les principes. L’absence de pratique, liée à des mises à l’écart, la nouveauté des procédures, imposent que ces personnes retrouvent les gestes et recommencent. Parmi les utilisateurs, certains étaient cadres, d’autres employés ou ouvriers, ils ont été socialement déclassés et les périodes d’absences d’activités sont plus ou moins longues. Lorsqu’ils viennent, ils entendent reconstruire un chemin pour maintenir leur intérêt à la cause informatique, et recommencer avec des logiciels toujours en évolution. Cet état de fait se renforce avec un certain nombre de personnes qui compte tenu de leur âge n’ont pas connu de métiers où l’informatique était nécessaire. Aujourd’hui leurs anciens métiers sont largement dominés par l’informatique. Ils ont été mis de côté, ils se sentent en difficulté, ils ne connaissaient pas cette technologie. Bien qu’ils le sachent, ils ne retourneront jamais dans la production, ils conjurent le mauvais sort et s’imprègnent de cette pratique qui, en quelque sorte, a participé à leur remplacement.


S’il fallait conclure ces quelques notes prises sur une situation qui ne fait qu’évoluer. Nous ne pouvons que livrer à la lecture ces quelques lignes. Elles vont à l’encontre de représentations toutes faites sur la nature des personnes qui peuvent fréquenter le cyberespace. Ils rejoignent en nombre les personnes qui pour une raison ou une autre appartiennent au domaine de l’exclusion sociale en général et des sans domiciles fixes en particulier. Domaine où la question de l’illettrisme fait toujours irruption. Elle est énoncée comme simple cause, et permet souvent d’expliquer la situation de précarité. Ce texte entend non pas en démontrer le contraire, mais surtout de rendre compte des évènements vécus au cyberespace et aborder la complexité du changement qui s’opère sous l’impulsion de nouvelles technologies.


Yves Bucas-Français

(sociologue et bénévole à l’Espace Public Numérique CyberAgora de l’Association Emmaüs, 32 rue des Bourdonnais, 75001 Paris)

Les jeunes intermittents de la précarité (par Yves Bucas-Français)

Parmi les nouveaux candidats au cyberespace, les jeunes de moins de trente ans constituent, parmi ceux qui fréquentent le cyberespace et pour une partie d’entre eux une catégorie minoritaire, mais à la fois éphémère et pérenne. Ils sont lorsqu’ils frappent à la porte sans domicile. Ils viennent à l’Agora et pensent trouver rapidement, grâce à la magie de la « toile », un hébergement, un emploi. À l’issue d’une période plus ou moins longue (environ huit mois), ils arrivent à être employés et ne sont plus utilisateurs des services du cyberespace. Les bénévoles et les travailleurs sociaux sont soulagés et ravis pour eux. Mais il est à remarquer qu’ils se trouvent remplacés par d’autres qui finalement se trouvent dans la même situation sociale et se situent dans les mêmes âges. Le puits est sans fond la logique de flux s’applique. Décrire avec précision cette catégorie éphémère, de passage, qui est en même temps permanente relève d’une difficulté majeure. Les situations individuelles sont différentes. Nous pourrions décrire ces situations en creux.

La plupart des jeunes qui viennent vers nous n’en sont pas à leur premier emploi. Ils ont très souvent un diplôme, un bon niveau professionnel. Le caractère épisodique de leur passage correspond à leur niveau d’insertion dans l’économie. Leur niveau scolaire est assez élevé. Les CV en témoignent, ils connaissent de la même manière la litanie des stages, des « petits boulots ». Eu égard à leur âge, la période de travail est courte. La rupture du contrat de travail n’est pas le plus souvent de leur fait. Elle apparaît comme une période de panne. Une faillite, une fermeture de site, un accident sont suffisants pour mettre un jour ces jeunes dans des situations difficiles au regard du logement. Ils intègrent un CHRS, un CHU ou se débrouillent. Pour eux, les conséquences d’une période de chômage c’est ne plus avoir de rentrée d’argent suffisante et de perdre rapidement son logement d’autant plus que le « matelas de secours » que peut représenter l’aide des parents, de la famille ou des amis n’est guère possible. Ils savent que la situation est provisoire ou tout du moins ils l’espèrent.

Les histoires singulières et passagères sont légion. L’Agora de l’Association Emmaüs accueille les individus tels qu’ils sont. Leurs histoires débordent au cyberespace. Les bénévoles qui interviennent au cyberespace vivent au rythme de ces histoires souvent courtes (heureusement), prégnantes, mais parfois inquiétantes. Heureux des dénouements, les bénévoles accompagnent et suivent pas à pas l’évolution des situations. Une période comprise entre six et huit mois peut apparaître, sur la durée d’une vie professionnelle, courte. Malgré tout pour tout le monde, elle est longue. Les signes sont contradictoires pour ces jeunes qui doivent affronter les affres au quotidien d’une période d’errance et d’incertitude avec ses espoirs et ses déceptions. Sans qu’il y ait de véritable lieu stable de vie. La pente peut être rapide.

À travers son existence, le cyberespace assure, pour eux, malgré tout un rôle particulier. Ces jeunes sont très souvent confirmés en matière de pratiques informatiques. Certains viennent simplement avec comme objectif de maintenir, d’aménager et d’enrichir des sites Internet ou des blogs qu’ils ont déjà conçus avant leur rupture sociale. Malgré tout sur la « toile », ils lancent leurs bouteilles à la mer. Ils rassurent leur famille leurs amis et maintiennent les liens et entretiennent leurs différents réseaux. Pendant la période de précarité, la vie continue. Les centres d’intérêt existent toujours, ils sont même à enrichir. Le passé ne s’oublie pas nécessairement et les fils se nouent avec le futur. D’autres viennent, car ils sont seulement les passagers de la toile. Ils sont en transit et se servent du cyberespace pour mettre à jour cv et élaborer ses lettres de motivation et consulter sa boîte email. En matière de connaissances informatiques, quelques-uns en remontent aux bénévoles ou se joignent à eux pour tenter de résoudre les problèmes que certains participants au cyberespace n’arrivent pas à régler.

Ils, elles sont des usagers courants, ils, elles maintiennent à la fois leurs connaissances et se servent du net pour rechercher, un emploi, un hébergement et rentrer en contact avec des amis. Ils mettent au point avec l’aide des travailleurs sociaux des stratégies pour bénéficier des aides d’urgence auxquelles ils peuvent prétendre. L’e-administration n’a pas de secret pour eux. Le cyberespace est devenu à leurs yeux un lieu de référence. Cette existence fait du cyberespace un agitateur où le lien social peut être construit et maintenu. C’est un relais qu’ils jugent indispensable. Leurs heures de présences dans la salle sont des moments forts elles leur permettent de reconstruire leurs histoires. S’ils le voulaient, ils feraient projet d’inventer un cyberespace. Trop tard, il existe. Le blog du cyberespace en rend compte à travers leurs témoignages. Ces jeunes rejoignent ceux qqui utilisateurs des services de l’Agora et du cyberespace, sont titulaires de contrats de travail, mais n’ont pas de logement, ceux que l’on désigne les travailleurs pauvres. En matière d’accès à l’outil informatique, ils ont des besoins voisins.

Yves Bucas-Français
(sociologue et bénévole à l’Espace Public Numérique CyberAgora de l’Association Emmaüs, 32 rue des Bourdonnais, 75001 Paris)

Le Cyberespace de l’Agora de l’association Emmaüs (par Yves Bucas-Français)

En novembre 2003, l’accueil de jour « Agora » de l’association Emmaüs [1] bénéficiant d’une subvention de Microsoft, (situé rue des Bourdonnais dans le premier arrondissement de Paris) ouvrait un cyberespace destiné à un public de SDF. L’espace est animé par des bénévoles. Il assure l’accès gratuit en formule libre-service et permet la formation des hommes et des femmes touchés par la précarité. Une catégorie particulière de public : sans, travail, argent, logement, peut s’initier, se perfectionner aux usages de l’informatique. Elle a aussi la capacité d’accéder à la connexion Internet. Il s’agit d’une réponse singulière permettant de favoriser, à travers des usages et des apprentissages nouveaux, l’insertion de personnes exclues. Les responsables du projet assignent les enjeux en termes d’accroissement d’autonomie et de responsabilité pour les personnes exclues. À travers son partenariat avec Microsoft, Emmaüs a mis en place des nouvelles stratégies d’intervention sociale. Depuis son ouverture, le public de sans domicile fixe ou de personnes touchées par la précarité se pressent aux portes du cyberespace. De nouveaux utilisateurs assurent le succès de cette expérience.

Quelques chiffres

Pour l’année passée,
-  le self-service a assuré l’accueil de 8.000 utilisateurs,
-  1400 personnes ont suivi différentes formations (modules d’initiation ou de perfectionnement, sessions sur la connaissance de l’ordinateur, Internet, Word, Excel, PowerPoint, etc. Photo Pro),
-  environ 900 boîtes e-mail ont été ouvertes,
-  plus de 40 personnes par jour sont utilisatrices du cyberespace,
-  30 personnes ont pu trouver du travail. Tout au long de l’année 2005, une trentaine de bénévoles a participé à l’animation des sessions de formation et du fonctionnement du libre-service.

Le cyberespace est un lieu d’expérimentation et d’apprentissage

Au sein de l’Agora, le cyberespace joue un rôle important. C’est un lieu particulier où se pose via Internet la construction d’insertions sociales de personnes en situation de précarité accueillies par l’association. Le cyberespace est un lieu où peuvent se formuler des désirs d’insertion. Confrontés aux innovations techniques, les hommes et les femmes tentent leur chance, ils participent au système mondial et tissent des liens spécifiques sur la toile.

Concrètement, le cyberespace assure, l’accueil, l’accompagnement pour consultations en tout genre sur le net et notamment sur le domaine administratif. Il ouvre de manière complémentaire une offre de formation dans le domaine de la pratique informatique. Le cyberespace ne donne ni à manger, ni un toit, mais de son usage peut résulter la résolution de quelques éléments des situations de précarité.

Dans les faits, le cyberespace fonctionne comme structure de service. La pratique de l’informatique permet de construire une médiation sociale particulière. La précarité est au cœur de la démarche d’une pratique sociale innovante.

Le premier constat qui s’impose : la précarité, la pauvreté ne sont pas synonymes d’absence de connaissances. Les utilisateurs du cyberespace appartiennent aux différentes catégories du manque : de travail, d’argent, de logement, de papiers, etc. Ils sont tous, à un titre ou à un autre, inscrits dans les processus liés à la précarité et titulaires pour certains d’allocations sociales minimales. Le chômage est un marqueur important.

Le flux journalier des candidats au cyberespace témoigne de son caractère indispensable, voire vital. Bien que souvent éclopés de la vie, ils entendent malgré tout se servir du système dans sa dimension formation permanente. Le lieu cyberespace a su rapidement interagir et mettre en place des propositions d’aide aux internautes. La structure à travers les bénévoles a pu assurer le fonctionnement de ce qui est devenu un véritable centre de formation et d’initiation à la pratique informatique. Le lieu cyberespace est à ce point de vue un domaine paradoxal ; il conjugue modernité et exclusion. La situation de lien social distendu que vivent les personnes accueillies les confinent dans un rapport particulier à la technologie. La réinsertion des personnes exclues attend une réponse nouvelle et des problématiques différentes quant à ce qui fait société. Le traitement de la précarité via l’informatique trouve là une approche particulière du lieu où se conjugue la solidarité.

Plébiscitée, la pratique de l’Internet revêt un enjeu majeur. De manière vitale apparaît en première demande la mise en place d’une boîte courriel. Lors du self-service, un ordinateur est réservé à cette avalanche de demandes de consultations. Il y a de l’impatience à découvrir des nouvelles de la famille, de ses amis, mais aussi des différents suivis administratifs (ANPE, ASSEDIC, les ambassades, etc., les propositions de demandes d’emploi).

Après la consultation du courrier, l’usage d’un accès à Internet concerne essentiellement les gestions administratives, celles permises par la toile. Il s’agit d’effectuer via le net les démarches administratives pour ne pas perdre les droits. Nous agissons très souvent dans l’urgence. Les ASSEDIC, l’ANPE la CAF, SERVICE PUBLIC.fr, la « green card » (pour les États-Unis) sont les sites les plus renseignés au cyberespace. Les titulaires des comptes expriment souvent l’idée qu’ils se sentent moins stigmatisés en réalisant ces opérations sur l’Internet. Pour le cyberespace, c’est en quelque sorte la figure moderne de l’écrivain public qui se construit autour des courriers électroniques, des renseignements administratifs, et des textes tapés de type CV ou lettres de motivation.

Par son existence le cyberespace engendre différents usages. Il questionne le rapport à l’identité, l’altérité des utilisateurs se trouvant dans des situations de grande précarité. Cette activité novatrice repose sur l’innovation technique. Il est indispensable de la maîtriser dans le temps. L’action des bénévoles au sein de cette activité confirme les choix faits par les responsables de l’association Emmaüs. D’autres postes informatiques sont implantés dans six centres d’accueil de la région parisienne. Il reste qu’à partir des situations singulières et difficiles des individus qui aboutissent au cyberespace, la question du lien social comme celle se rapportant à la reconstruction des personnes accueillies sont au cœur de la démarche de l’association Emmaüs. Il est à noter que ce type de pratique est en relation étroite avec les nouvelles pistes du développement de l’administration en ligne.

Les travailleurs sociaux lorsqu’ils accueillent à l’Agora sont assaillis de demandes en tout genre. L’association Emmaüs tente de répondre partiellement en accompagnant des parties de vies en permettant d’ouvrir quelques portes face à des situations de précarité. Le cyberespace est un outil ; il appartient à la réponse.

Yves Bucas-Français
(sociologue et bénévole à l’Espace Public Numérique CyberAgora de l’Association Emmaüs, 32 rue des Bourdonnais, 75001 Paris)

[1] Accueil ouvert 24 heures sur 24 où se presse environ 300 à 500 personnes par jour. Les travailleurs sociaux accueillent, orientent celles et ceux qui se présentent. Les personnes peuvent trouver un certain nombre de services : boissons chaudes, repas, consultations médicales et dentaires, ou juridiques, lavage de linge, douches, atelier emploi, cours de français, etc. et le cyberespace.

Espace Public Numérique Cyberagora Emmaüs : articles sur les pratiques et les publics précaires de cet EPN au coeur de Paris

cyberagora.jpg

Yves Bucas-Français, sociologue et bénévole à l’Espace Public Numérique CyberAgora (Association Emmaüs, 32 rue des Bourdonnais, Paris 1er ; voir le blog du Cyber), qui accueille des personnes précaires tout au long de l’année (l’Agora est le plus important centre d’accueil de jour de personnes à la rue à Paris), s’est récemment exprimé lors du Forum des Usages Coopératifs de l’Internet à Brest (du 5 au 7 juillet 2006) sur l’action des bénévoles, les publics accueillis et les activités de cet EPN qui touche des personnes en difficulté.

Le site Internet P.S.A.U.M.E. (Populations Socialement défavorisées et TIC : Analyse des (non-)Usages, des Médiations et des Expériences) publie aujourd’hui 4 articles de Yves Bucas-Français sur son observation participante à l’EPN CyberAgora depuis plus de 2 ans. Yves participe également aux ateliers d’alphabétisation de l’Association Emmaüs. Ce praticien de terrain offre une analyse de terrain passionnante et argumentée appuyée par une pratique concrète d’une aide à l’appropriation de l’ordinateur et de l’internet auprès d’usagers du “Cyber” :

- Le Cyberespace de l’Agora de l’association Emmaüs (lire l’article),

- Note de travail. Le point après deux années de fonctionnement du cyber (lire l’article),

- Les jeunes intermittents de la précarité (lire l’article),

- Écrits publics, écrits privés (lire l’article).

Source :
Jullien, Nicolas (18 juillet 2006). P.S.A.U.M.E. [En ligne], PSAUME, MARSOUIN, Brest, Site (Page consultée le 18 juillet 2006)

S’unir pour agir : prix de la Fondation de France : des projets pour l’avenir dont 2 initiatives Internet solidaires lauréats 2006

sunirpouragir.jpg

La Fondation de France a annoncé les résultats du Prix 2006 “S’unir pour agir : 100 projets pour l’avenir” qui récompense des projets solidaires associatifs concrets sur la thématique de la lutte contre l’exclusion et la précarité que ce soient des difficultés d’accès à l’emploi, d’intégration sociale, d’incertitude du lendemain…


Les critères de sélection des Prix 2006, S’unir pour agir :

  • “Les actions sélectionnées sont novatrices et exemplaires ;
  • Elles associent plusieurs types d’acteurs;
  • Elles visent à restaurer et/ou améliorer la qualité de la relation sociale ;
  • Elles s’inscrivent dans une démarche durable ;
  • Elles sont ancrées dans leur environnement local.”


Parmi les 12 prix nationaux (5 000 Euros chacun), récompensés dans les domaines de l’insertion, l’emploi, l’habitat, des personnes âgées ou handicapées, de l’environnement et de la santé, 2 projets liés à un internet solidaire ont été primés :


C’est leur tasse de thé

Présenté par le Centre Social du Grand Parc, Place de l’Europe, 33000 Bordeaux (voir la fiche de projet en .pdf)


Implanté dans un quartier HLM, avec plus d’un tiers d’habitants de plus de 60 ans, le Centre Social du Grand Parc propose depuis 1983 un lieu d’accueil et d’écoute pour les personnes de tous âges dans une optique de développement culturel et d’insertion sociale.


La mise en place d’activités socioculturelles au Centre Social par une vingtaine de personnes âgées autour d’une buvette a permis de rompre l’isolement social et d’améliorer leur quotidien. Parmi les 4 types d’activités dans le cadre de cette buvette, un atelier d’initiation à l’informatique facilite la communication entre les personnes âgées et leur famille dispersée ; avec un souci d’intégration intergénérationnelle. Les personnes sont aidées par un animateur adulte et des bénévoles.


La Fondation de France a financé le renouvellement du parc informatique (5 ordinateurs).


Vite Lu

Présenté par l’Association Lilavie - Vite Lu, 15/17 quai Gambetta, 53000 Laval (voir la fiche de projet en .pdf)


L’association Lilavie est née en 1938 pour permettre aux anciens élèves de l’Institut des Sourds St Louis, à Laval, de partager des relations sociales, notamment via l’accès à l’information au travers de l’écrit.


En 2000, l’association crée le Info-Fax Sourds, un journal bihebdomadaire simplifié traitant de l’actualité nationale et internationale ainsi que des infos pour les sourds, envoyé par télécopie ou pas courrier électronique.En 2003, Lilavie lance un journal simplifié pour les adultes ayant des difficultés avec l’écrit : “Vite Lu” (composé d’une page sur l’actualité avec des mots simples et des phrases courtes) diffusé dans toute la France.


La Fondation de France a permis de développer l’action de “Vite Lu” et de cofinancer la création d’un “Vite Lu Personnes âgées” s’adressant en priorité aux résidents de maisons de retraite et aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.


L’outil informatique est utilisé dans la conception du journal et pour la communication sur Internet afin de faire connaître “Vite Lu Personnes âgées”.


Aujourd’hui, 160 organismes sont abonnés à ce 2 pages : maisons de retraite, foyers logements hôpitaux dans 80 départements.


Source :

Anonyme (juillet 2006). “Fondation de France - Les prix S’unir pour agir - En 2006, 100 projets pour l’avenir” [En ligne], Fondation de France, Paris, Site (Page consultée le 18 juillet 2006)

dimanche 16 juillet 2006

Forum Mondial de la Démocratie et de l’Administration Electronique 2006 (eGov Forum) : la e-inclusion à l’honneur et la lutte contre la fracture numérique en discussion

digitaldivide.jpg

Le Forum Mondial de la Démocratie et de l’Administration Electronique (en anglais World eGov Forum) se tiendra à Issy-les-Moulineaux du 18 au 20 octobre 2006 sur la thématique “Quelle société connectée voulons-nous ?”.

A cette occasion, le forum consacrera une session plénière et deux tables rondes sur le thème de l’e-inclusion dont la liste des intervenants n’est pas arrêtée à ce jour.

A l’image des institutions européennes, le eGov Forum traduit ainsi les préoccupations relatives à la lutte contre l’exclusion numérique :

“La e-Inclusion a pour objectif de réduire de moitié le nombre de personnes n’utilisant pas l’Internet, d’assurer à 90 % du territoire européen un accès à l’Internet haut débit et de rendre accessibles tous les sites publics d’ici à 2010. Selon l’Union Européenne, le coût élevé, l’accès, l’accessibilité, les compétences et la motivation sont autant d’obstacles pour les 30 à 40 % d’Européens qui ne profitent pas des avantages de la société de l’information.”

Au programme :

Mercredi 18 octobre 2006 à 14h30 (Session plénière 1) : “E-inclusion : le vrai challenge pour construire la société connectée” en présence de Charles Lowe (Senior Advisor, eGovernment United Kingdom) :

“Digital Inclusion is the concept that if everyone in the community is able to benefit from the appropriate use of digital technologies, this will promote a fairer, more inclusive society in which everyone in that community has the best chance of setting and achieving realistic lifetime goals.”

Jeudi 19 octobre 2006 à 9h00 (Table ronde 9) : “Quel est le rôle des villes dans la Solidarité Numérique Internationale ?” avec Claire Klindt (Directrice de White Balance-Projects Pool Agency GmbH, Brême, Allemagne) :

“Les Villes et les Régions se mobilisent et s’organisent pour infléchir les usages des TIC dans les services publics. En outre, elles développent de plus en plus de projets de coopération décentralisée dans un cadre élargi de partenariats locaux et internationaux publics privés. Dans ce contexte, l’Atelier (…) mettra en exergue quelques initiatives axées sur la création d’emploi et l’amélioration de la qualité de vie des populations [et] Proposera une plate-forme de suivi ouverte à toutes les collectivités locales désireuses d’améliorer leurs services de e-gouvernement local.”

Vendredi 20 octobre 2006 à 9h00 (Table ronde 19) : ”Le bilan des meilleures expériences mondiales en e-inclusion” :

“La E-Inclusion c’est d’abord encourager la participation de TOUS dans TOUS les aspects de la société de la connaissance et des technologies de l’information, afin de réduire le fossé numérique, d’éliminer l’exclusion et d’améliorer les performances économiques, la cohésion et la participation sociales.

Cet atelier tirera les conclusions nécessaires a l’amélioration de l’e-Inclusion à travers l’analyse détaillée de plusieurs succès dans le domaine de la réduction de la fracture numérique, notamment par la mise en place de nouveaux canaux d’accès aux services en ligne, le PC n’ayant pas le monopole d’accès, loin s’en faut…”

Source :
Douchement, Nicolas (15 juillet 2006). World eGov Forum - Forum Mondial de la Démocratie et de l’Administration Electroniques [En ligne], 3e Millénaire, Boulogne Billancourt, Site (Page consultée le 15 juillet 2006)

samedi 15 juillet 2006

Précarité, médiation, lien social et TIC : compte-rendu des échanges au Forum des usages coopératifs de Brest et création d’un groupe de travail PSAUME “Populations socialement défavorisées et TIC”

usagecooperatif.jpg

Dans le cadre du 2e Forum des Usages Coopératifs à Brest du 5 au 7 juillet 2006, un fil rouge de rencontres sur le thème “Précarité, médiation, lien social et TIC” a eu lieu en matinée et en après-midi au cours des 3 journées :

“Cette session est un lieu de partage d’expériences et de réflexions sur l’usage des TIC auprès de populations en quête de réinsertion. Elle interpelle les chercheurs et acteurs de terrain sur la problématique de la médiation, tant elle implique des processus de reconquête de l’estime de soi et de re-création de liens avec les autres”.

Nicolas Jullien, chercheur et coordinateur du réseau MARSOUIN propose sur le site de P.S.A.U.M.E. (Populations Socialement défavorisées et TIC : Analyse des (non-)Usages, des Médiations et des Expériences) un Compte-rendu des échanges des trois jours de rencontre :

* Mercredi 5 juillet : Aller au-devant des publics éloignés (animatrice : Annabelle Boutet).

Intervenants : Nathalie Lareur (A.G.E.H.B. Le Phare), Yves Bucas-Français (espace multimédia Cyberagora, Association Emmaüs), Régine Roué (Centre Social Kérourien)

* Jeudi 6 juillet en matinée : Quel(s) public(s) pour les espaces publics (animatrice : Annabelle Boutet).

Intervenants : Catherine Bigot (Conseil Régional de Bretagne), Emmanuel Mayoud (CyberPlourin), Paul Person (Club informatique pénitencier, Brest), Gaël Ferragu (Résidence Ker Digemer, Bellevue, Brest) 

* Jeudi 6 juillet en après-midi : Invitation au dialogue entre chercheurs et acteurs (animateurs : Annabelle Boutet et Nicolas Jullien)

Intervenants : Florence Gallemand (CURAPP, Université de Picardie Jules Verne), Pascal Plantard (CREAD, Université Rennes 2), Serge Proulx (LabCMO, Université de Québec, Montréal)

* Vendredi 7 juillet en matinée : Illettrisme et ordinateur (animatrice : Annabelle Boutet)

Intervenants : Pascal Kieger (ASF Espace Formation, Gouesnou, Finistère), Abdel Boureghda (Centre ICOM, Handicap International, Lyon)

* Vendredi 7 juillet en après-midi : Invitation au dialogue entre chercheurs et acteurs (animateurs : Annabelle Boutet et Nicolas Jullien)

Intervenants : Paola Bazan Becerra (Programas Nuevas Technologias, ITDG, Pérou), Claire Lobet (Directrice de Recherche de Namur), Françoise Navarre (chercheuse en psychologie à l’Asbl C.I.G.E.R.), Véronique Laurent (chercheuse F.U.N.D.P. Namur).

Pour faire suite à ce fil de rencontres, le projet de recherche P.S.A.U.M.E. mené par le laboratoire des usages de Brest et la Ville de Brest propose la création d’un groupe de travail sur le sujet des “populations socialement défavorisées et TIC : Analyse des (non-)Usages, des Médiations et des Expériences” s’adressant aux acteurs impliqués dans ces pratiques de médiation, d’observation participante et de travail auprès des populations socialement défavorisées avec l’ouverture d’une liste de diffusion PSAUME et la restructuration du site Internet PSAUME pour accueillir les contributions. On s’appuie ici sur le travail réalisé dans deux projets de recherche antérieurs les projets Psaume et Internet de rue et les rencontres avec ATD Quart-monde, Emmaüs et d’autres acteurs en 2005-2006 en intégrant les apports des laboratoires présentant aux rencontres.

Source :
Jullien, Nicolas (12 juillet 2006). “Compte-rendu des échanges des trois jours de rencontre. Forum des usages coopératifs 2006” [En ligne], PSAUME, MARSOUIN, Brest, 1 p. (Page consultée le 15 juillet 2006)

Michel Serres : fracture numérique et fracture de la langue écrite

fossenumerique.jpg

Michel Serres s’est exprimé sur l’expression “fracture numérique” le dimanche 20 novembre 2005 sur l’antenne de la station de radio France Info, pour la chronique “Le Sens de l’Info” avec Michel Polacco :

“Le Sommet Mondial de la Société de l’Information vient de se tenir à Tunis. Une autre forme de sommet nord-sud qui divise la planète entre les “connectés” et les “non connectés” près d’un milliard sur la toile, et cinq qui attendent… Alors ? fracture numérique demande Michel Polacco à Michel Serres, ou n’est-ce pas comme pour toutes les avancées technologiques, elles mettent du temps à toucher les masses.”

Voici la transcription de cette chronique :

“Nous savons aujourd’hui qu’il y a entre 700 et 800 millions de personnes connectées sur ce qu’on appelle les nouvelles technologies et que nous approchons très rapidement du premier milliard de gens connectés. Donc, si nous pensons que sur la population du monde, on atteint les 6,2 milliards, on devrait avoir à peu près 1 personne sur 6 connectées sur la planète. Le curieux est que ce chiffre se répète aussi pour les téléphones portables. On n’est pas loin du même chiffre pour les ordinateurs d’une part et d’autre part pour les téléphones portables c’est-à-dire autour d’un milliard, une personne sur 6.

La première question à poser est celle du chiffre et aussi celle du temps. La connexion a commencé entre 10 et 15 ans et donc la croissance qui a amené les connexions à partir des années 94-95 est verticale. Or, il n’y a pas sans doute dans l’histoire des technologies ou de techniques qui aient crues si rapidement.

Alors, parler de fracture numérique aujourd’hui, c’est, je crois un abus. Pourquoi ? Je voudrai essayer de le démontrer vraiment parce que d’une part, il y a les chiffres et le temps, mais il y a aussi les conditions.

Quelle est la condition pour se servir vraiment d’un ordinateur (je ne parle pas d’un portable) ? Il y a deux conditions me semble-t-il : l’une est individuelle, il faut savoir lire et écrire puisqu’il faut savoir déchiffrer ce qui est sur un écran et puis quand on appelle un moteur de recherche, il faut bien pouvoir écrire le signal et pouvoir taper sur une console c’est à dire reconnaître les lettres, etc. Il faut donc avoir un minimum d’instruction. Mais ceci suppose une seconde condition qui me paraît alors là, décisive. Parce que savoir lire et écrire est une condition de l’individu, de la personne : “il a appris ou il n’a pas appris, lui personnellement”. Cela suppose deuxièmement, quelque chose qui est collectif, sociétaire et presque historique, c’est que la langue qu’il parle soit une langue écrite et par conséquent, on ne peut afficher sur l’ordinateur et même maintenant sur le portable, que des langues avec écriture. Je vous présente un second chiffre : aujourd’hui, il y a 200 langues écrites dans le monde sur 6800 langues existantes. Par conséquent, la vraie fracture, avant qu’on parle de fracture numérique, c’est une fracture réelle qui sépare les langues sans écriture et les langues avec écriture.

Les langues sont plus favorisées lorsque ce sont des langues écrites. Par rapport aux 10-15 ans évoqués, la fracture de l’écriture date, elle, de 3000 ans. Or, elle n’a pas été réduite depuis 3000 ans. Il n’y a pas eu de croissance réelle de langues qui deviennent écrites alors qu’elles ne l’étaient pas. Il faut par exemple faire l’éloge des jésuites qui au Paraguay ont rendu certaines langues info-amérindiennes écrites. Le Quechua est aujourd’hui une langue officielle… Pourquoi ? Parce qu’elle a été versée du côté de l’écriture à l’époque des Jésuites et la vraie fracture alors qui me paraît décisive, c’est la décision des Occidentaux d’avoir dit que l’Histoire commençait avec l’Écriture. Dès le moment où l’on dit cela, on désigne du doigt la fracture profonde dont je parle c’est-à-dire : vous excluez de l’Histoire les peuples sans écriture ce qui permet ce scandale de dire de certaines gens qu’on rencontre dans certaines jungles qu’ils datent de l’Age de Pierre alors qu’ils sont contemporains.

La seconde partie de ma démonstration : je crois en effet, il y a des linguistes brésiliens qui disent aujourd’hui que les langues amérindiennes commencent à rentrer dans l’ordinateur grâce à cette technique-là et je suis assez pratique de cette chose-là pour savoir que dans les pays défavorisés voire dans les banlieues, l’appétit d’accéder à cette technologie accélère le désir d’apprendre à lire et à écrire.

La fracture numérique sera très rapidement réduite d’autant plus qu’à cette croissance numérique et temporelle dont je parle s’ajoute une croissance spatiale. Il suffit de se promener dans des villes ou même de villages d’Amérique du Sud ou d’Afrique pour savoir qu’il y a des cafés Internet où on peut aller et j’y suis allé souvent. Ils sont tellement pratiqués que les traces sur la console des lettres sont effacées de sorte qu’eux savent très bien s’en servir et moi qui ne voyais pas les lettres, je ne savais pas m’en servir et parmi ces peuples-là qui étaient illettrés, moi je devenais illettré parmi ces populations que vous traitez précisément d’illettrés. C’était moi l’illettré.

Sont plus heureux ceux qui peuvent s’affranchir de cette société de l’information ? Cette idée romantique est très intéressante et belle, mais pour être vraiment libéré de la Culture, il faut vraiment être un homme cultivé. On ne peut pas se libérer de la Culture par l’inculture, mais à l’intérieur de la Culture. On peut se libérer en effet de la technique lorsqu’on la possède vraiment.”

Source :
Polacco, Michel (20 novembre 2005). “Fracture numérique” [En ligne], France Info, Le sens de l’info, 1 p. (Page consultée le 15 juillet 2006)

vendredi 14 juillet 2006

L’Etat Fédéral Belge lance un programme d’aide à 300 Espaces Publics Numériques dans le cadre du programme “EPN-Internet Pour Tous”

espacemultimedia.gif 

Le territoire belge est l’un des plus dynamiques en Europe en matière de politique d’aide aux Espaces Publics Numériques. Si la Région Wallonie demeure pionnière avec plusieurs appels à projets pour l’aide à des EPN communaux et associatifs, en particulier visant les publics éloignés de l’Internet, et des actions de mise en réseau des EPN de la région par de la formation des personnes exerçant dans des centres, une expertise locale dimensionnée où le centre de compétences TechnofuturTIC joue un rôle prépondérant, l’Etat fédéral belge se distingue depuis quelques mois avec des initiatives couvrant le pays visant à lutter contre l’exclusion numérique notamment via des actions lancées par le ministre Christian Dupont.

Philippe Allard via son site Internet Veille-Citoyenne.be nous apprend que l’Etat Belge via le Ministre de l’Intégration sociale Christian Dupont et son collègue Peter Vanvelthoven (Ministre en charge de l’Informatisation de l’Etat) lancent ce 14 juillet un appel à projets visant à encourager la création ou l’extension de 300 Espaces Publics Numériques (EPN) en Belgique :

“Tout organisme public, de même que les ASBL et les entreprises à finalité sociale, peuvent répondre à l’appel à projets. L’objectif est de s’adresser avant tout à des organismes en contact direct avec les personnes n’ayant pas accès à Internet chez elles. On devrait ainsi retrouver des EPN dans des bibliothèques, des maisons communales, des maisons de l’emploi, des associations…

Le public y bénéficiera non seulement d’un accès gratuit à Internet, mais aussi à un accompagnement dans ses démarches, qu’il s’agisse de s’initier aux programmes informatiques de base, de chercher un logement ou un emploi ou encore d’accéder à des services en ligne.

Une prime de maximum 400 euros par ordinateur sera accordée aux projets sélectionnés, le nombre d’ordinateurs pouvant aller de minimum 3 à maximum 10 par projet.”

Les organismes intéressés ont jusqu’au 10 octobre 2006 pour répondre à l’appel à projets. Le formulaire et les informations complémentaires sont disponibles sur le site Internet du SPF Intégration sociale : “Demande de participation au projet “EPN-Internet Pour Tous”” ou par téléphone au 02.509.84.86.

Source :
Allard, Philippe (13 juillet 2006). “Un soutien à la création ou l’extension d’EPN” [En ligne], Veille-Citoyenne.be, Bruxelles, 1 p. (Page consultée le 14 juillet 2006)

lundi 26 juin 2006

Les Français exigent des progrès de l’administration électronique (baromètre Accenture)

egov.jpg

Devant l'engouement de facade d'une administration électronique pour tous et de Français satisfaits par les services électroniques, la 7e édition du baromètre Accenture sur la e-administration vient tempérer des arguments souvent présentés comme des faits accompli : les français ont adopté massivement et avec satisfaction l'administration électronique.


Cette étude mêle deux enquêtes dans 21 pays dans le monde : l'une auprès de citoyens, l'autre auprès de hauts fonctionnaires de pays "leaders" en matière d'administration. La France bénéficie d'une situation contrastée aux yeux des citoyens :

"L'efficacité de la coopération entre les administrations (- 30 %) et les efforts de développement des services en ligne (- 12 %) entre 2005 et 2006 sont sensiblement en baisse)."

"Les Français sont pessimistes lorsqu'ils s'expriment sur leur perception des progrès réalisés dans le domaine de l'administration électronique : l'efficacité de la coopération entre administrations aurait baissé de 30% selon le baromètre d'Accenture."


Pour les internautes, l'exigence d'intégration de services électroniques administratifs s'est accrue. Quant aux non-internautes, cette plus forte "technicité" risque de les laisser de côté une nouvelle fois. La notion de marketing est de plus en plus développée pour faire de l'adoption de la e-administration un effet de masse concourant à des résultats plus rapides.


Accenture délivre des conseils pour améliorer la situation française :

"Pour éviter les risques de frustration, l'Administration française doit développer l'intégration des services en favorisant une approche transversale interorganismes et se montrer exigent concernant la qualité de service rendue sur les différents canaux de relation avec le citoyen."


Sources :

Rédaction (21 juin 2006). "Les Français ne perçoivent pas de progrès réalisés dans l'e-administration" [En ligne], VNUnet.fr, Paris, 1 p. (Page consultée le 26 juin 2006)

Reynard, Lucile, "Internet, le canal d'accès préféré des Français aux services administratifs" [En ligne], Le Journal du Net, Benchmark Broup, Suresnes, 1 p. (Page consultée le 26 juin 2006)

- page 11 de 12 -