Qu’est-ce que l’incompétence ? En quoi fait-elle peur ? Pourquoi déstabilise-t-elle ? Professeur de philosophie des sciences, logique et épistémologie à l'Université de Nanterre, Jean-Michel Salanskis s’intéresse à la notion d’incompétence dans le Journal de bord de Philosophie Magazine du mois d’avril 2009 (numéro 28). L’incompétence est anxieuse. Elle est un signe de l’inconstance de notre temps ; extrait :

"L’étudiante tergiverse pendant deux heures avant de commencer à rédiger son devoir sur table. Ce qu’elle voit seulement, c’est elle-même, dénuée de la compétence d’une telle écriture, et cette pensée l’écrase. (…)

Je tremble avant de donner une conférence, retrouvant au dernier moment l’idée de mon incompétence, fût-elle oubliée par le monde : je vais être démasqué. Malgré nos façades habiles, l’incompétence n’est-elle pas la vérité, secret de notre fragilité ?

De là, nos conduites d’échec, vérifiant l’anticipation horrible que nous ne saurons pas faire ce à quoi nous avons été convoqués. Mais pourquoi est-il si important d’y arriver, de réussir ? Tellement crucial de passer l’étrange test d’une performance, en toute occasion et dans tous les domaines ? Ce qui compte dans la vie n’est-il pas plutôt le sentiment fugace qui accompagne nos moments, et, parfois, les bénit ? Toutes les déconfitures ne sont-elles pas relatives ? Ne passent-elles pas bien souvent inaperçues, parfois de nous-mêmes ? Et d’ailleurs, tout cela n’est-il pas dérisoire vis-à-vis de la finitude de notre condition ? Mieux vaudrait savoir aller au-devant des autres ou saisir les qualités imprévues des détours du temps. (…)

La terreur de l’incompétence nous fait souffrir et nous rabaisse, mais la dignité individuelle n’est pas séparable du degré de succès auquel chacun peut prétendre. Protégeons en chacun l’espoir angoissé de mieux faire. Prévenons le mépris en offrant le crédit de la considération a priori. Réduisons la peur et le tremblement en leur offrant le secours de la compréhension. Mais ne privons personne de son combat d’excellence : le faire est, à y bien réfléchir, une forme d’abandon, comme l’esquisse de l’élimination symbolique de la personne."