
Dans la chronique hebdomadaire du dimanche
25 février,
Le Sens de
l'info diffusée sur France Info, l'académicien Michel Serres évoque
Wikipédia. Voici la
transcription écrite de cette chronique.
"Je suis un enthousiaste de Wikipédia parce que ce n'est pas un
dictionnaire. A l'Académie, nous faisons un dictionnaire. Là, c'est une
encyclopédie c'est-à-dire une collection pas de mots mais de connaissances. Je
suis un enthousiaste de Wikipédia pour plusieurs raisons.
La première raison, c'est sa gratuité et je crois que j'ai consacré ma vie à la
connaissance, d'une certaine manière parce qu'elle est gratuite. Comme elle est
gratuite, elle est productrice. Je prends un exemple : si vous avez du pain et
moi 2 euros et si je vous achète du pain parce que j'ai faim ; vous allez avoir
deux euros et moi du pain. Cet équilibre qu'on appelle le jeu à somme nulle est
le principe même de l'économie, c'est-à-dire, il équilibre. Tandis que si vous
savez un théorème ou quelque chose concernant le vivant et que vous me
l'enseignez, vous me le donnez mais vous le gardez et par conséquent, ce n'est
plus un jeu à somme nulle et c'est producteur de sens illimité. C'est
gagnant-gagnant. L'école enseigne le gagnant-gagnant et l'économie n'enseigne
que des jeux à somme nulle.
Deuxièmement, c'est libre. Alors là, il va y avoir des critiques. Puisque c'est
libre, ce n'est pas validé. On a fait des calculs là-dessus et ils sont
vraiment éblouissants parce que s'il y a une encyclopédie qui est une bonne
référence, c'est l'encyclopédie Britannica. On a calculé qu'il y avait 2,93
erreurs par article dans l'Encyclopédia Britannica tandis qu'il y avait 3,86
erreurs par article dans Wikipédia. La différence est pratiquement nulle.
Alors, on se dit que la liberté, là, a donné des résultats extraordinairement
bons.
Je vais vous raconter une histoire sur la vérité de Wikipédia. Il y a quelques
années, j'ai publié une livre qui s'appelait Rameaux et à la fin de cet
ouvrage, il y a un grand chapitre sur Saint-Paul. Un de mes lecteurs américains
m'a raconté l'histoire suivante, c'est que lisant ce livre-là, il a voulu
vérifier ce que j'avancais dans ce chapitre. Il a trouvé Wikipédia et je disais
dans mon chapitre que Saint-Paul avait passé sa jeunesse dans des études à
Jérusalem... Et non, dans Wikipédia, il y avait marqué que Saint-Paul dans sa
jeunesse avait vendu des ice cream à la vanille dans le New Jersey. Alors, il a
été très étonné. Ca lui est arrivé un matin à 10 h 30 et il est revenu sur
Wikipédia à midi et cette astuce-là était supprimée.
Par conséquent, la vérité est rétablie par des correcteurs anonymes et libres.
C'est une entreprise qui m'enchante parce que, pour une fois, c'est une
entreprise qui n'est pas gouvernée par des experts. J'ai une grande grande
confiance dans les experts, bien entendu. A qui voulez-vous que je fasse
confiance sinon à des experts ? Mais cette confiance envers les experts est
limitée puisque les experts, qu'ils soient mathématiciens, astronomes ou
médecins ne sont que des hommes. Par conséquent, ils peuvent se tromper et il y
a là dans cette entreprise de liberté, de communauté, de vérification mutuelle,
quelque chose qui, dans la gratuité, la liberté, m'enchante complètement et me
donne une sorte de confiance dans ce que peut être un groupement humain.
Le savoir absolu n'existe pas pour la bonne raison que dès qu'on est un peu
dans le savoir, on voit à quel point il évolue à toute vitesse. J'ai dit dans
une autre émission qu'aujourd'hui, les professeurs de sciences n'enseignent que
la moitié de ce qu'ils ont eux même appris. Le savoir est dans une progression
exponentielle. Comment voulez-vous qu'il soit un jour absolu ? Il y a une telle
grande différence entre le savoir et la connaissance, ou l'entendement et
l'intelligence, que la marge de progrès est infinie.
Revenons aux difficultés de Wikipédia aujourd'hui et je voudrais ajouter sur la
gratuité que Wikipédia n'est pas le seul site qui soit gratuit. Si vous prenez
l'Open Source par exemple, vous pouvez vous procurer des logiciels gratuitement
qui sont, du point de vue de leur performance, 10 fois
supérieurs aux logiciels qu'on utilise habituellement et qui sont fournis par
des ingénieurs qui sont parfaitement bénévoles. D'ailleurs, Wikipédia est
dirigée par une française qui s'appelle Florence Nibart-Devouard qui est
parfaitement bénévole, elle aussi. Il n'y a que des bénévoles et cela donne
vraiment tort à tous nos prophètes de malheur. Il y a aujourd'hui une
encyclopédie libre, gratuite à la disposition de tout le monde et qui est le
plus souvent vraie.
Il y a des vandales partout mais ce que je trouve d'extraordinaire dans
l'organisation de Wikipédia, c'est qu'elle est auto-organisée pour lutter
contre les vandales. D'une certaine manière, c'est un miracle
d'auto-organisation, d'auto-gestion. On a l'impression qu'en matière de liberté
et de vérité, l'honnêteté l'a emporté sur le vandalisme ce qui est rare dans
notre monde moderne."