1 - Le sac à dos, le carnet et le mot de
passe
Activité permanente proposée dans le cadre de l’Agora, le
cyberespace est devenu au fil des mois un lieu de passage et de rassemblement
important qui a pignon sur rue. Il stabilise quelques heures par-ci, par-là des
nomades qui viennent le temps d’une consultation ou d’un cours, poser leurs
sacs à dos ou de plastique. Ils deviennent les utilisateurs. Ils se repèrent
rapidement au “trésor” qu’ils extraient de leurs poches ou sac à dos. Papier ou
un carnet, ce trésor nouveau est bien protégé sur lequel sont patiemment notées
les coordonnées et les mots de passe. Ils représentent les différents accès au
réseau et à leur boîte émail. Le cyberespace à travers son existence et sa mise
en scène engendre une série d’usages. Les utilisateurs appartiennent, à des
titres divers, à la galaxie de la précarité.
Le cyberespace est devenu, dans les faits, le lieu de
convergence des désirs, d’un “peuple d’exclus”. Plusieurs fois par semaine,
ils, elles se trouvent à l’Agora. Au fond de la salle d’accueil, derrière les
piliers, les candidats se rangent en file devant la porte. Ils attendent
l’heure de leur rendez-vous ou espèrent qu’une place se libère. Souvent
heurtée, cette porte ne s’ouvre qu’avec un sésame, le code connu des bénévoles
et les animateurs. Un nombre important de personnes défile au cyberespace. Pour
les responsables l’action au cyberespace commence par la gestion de la file
d’attente et d’essayer de traiter toutes les demandes. Il revient aux bénévoles
de planifier en rapport avec les besoins et les urgences. Les personnes
attendent, ils sont attentifs aux différents mouvements. Les places libres sont
chères. En attendant qu’un poste se libère, chacun prend son tour et s’arme de
patiente. Toute personne présente au cyberespace a le sentiment d’être au sein
d’une ruche en activité. En s’armant de patience, il sera toujours possible
d’accéder à sa boîte émail ou d’effectuer des travaux informatiques.
Par définition, le cyberespace est un lieu d’expérimentation
d’apprentissage. Le passage à l’acte s’effectue à travers les transmissions de
consignes. L’expérimentation est comme dans tous les centres de formation
conçue comme nécessaire. La mise en pratique de démarches essais, erreurs
enregistrera la nature des progrès effectués. Le cyberespace à travers son
existence permet à toute personne désirant développer ses compétences de les
mettre en œuvre. Il s’agit d’une courte séquence de vie passée devant
l’écran.
À travers cette activité en plein développement que se joue une
autre histoire que celle d’une relation forte à un outil technique :
l’informatique. De manière paradoxale, une question de recherche est à
explorer. Le cyberespace, à travers la mise en œuvre de programmes
informatiques, est confronté à la résolution de la délicate question
des liens sociaux, et ce, à travers les divers réseaux locaux,
régionaux et mondiaux.
À travers l’action des bénévoles, qui participent à l’existence
de ce processus, les gestionnaires Emmaüs de cette activité novatrice entendent
maîtriser la mise en place d’une nouvelle proposition liée à
l’innovation technique. Il appartient à la dimension projet.
les démarches mises en place avancent et sont affinées. La règle est stricte.
Tout candidat à l’utilisation de l’informatique doit faire l’objet d’une
inscription (une base de données est opérationnelle). Il doit être identifié
quant à sa démarche. Les animateurs doivent pour permettre l’accès au plateau
technique réguler la demande d’usage qui augmente fortement. Dans une démarche
qui entend être globale, il faut trier, évaluer, inscrire les candidats en
rapport avec des usages et des activités proposées.
Concrètement, le parcours de l’utilisateur est simple. Pour
utiliser les différentes activités proposées, il doit s’inscrire et se livrer
un peu, comme au temps des compagnons. À travers les tests, il lui faut montrer
ce qu’il sait faire et ce qu’il souhaite. La batterie des tests imaginés pour
trier les candidats, aux formations comme à l’usage du matériel s’apparente aux
essais qu’un bon ouvrier professionnel devait faire avant d’être embauché.
Au cyberespace, il est possible d’utiliser l’informatique pour
de multiples raisons : traitement de texte, messagerie, recherche sur
Internet, conception d’images, etc. Les propositions de formations tendent à
réduire le fossé qui existe entre les personnes et le matériel ce que certains
appellent la fracture informatique. Tout simplement, il suffira de mettre à
jour les connaissances. Tout naturellement, le cyberespace joue un rôle
important dans ce qui est la constitution d’un lieu particulier où se pose la
construction d’insertions sociales. Il existe une rencontre
entre, des individus qui sont de potentiels usagers et des propositions de
formations, de transmissions de connaissances se rapportant aux logiciels et
aux matériels. Il est ainsi un lieu où se formule des désirs d’insertion. Les
hommes et les femmes confrontés aux innovations techniques tentent leur chance
pour participer au système mondial. Ils tissent des liens spécifiques.
Le Cyberespace assure deux fonctions : il transmet des
connaissances et assure un service. Les jours réservés, il se transforme, en
salle de cours avec son rétroprojecteur. À d’autres moments, il assure le self
service. L’offre technique supporte et assure une réponse partielle à une
dimension sociale. Elle restitue la nécessité et l’importance du travail en
réseau. Le cyberespace dans sa pratique quotidienne confirme son importance et
ajoute une possibilité supplémentaire pour tenter de sortir d’un état lié à la
précarité sociale. L’offre proposée à l’Agora donne les lettres de noblesse au
système lui-même. Les démarches qui concernent la vie peuvent parfois se
résoudre et se poser y compris grâce à l’informatique. L’utilisation d’Internet
accompagne et peut transformer des espoirs. Dans la salle se conjugue à tous
les temps une réalité virtuelle. L’utilisation du matériel et consacre
l’importance et sa dimension vitale de l’usage du micro-ordinateur et ce qu’il
permet.
Une pratique de guichet
Le cyberespace permet à tous l’accès à Internet. L’activité
elle-même s’inscrit dans une dimension de pratique du guichet
qui existe à Emmaüs et spécialement au sein de l’Agora. Les travailleurs
sociaux viennent régulièrement compléter les informations qu’ils ont à
communiquer aux personnes. À proximité de l’offre d’accueils, d’assistanats,
des consultations en tout genre le cyberespace ouvre de manière complémentaire
une offre de formation et de pratique informatique.
Le cyberespace appartient à la catégorie des outils utiles. Il
ne donne ni à manger, ni un toit, mais de son usage peut résulter la résolution
d’éléments de la situation de précarité. La technique instruit la différence,
elle est fille de son temps, elle engage les individus dans une confrontation
et une rencontre avec l’innovation technique. Dans cette immersion, peut se
construire du sens.
Au contact des matériels, les participants apprennent, exercent
et entretiennent leurs savoir-faire. Ils développent leurs compétences. Devant
l’écran plat, ils s’entraînent, ne perdent pas la main. Dans la pratique
quotidienne, ils s’entraident même. La chaîne de la transmission est en oeuvre,
celui qui sait un peu, transmet à celle ou celui qui en sait peu. Lorsqu’il y a
difficultés, la cascade des demandes aboutit à une demande d’aide adressée aux
bénévoles. Ils sont présents et assurent la permanence et la réparation. Du
point de vue des utilisateurs les besoins de contacts ou de nouvelles sur la
toile sont immenses. Ils participent à un domaine qui finalement, même pour des
sans domiciles fixes, s’inscrit dans le réseau mondial et permet de combler une
soif de nouvelles, d‘informations. À sa manière la précarité est présente sur
le réseau mondial. Les utilisateurs sont, une fois n’est pas coutume, à égalité
avec les autres pratiquants. Ils abordent de la même manière que quiconque la
confrontation à l’innovation technique et sociale et ses systèmes.
L’informatique ne fait pas de différences sociales. Elle ne fait pas de
commentaires et ne dit pas à quelles catégories sociales les utilisateurs
appartiennent. Elle ne permet pas d’assigner un utilisateur à un domaine social
ni de les stigmatiser.
Le nombre important des inscriptions et de candidats présents
aux différentes activités confirme, s’il y en était besoin, l’importance de la
mise en place de formations et ses divers niveaux. Il existe un réel besoin de
transmission de connaissances. L’appropriation, la maîtrise des installations
en état de marche et tous les usages qui en découlent revêtent des enjeux
importants. Les utilisateurs perçoivent concrètement à quoi correspond le
fonctionnement d’une structure de service. Celle qui existe au
sein de l’Agora appartient à une approche originale. La médiation par
l’informatique sert une pratique sociale particulière, innovante où la
précarité s’envisage autrement.
2 - La précarité, la connaissance et
l’informatique
Un premier constat s’impose quant au cyberespace, depuis la
mise en place de l’activité, l’analyse repose sur l’observation des acteurs.
Elle nécessite un parti pris : la précarité n’est pas synonyme d’absence
de connaissances. Il est absolument indispensable de remettre en cause le lot
d’images d’Épinal et de représentations accolées souvent de manière erronée à
la pauvreté. Les personnes utilisatrices du cyberespace appartiennent pour
différentes raisons à la galaxie des pauvres, mais en même temps au sein de
cette galaxie, il existe différents profils. Venir à l’Agora puis être inscrit
au cyberespace n’est pas nécessairement être illettré. Bien que la plupart des
utilisateurs du cyberespace soient des personnes sans domiciles fixes, ils n’en
sont pas moins là présents avec leurs parcours individuels et leurs
connaissances. La précarité n’est pas nécessairement l’ignorance.
Certes, il est courant de repérer que parmi les sans domiciles
fixes, un certain nombre sont illettrés. Il s’agit même d’une dimension des
préoccupations de l’association Emmaüs qui agit pour ceux qui le veulent bien
et tente de corriger. Elle a monté tout un circuit qui tente de lutter contre
l’illettrisme. La détention de connaissances n’est pas, en ces temps de trouble
économique, un rempart suffisant contre la précarité.
L’usage d’Internet, le désir d’identité et la
typologie
Dans ce qui peut nous aider à comprendre de ce que nous pouvons
appeler un succès en terme de fréquentation. Il est indispensable d’inclure les
utilisateurs du cyberespace dans un essai de grille d’analyse. Ce qui revient à
prendre le risque en tentant de bâtir une typologie. Elle n’est pas définitive.
La démarche que nous engageons doit nous permettre autant que possible de
saisir le sens de l’action. Nous devons saisir de la même façon les dimensions
du mouvement qui s’effectue à travers l’existence du cyberespace. Il nous
revient de tenter de répondre à la question : qu’est-ce que le cyberespace
fait bouger ?
Bien que la mise en place de l’activité soit récente, à peine
une année, la période de rodage, en cours, nous donne quelques indications.
Nous prenons le risque d’établir une telle typologie, avec ce que cela suppose
comme arbitraire. Nous faisons l’hypothèse que le système est stabilisé avec
ses points de repère identifiés et des usages délimités. Pour entamer cette
réflexion, nous avons remarqué des identités significatives. Par définition,
les utilisateurs du cyberespace appartiennent aux différentes catégories du
manque : de travail, d’argent, de logement, de papiers, etc. Ils
fréquentent l’Agora, ils sont tous, à un titre ou à un autre, inscrits dans les
processus liés à la précarité. Lorsqu’ils se présentent, pour instruire leur
demande, ils ont toujours sur eux les traces administratives de leur
appartenance à la précarité, un récépissé, une photo, une photocopie, etc. Le
chômage est un marqueur important, déterminant pour tout candidat au
cyberespace. Ils sont souvent détenteurs d’une allocation de type RMI. Lors des
entretiens réalisés nécessaires au moment des inscriptions, ils déclinent les
différentes prestations qu’ils perçoivent et qui assignent leurs détenteurs à
un mode de vie particulier, précaire. Parmi les publics présents au
cyberespace, certains appartiennent à la catégorie des sans-papiers en instance
de régularisation ou des demandeurs d’asile.
En correspondance, la pratique du cyberespace est la mise à
disposition de matériels et d’accès à Internet dans le cadre de plages horaires
partagées entre le libre-service et la formation. Les activités, les cours et
les échanges entre participants s’effectuent en français. Affirmation souvent
contredite dans la réalité. Derrière les tables, sur les écrans les langues
présentes et utilisées sont multiples à l’usage des populations qui fréquentent
l’Agora. Il revient comme tâche aux formateurs et aux animateurs de permettre
la construction minimale d’un lien social entre tous les acteurs :
stagiaires ou bénévoles. Il leur faut définir des règles d’usages minimales
pour faire en sorte que le matériel et les individus soient respectés.
Nous pouvons faire en même temps le constat que la pratique de
l’informatique est aussi un excellent outil permettant d’accompagner et
d’approfondir l’apprentissage de la langue française. L’activité pratique de
mise en œuvre de connaissances, comme toute formation, revêt, du point de vue
des acteurs qui utilisent ses services, un enjeu important. Elle engage la
compétence des animateurs bénévoles. Ils doivent participer à la construction
de parcours de trajectoires individuelles. Ils permettent la rencontre entre
les acteurs du système individuel avec les complexités d’une structure sociale
qui par définition exclut. Dans cette confrontation avec leur propre pratique,
les acteurs sont naturellement confrontés à la fois à l’estime de soi et à la
nécessaire inscription minimale dans une configuration sociétale où la question
du lien social s’impose.
L’individu stratège, le réseau
L’usage de formations et la consommation d’informations
correspondent à la volonté appartenant à chacun de se construire. Chaque
personne qui vient au cyberespace s’engage à recueillir pour son propre usage
des connaissances nouvelles. Il n’y a pas d’âge requis. Nous constatons que les
stagiaires s’acharnent souvent pour être de parfaits utilisateurs. Le lien
social via le réseau mondial est à portée d’écran. Toute personne qui vient à
l’Agora peut contacter les amis, la famille, même à des milliers de
kilomètres ! Les employeurs potentiels sont destinataires, de CV ou de
lettres de motivations. La distance n’est plus un obstacle. Le cyberespace rend
possible la mise en place d’une boîte email gratuite et accroît le contact et
la consultation des nouvelles de par le monde. Dans cette volonté de se situer
comme usagers, nous pouvons observer combien beaucoup sont de « bons
élèves ». Assidus, ils tentent avec beaucoup d’opiniâtreté de maîtriser le
clavier ou de connaître Word Excel, Internet comme les logiques de pratiques
photos écritures. Ce qu’il est indispensable de reconnaître c’est au contact du
cyberespace, tous les participants développent des stratégies qui leur
appartiennent. Sans forcément l’avouer, le reconnaître. La formulation de la
demande revêt des enjeux importants pour chaque individu. Elle permet de lire
ce qu’ils affichent comme objectifs, pour des usages qui ne sont pas
standardisés.
3 - Stratégies [1]
À moins d’y travailler, le fait de venir à l’Agora, rue des
Bourdonnais est en soi une manière de se trouver sur un territoire où
s’affichent bon nombre de situations individuelles précaires aux degrés divers.
L’Agora, comme lieu de passage, d’orientation, assure le rôle de filtre pour
accéder au cyberespace. C’est une caisse de reconnaissance, le bouche à oreille
fonctionne et s’amplifie. La différence des seuls accueils des gens de la rue,
derrière la porte maintenue fermée, il n’y a pas d’autres petits cris que ceux
poussés lorsqu’une démarche engagée ne marche pas ou, au contraire, lorsque,
content de lui le stagiaire constate que cela marche. En temps normal, seuls se
font entendre les bruits des doigts tombant sur les claviers et souvent
ponctués par la touche entrée, parfois heurtée rageusement, ou d’une manière
libératrice.
Les animateurs, les bénévoles qui assurent l’accompagnement ne
peuvent que discuter doucement pour ne pas déranger la salle au silence
éloquent. Les casques sur les têtes engendrent les cadences, les têtes se
dodelinent en rythme. Il y a de la musique à l’autre bout, les têtes se
dandinent certainement sous influence. Les différentes personnes
« abonnées » à la pratique du libre-service ou des cours
informatiques sont des personnages touchés par la précarité. Ils rencontrent à
l’Agora au guichet cyberespace les différents services résultant d’un usage de
l’ordinateur.
Avant toute chose et lorsque les candidats suivent les
différentes étapes de l’inscription, ils témoignent d’une certaine capacité à
agir de manière stratégique. Ils formulent, de manière explicite, des désirs.
Ils se positionnent dans la perspective d’un avenir qui peut advenir peut-être
un jour. Ils démontrent, aux animateurs, leurs intérêts et leurs souhaits de
maîtriser, à terme, l’outil informatique. Les animateurs et les bénévoles
attentifs repèrent aisément les volontés affichées par les stagiaires. Bien
qu’il ne soit pas explicite, les stagiaires entendent atteindre le but, au
premier contact. Aux différentes questions nécessaires à leurs inscriptions,
les réponses fournies rendent compte des engagements auxquels ils sont prêts à
se soumettre pour aboutir à la pratique informatique. Leurs attentes et leurs
compétences exprimées correspondent de fait à un contrat,
celui qui lie le stagiaire au cyberespace.
La dimension formation permanente
À travers ce construit social particulier, les stagiaires
entendent continuer à suivre le fil rouge qui leur permettra de satisfaire à
leurs objectifs qui parfois ne sont pas immédiatement atteignables. Il est
nécessaire de reconnaître les stratégies mises en place par les stagiaires.
Elles s’inscrivent dans le cadre d’un parcours ou la précarité occupe une place
importante. Le bouche à oreille fonctionne à merveille les propositions faites
par le cyberespace sont rapidement connues. L’afflux des candidats au
cyberespace en témoigne. Les candidats se déterminent au regard de leurs
intérêts du moment. Bien qu’ils soient souvent des éclopés de la vie, ils
entendent malgré tout se servir du système dans sa dimension formation
permanente. Le lieu a su rapidement mettre en place des propositions
d’aide aux internautes et assurer le fonctionnement de ce qui est devenu un
véritable centre de formation et d’initiation à la pratique informatique. Les
candidats face à la proposition ont joué le jeu, ils ont consommé des heures de
formation et entendent en faire bon usage. Nous percevons, à travers l’action
du cyberespace comment, à partir des propositions d’actions les individus s’en
approprient les fondations à leur profit. Ils se construisent des trajectoires
et des parcours, l’altérité n’est pas loin. En empruntant des chemins de
traverse et leurs opportunités là où ils se trouvent.
Au moment de l’inscription, l’entretien initial est déclaratif.
Il n’est pas vérifié le diplôme seul le niveau est énoncé. Il est facile de
mesurer qu’en terme de positionnement intellectuel, ce qui fait, aujourd’hui,
sens pour les futurs inscrits. Lorsqu’ils se présentent ce n’est plus le bac
qui compte, mais bac plus deux. Cette déclaration agit comme un véritable passe
partout une formule magique pour ceux qui déclarent déjà avoir eu un quelconque
rapport à l’enseignement. Les clés, fantasmées, de la cité du travail
déteignent sur la cité Agora. Les candidats se définissent, ils s’inscrivent
dans une posture et se conforment à cette image, celle dont ils pensent qu’elle
puisse avoir une certaine légitimité. Elle est, parfois, difficile à tenir. Les
candidats nous fournissent ainsi des éléments de compréhension sur la manière
avec laquelle il faut se positionner dans le domaine social. Pour s’inscrire à
la formation, il est indispensable de se déclarer en référence avec les
paramètres de cette position. Il est vrai que la mise en pratique détermine et
régule ensuite les différences.
Les nouveaux “gri-gris”
Au moment de l’entretien, la stratégie développée est induite
par le parcours scolaire et les différentes sensibilités. Une fois dans la
place, les stagiaires tentent malgré tout de chercher et de glaner tout ce qui
leur est indispensable pour assouvir ce qu’ils estiment avoir comme besoin.
Sans trop se tromper, il est facile de constater que la création et la
consultation de sa boîte de courrier email recueillent tous les suffrages.
C’est pour elle que l’on déclare venir au cyberespace en première intention.
C’est le fameux « juste cinq minutes s’il vous plaît »
entendu souvent comme une supplique pour accéder uniquement à ses messages au
moment de la fermeture de la salle. Lors des cours, devant l’écran tout
observateur pourra repérer le décrochage du cours pour contact discret, en
catimini, avec la boîte email. Bien que le cours ne porte pas nécessairement
sur l’apprentissage des avantages de la boîte email. L’enseignement ne
s’effectue pas sur ce sujet, la boîte sera ouverte malgré tout. Il y a du lien
social, même si sa virtualité n’est plus à démonter, dans cet objet boîte émail
avec ce qu’elle contient et représente comme sentiments, raisons et racines
mondiales. Il est touchant de voir apparaître sur le visage d’une stagiaire des
larmes en même temps qu’un message comportant une photo d’un neveu qui vient de
naître à des milliers de kilomètres de là et qui ne sera pas forcément
rencontré bientôt.
Candidates aux différentes formations, les personnes n’ayant
pas de parcours scolaires bien identifiés adoptent un profil différent. Sans a
priori, elles se laissent guider, par les bénévoles. Elles s’inscrivent dans
les propositions et les arcanes des formations du cyberespace. Elles ne se
déclarent intéressées par telle ou telle dimension de la pratique informatique
qu’en cours de route. En connaissant les possibilités de l’outil informatique.
De nouvelles perspectives s’offrent à eux. Les nouveaux
« pratiquants » sont partie prenante de la démarche. Ils tentent, à
ce moment, de définir les pistes qu’ils peuvent exploiter et qui soit, pour
eux, une ouverture sur le monde. Malgré leur situation précaire, ils pourront
communiquer. L’ouverture sur le monde s’apprécie à sa juste valeur. Elle
s’observe facilement et peut faciliter la construction d’indicateurs de
satisfaction portant sur l’usage du cyberespace. Ils reviennent régulièrement
et se lancent. Pour les stagiaires, les éléments bougent, les nouvelles
bibliothèques deviennent portables. Les disquettes protégées et enveloppées
dans un magma de pochettes plastiques sont au fond du sac. Elles les
accompagnent partout et ne quittent pas leurs titulaires. Ils les sortent,
souvent, de sacs largement usés. Sur ces supports, ils ont vite compris
l’intérêt qu’ils pouvaient en tirer. Au lieu de craindre pour la pérennité de
leurs documents, ils savent qu’ils peuvent aussi stocker leurs fichiers et les
différents papiers vitaux sur disquettes. Les documents administratifs, les
diplômes sont scannés, les photos de famille aussi. Certains, sont même
porteurs, autour du cou, de nouveaux « gri-gris » que sont les clés
USB (elles contiennent tout ce qui se rapporte à leurs situations).
Le lieu cyberespace est à ce point de vue un domaine paradoxal.
À la fois il se situe comme une offre de propositions d’usages en matière
informatique et un lieu d’aide pour des hommes et des femmes frappés par la
précarité au quotidien. Situation qui ne s’exprime qu’en des termes
discriminants. Il est clair que lorsque la fiche d’inscription est remplie la
case « sans » apparaît immédiatement. Par définition, les
participants sont démunis. Ils sont sans papiers, sans emploi, sans logement,
etc. En même temps le lieu cyberespace, est un lieu où peut se résoudre, par la
pratique d’une innovation technique, la réalisation d’une pratique individuelle
qui a du sens. Celle qui renvoie à son utilisateur une certaine estime de
lui-même. Il est capable d’agir sur la technique pour modifier ses rapports à
l’information notamment. Le lien social considéré comme distendu par la
mondialisation économique et politique cède la place à une manifestation plus
individuelle. D’un point de vue général, ce même lien est considéré comme plus
individualisé dans la mesure où il repose en partie sur un rapport particulier
à la technologie. La question de la réinsertion des personnes exclues trouve là
une réponse nouvelle et des problématiques différentes quant à ce qui fait
société. La précarité et son traitement trouvent là une résolution différente.
Une personne au chômage peut et doit communiquer avec l’ANPE. De la même façon,
un contact peut s’établir avec son employeur par les voies du réseau internet.
À la sortie de l’épisode de formation, ils pourront se servir d’un outil qui
ignore leur inscription sociale.
4 - La formation permanente constitutive du
cyberespace
Ce qui est vérifiable depuis l’existence du cyberespace, c’est
sa santé florissante. Le nombre de passages ne cesse d’augmenter. Les candidats
aux formations se bousculent. Dès le 6 septembre, les places étaient déjà
retenues. En très peu de temps, les modules proposés se sont trouvés complets.
Il devient indispensable de lancer une réflexion sur le fonctionnement de ce
qui devient un véritable service de formation pour les exclus.
Les bénévoles ont joué un rôle indispensable dans sa constitution. Il est clair
qu’ils ont dupliqué les apprentissages organisationnels qu’ils avaient fait les
uns et autres au sein des entreprises dans lesquelles ils ont séjourné. La
philosophie qui préside au développement de la formation du cyberespace
ressemble plus à la conception utilisée dans les centres de formation gérés par
des consultants. Il s’agit de permettre l’apprentissage tout au long de
la vie. Cette mesure est intégrée dans le fonctionnement même. Il
suffit de percevoir le panachage des âges dans les sessions de formation. Le
geste informatique est considéré comme indispensable. Alors, il faut faire ce
qu’il faut pour se mettre à jour. Quel que soit l’âge et le statut.
L’orientation et le besoin
Le premier contact avec le cyberespace pour un utilisateur est
un entretien qui se termine par une inscription. Il y a la volonté des
promoteurs du projet de ne pas permettre l’accès aux matériels sans un minimum
de garanties sur la capacité du candidat à manœuvrer l’ordinateur à peu près
correctement. Il y a un minimum. L’inscription obligatoire suppose un contrôle
et la constitution d’un fichier d’adhérents à la démarche informatique. On ne
mange pas au cyberespace. Les ordinateurs, les claviers n’aiment guère les
miettes, ni les liquides. Cette loi est respectée, comme est respectée la
détermination de rendez-vous de listes d’accès, de convocations aux séances de
formation. Les candidats en se massant devant la porte savent qu’il leur sera
donné un rendez-vous avec une convocation. Cette régulation fonctionne de la
même façon lorsqu’il y a inscription pour une formation.
L’inscription consiste en une série de questions permettant de
remplir une fiche des renseignements nécessaires à l’identification des
stagiaires. Elle constitue les prémices d’un parcours individuel de
formation. Après différents tâtonnements la fiche élaborée est au
point. Elle débouche sur la gestion d’une base de données. Ainsi, les
renseignements sont connus sur les provenances, les identités, les langues
maternelles, le statut social, le niveau scolaire de base, etc. La photo
d’identité scannée permet de reconnaître le candidat et en même temps de lui
délivrer une carte qui mentionne son appartenance au monde du cyberespace.
Une fois résolue la question administrative, il reste à
déterminer le niveau de connaissance du candidat. La mise en place d’un filtre
permet la régulation. Il autorise ou pas l’accès aux postes. Les gestionnaires
du cyberespace ne donnent pas accès au matériel sans un minimum de
connaissances informatiques. Les inscriptions durent environ une heure par
personne. Il s’agit d’obtenir des impressions sur les connaissances des
candidats et leurs objectifs. Trois questionnaires, élaborés dès le départ de
l’activité, permettent de se faire une idée sur le niveau de connaissance et
d’orienter sur les formations dispensées par le cyberespace et d’accès aux
postes.
Une fois le niveau déterminé, il reste à trouver une place dans
les propositions offertes par le cyberespace formation. La dynamique est
enclenchée. La moitié du temps de fonctionnement est réservé aux formations y
compris aux personnels Emmaüs qui avec un consultant extérieur s’entraînent à
suivre des formations. Le reste du temps est en self service. Il y a de ce fait
un équilibre qui se trouve réalisé. Le cyberespace n’est pas un lieu où l’on
passe son temps par la seule consultation de sites. C’est aussi un domaine qui
affiche une dynamique de travail, en application des éléments travaillés en
cours. C’est peut-être là le sens du succès du cyberespace qui échappe à de
potentielles dérives. La régulation s’effectue par la mobilisation des énergies
autour de l’ordinateur et ce qu’il permet.
Dans les faits, il existe un catalogue proposé
aux stagiaires. À la fois des modules généraux qui présentent les démarches
globales. Elles sont intitulées initiations à Internet, à l’ordinateur ou
formation initiale. Dans lesquelles les démarches globales sont présentées. Il
existe en même temps des formations spécialisées sur des apprentissages de
pratiques de logiciels spécifiques et avec progression pour l’instant Word,
Excel, l’année dernière Photopro.
Lors des inscriptions, l’enjeu principal pour les bénévoles est
de détecter le niveau du candidat et de l’affecter aux formations qui pourront
lui être utiles. Dans ce qui est le centre de formation du cyberespace, la
ventilation des stagiaires devient un enjeu majeur pour garantir le parcours de
l’individu et ses progressions. Un certificat est remis en fin de parcours. Il
témoigne de la mobilisation importante de son titulaire.
La difficulté qu’éprouve le cyberespace dans son fonctionnement
réside dans la gestion des compétences des bénévoles. Une fois l’année 2003
passée, les bénévoles qui étaient dans des situations d’attentes d’emploi sont
pour la plupart partis. Ils ont trouvé du travail ou ont changé de lieu.
L’équipe a été largement renouvelée. Une certaine continuité doit être
maintenue. Concrètement les contenus des modules ont été arrêtés fin juillet
2004. Ils tiennent compte des observations qui avaient été faites lors de leurs
mises en pratique. Pour l’année 2004-2005, les supports de cours sont
opérationnels. Les animateurs s’y réfèrent et les suivent, c’est une
construction pas à pas de différentes opérations nécessitées par la mise en
pratique. Cet apprentissage est facilité par la qualité du matériel et
l’existence de manière fixe d’un Barco qui affiche en temps réel les procédures
à suivre, les touches sur lesquelles il faut agir. Les stagiaires reçoivent eux
aussi le livret et pourront ainsi suivre les procédures suivies.
Un modèle d’évaluation à construire
Il reste que cette situation qui est apparemment bien rodée.
Les présences aux cours semblent se stabiliser. Les stagiaires dans leur grande
majorité respectent ce qui leur est présenté comme un contrat auquel ils
s’astreignent. Ils s’inscrivent ensuite aux heures en libre-service. Un modèle
d’évaluation s’impose de ce qui est devenu par la force un centre de formation
avec un public qui par définition est socialement dédié et spécifique. Le
traitement des fiches d’inscriptions dans la base de données devant permettre
un tri quantitatif sur un certain nombre d’indicateurs définis d’un commun
accord entre les bénévoles et les responsables du cyberespace. Il est
indispensable de mesurer l’efficacité du cyberespace en des termes quantitatifs
et qualitatifs. Il est indispensable de connaître les dysfonctionnements. Ce
qui aura pour mérite pour les gestionnaires de mieux connaître la vie du
cyberespace, son centre de formation, mais aussi de participer à la définition
des objectifs et la confrontation avec les résultats. En réalité il s’agit de
connaître à quoi sert le cyberespace ou plutôt dans quels domaines permet-il de
peser et d’être comme le dit son responsable l’accès à Internet c’est une
nécessité vitale.
5 - Dans la catégorie des sans-emploi : essai de
typologie
Le cyberespace est un guichet de plus dans la proposition que
fait l’Agora. L’innovation technologique fait son œuvre. Les stagiaires se
servent à la fois des formations proposées et des matériels mis à leur
disposition. Ce qui motive leur démarche et qui est invoqué comme justification
“sans l’informatique on ne peut rien faire maintenant alors allons-y”.
Cette phrase revient sans arrêt elle confirme leurs intérêts pour ce qui se
passe au cyberespace.
À la question pourquoi venir au cyberespace les réponses sont
souvent :
sortir de
chez soi,
mettre son CV
en ligne,
contacter des
employeurs,
contacter des
amis,
chercher des
informations sur son pays,
apprendre le
maniement du traitement de texte,
maîtriser les
logiciels Excel, Photopro…
se
reconstruire et être fier de soi.
Pour essayer de comprendre les motivations des participants,
nous tentons la constitution d’un essai de typologie avec ce que cela peut
avoir d’arbitraire, d’autant que cette typologie a évoluée tenant compte de la
vie au cyberespace d’une petite communauté de pratiquants. En même temps, cet
essai de typologie est indispensable pour approcher au plus prêt ce que fait
bouger la pratique quotidienne du cyberespace.
Les mères de familles
Les mères de familles qui participent aux activités de
formations proposées par le cyberespace se reconnaissent à leurs cabas ou leur
caddie voire aux jeunes enfants qui les accompagnent. Ce qui oblige parfois les
bénévoles à garder dans les bras les enfants le temps d’une formation ou d’une
manipulation devant l’écran. Lorsqu’elles sont jeunes elles
sont à la recherche d’emplois, elles présentent la particularité d’avoir un
métier, mais ne possèdent pas, chez elles, l’outil informatique qui leur
permettrait de trouver un travail. Elles viennent au cyberespace et mettent
leurs CV en ligne. Très souvent, elles sont en fin de droit ou au RMI. Magali
est de celles-là, elle a trente ans, et vient très souvent aux cours
d’initiation Internet. Elle était secrétaire (ce qui se voit, elle tape
rapidement, le clavier n’est pas une énigme pour elle). Sa difficulté, elle ne
connaissait pas, dans son ancien emploi, la pratique de l’Internet. C’est ce
qu’elle vient chercher au cyberespace. Elle espère trouver en plus comme
exercice pratique du travail via le net. Elle utilise le temps au libre-service
pour résoudre comme tout le monde son inscription dans les différentes logiques
de suivi du chômage. Elle tape en même temps. En ayant recours aux bénévoles,
et s’engage à, sous l’œil de sa fille jeter les bases d’une lettre de
motivation et naturellement de CV, le tout diffusé sur le réseau. Souvent elles
répètent comme une litanie « Si je n’avais pas le cyberespace comment
je ferais ».
Les femmes un peu plus anciennes considèrent
que le rapport à l’outil informatique devient pour elles l’enjeu
principal : « je voudrais bien comprendre comment ça
marche ». Bien qu’elles ne soient pas de la génération informatique,
elles entendent profiter de la proposition qui leur est faite pour maîtriser
l’ordinateur. Lors des entretiens ce qui est souvent énoncé comme un objectif.
« Je suis peut-être d’un âge certain, mais je vais y
arriver ». Après une telle phrase, le rire est garanti. Pour elles,
la démarche se situe moins dans la recherche d’emploi (d’ailleurs, certaines
sont dispensées de rechercher un emploi) mais plus dans l’envie d’être comme
tout le monde capable de conduire une démarche sur l’ordinateur en répondant
elles-mêmes aux démarches auxquelles elles ont à faire face. Et pourquoi pas
d’assurer des recherches grâce à l’ordinateur et se tenir au courant de
l’évolution du monde et qui sait trouver du travail.
Au cyberespace, curieuses, joyeuses, elles ponctuent souvent de
commentaires, réflexions ou bruits en tout genre les moments ou elles arrivent
à manipuler et obtenir le résultat souhaité par la formatrice. C’est le cas de
Fatima qui est née en 1953 qui est une ancienne mécanicienne (textile) en
recherche d’emploi. Son caddie rempli, symbole de son appartenance de mère de
famille, est à côté de sa place. Elle ne s’en sépare pas comme cela. Elle veut
bien le laisser dans un coin de la salle pour suivre la formation ou
s’entraîner lors du libre-service. Elle ne cache pas sa difficulté, cela ne
ressemble pas à son environnement, sa machine. Tout en avouant sa difficulté de
manier la souris « j’ai du mal avec elle », fière, elle
avoue venir au cyberespace pour apprendre le maniement de l’ordinateur «
toute seule ». Elle répète trois fois toute
seule. Avec véhémence, elle affirme qu’elle ne souhaite pas être formée ni
aidée par ses enfants. En même temps qu’elle tente de rentrer dans un autre
univers, elle se sert de cette fierté pour bâtir un dialogue qu’elle souhaite
équitable, avec les générations pour qui la pratique est déjà l’habitude. Cette
démarche ne manque pas de nous rappeler ce qui avait été observé dans les
processus d’alphabétisation où les parents issus d’immigration suivaient des
cours d’apprentissage de la langue pour être en mesure de communiquer avec
leurs enfants.
Les chômeurs ou les chômeuses dont les métiers sont en
déclins
C’est le choc qui existe pour ces différents candidats au
cyberespace. Ils sortent de métiers en cours de disparition. Ils ont été de
bons ouvriers, ou des cadres sérieux. Ils ont engagé leurs responsabilités
d’hommes ou de femmes dans le cadre d’un métier, un vrai, celui qui mérite le
respect. Ils étaient mécaniciens sur tracteur diesel, comptables, fraiseurs,
tourneurs. Ils étaient titulaires de diplômes en rapport : CAP, Brevet
Professionnel… Leurs métiers sont déclarés en déclin. La transformation des
modes de production s’effectue à travers de nouvelles postures, de nouveaux
savoirs. Les postes de travail nécessitent une mobilisation de connaissances
différentes. Ils, elles ont été exclues, les plans de restructurations de la
production les ont laissés sur le carreau comme ils disent. Ils n’en restent
pas là. Ils viennent apprendre de nouveaux langages, de nouvelles grammaires,
de nouveaux gestes. La souris ne ressemble en rien à un outil. Ils sont assidus
et appliquent avec la même constance et régularité, que lorsqu’ils étaient
titulaires de leurs différents métiers, les notions d’apprentissages. Leurs
modèles de références ont été dominants sous l’ère industrielle précédente.
Mohamed qui a 59 ans est dans ce cas, il a été licencié. Fraiseur titulaire
d’un Cap et d’un BP, il vient suivre l’ensemble du parcours de formation et est
présent tous les jours où il y a libre-service. Avec sérieux et régularité, il
applique les règles et s’entraîne pour faire comme il faut, pareil à une pièce
usinée. « j’aime bien le travail bien fait » confie-t-il
« mais on n’a plus besoin de moi, alors je viens ici pour apprendre de
nouvelles choses ».
Quelques compagnons Emmaüs se sont présentés au cyberespace se
déclarent acquis à l’informatique « car sans elle il n’y a pas de
salut ». Ils appartiennent à cette même galaxie des apprentis sérieux
et conquis. Ils attendent beaucoup de ces formations, ils estiment qu’elle leur
mettra le pied sur une autre marche.
Quelques cadres rejoignent les formations, ils semblent avoir
perdu la main sur le clavier et les programmes. En tout état de cause dans
cette catégorie les femmes sont les plus accrochées aux formations.
Nous ne pourrions pas clore cette description qui malgré tout
risque d’évoluer sans mentionner quelques jeunes hommes SDF n’ayant jamais
travaillé. Signalés pour certains par les animateurs sociaux, ils viennent. Ils
sont sérieux et suivent les enseignements et tentent de nouer un lien à travers
les réseaux en essayant de nouvelles démarches. Leurs premières intentions se
rapportent à eux-mêmes : « je viens, car il paraît que l’on peut
écouter de la musique en travaillant, le reste on verra
après ». Ils souhaitent une boîte aux lettres électronique, écouter
de la musique. Les perspectives de connexions avec la famille ou les sites de
loisirs sont plus importantes. Mais peut-être qui sait un jour ?
Étudiants étrangers navigateurs nés
Lorsqu’ils arrivent, ils sont déjà en pays de connaissance. Ils
ont pour la plupart déjà « surfé » sur le Web. Ils n’ont aucun
problème d’acclimatation. Seules inquiétudes, les niveaux que permettent les
matériels. Pourront-ils envoyer des messages grâce à la Webcam ? Ils ont
le profil de tous les étudiants. Ils sont de la patrie des réseaux, ils
appartiennent au monde. En transit, en demande d’asile, ils maintiennent la
pression sur les domaines et les matières universitaires qui les concernent.
Ils sont régulièrement sur les sites Internet de leurs différents pays avec la
recherche d’informations sur la vie politique ou sportive. Leurs familles sont
au courant de leurs évolutions avec les photos scannées et envoyées en pièces
attachées à travers le monde et par voie de réciprocité les nouvelles affluent.
Il suffit de quelques secondes et nous sommes à Minsk ou Douala comme à Toronto
ou Varsovie. Ils viennent aussi au libre-service lorsqu’ils ont réussi à
s’intégrer dans le cadre d’une formation universitaire. Ils demandent une
dérogation à l’Agora pour partage du temps à des fins de frappe des mémoires
universitaires. Il reste que la première démarche qu’ils entreprennent au
cyberespace, c’est la consultation de leurs boîtes email. Ils ne dédaignent pas
non plus tenter leurs chances sur les petites annonces de rencontres on ne sait
jamais. Les bénévoles ont à intervenir souvent auprès d’eux pour affirmer la
nature des frustrations et réguler l’usage du temps. C’est un cyberespace, il
ne peut pas tout faire.
Les nomades internationaux
Ils se définissent parfois comme apatrides, sont souvent sans
papiers en tout cas sont de passage en France. Une bonne partie d’entre eux
sont hébergés dans les centres d’accueil. Beaucoup sont intellectuels comme
Craig, américain, de formation scientifique (ancien professeur de
mathématiques) passe tous les jours consulter soit sa boîte email (il est
assurément le plus rapide : cinq minutes montre en main) soit les sites se
rapportant à ses connaissances scientifiques. Il n’est nullement nécessaire de
proposer à de tels candidats une formation informatique. Ils sont largement au
niveau. Leurs choix de vie les amènent à envisager les lieux qui permettent
« au peuple de la précarité » d’être en relation avec le monde, mais
dans un rapport différent. Julian qui lorsqu’il vient avec son sac qu’il range
dans le coin de la salle. Il est toujours suspendu au site de Solidarnosc se
fait seulement comprendre en espagnol, mais cherche toutes les possibilités
pour suivre visiblement les débats dans son pays la Pologne. Ilyan demandeur
d’asile tente lui de trouver grâce aux outils de traductions en ligne les
informations nécessaires pour étayer sa demande d’asile politique. Il était en
Biélorussie juriste. Il profit