Jean-Luc Raymond

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samedi 5 août 2006

Jean-Yves Boulin : nouveaux rapports au temps et à l’espace : l’ambiguïté du rôle des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication

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Dans l’ouvrage collectif “Nouvelles Technologies et modes de vie : aliénation ou hypermodernité” paru en 2005, sous la direction de Philippe Moati (Professeur de Sciences économiques), Jean-Yves Boulin (sociologue au CNRS et chercheur à l’IRIS, Institut de Recherches Interdisciplinaires en Socioéconomie, voir le site) publie un article intitulé “Nouveaux rapports au temps et à l’espace : l’ambiguïté du rôle des NTIC” décrit le paysage qui se dessine en lien avec les mutations contemporaines au regard du temps et de l’espace avec de nouveaux synchronismes sociaux qui apparaissent, notamment à travers l’usage des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication ; extrait :

“De nouveaux rapports au temps et à l’espace se sont instaurés avec les transformations du travail et de son organisation, avec l’émergence de nouveaux modes de vie et d”habiter, avec l’élargissement des horizons d’appartenance qui est consubstantiel de la mondialisation. De nouvelles opportunités d’utilisation du temps et de l’espace sont apparues, fondées sur la vitesse et la multiappartenance, qui s’imposent comme la condition de l’individu contemporain. Ne pas avoir accès à ces formes d’usage du temps et de l’espace conduit à l’exclusion sociale et citoyenne. Les NTIC participent de ces nouveaux usages et de ces nouvelles représentations du temps et de l’espace avec des effets pour le moins ambivalents. Accélératrices de ces polysynchronies pour certains qui peuvent passer (physiquement ou virtuellement) d’un lieu à l’autre ou user différemment d’un même lieu selon les différents moments de la journée, transiter d’une activité à une autre sans avoir à se déplacer, elles peuvent, en contrepartie, avoir des effets non souhaités sur la quantité du temps disponible et sur la disponibilité du temps. Facteur d’autonomie, les NTIC peuvent se retourner en catalyseur d’une dépendance accrue au regard du temps et de l’espace. Inégalement accessibles dans la configuration sociale actuelle, elles peuvent accélérer le processus actuel d’exclusion sociale et substituer une dynamique d’individuation/atomisation du corps social au processus d’individualisation.

Ces effets que nous estimons négatifs et pervers, apparaissent consubstantiels du développement de ces technologies et proviennent d’une insuffisante articulation entre celui-ci et les dynamiques sociales, sociétales et culturelles caractéristiques du processus continu de modernisation. Elles peuvent aider à une appropriation individuelle et collective du temps et de l’espace sous condition de la mise en oeuvre de politiques qui fassent sens au regard de ces deux ressources, qui construisent un projet collectif dans l’objectif de faire société. Un tél “réencastrement” des NTIC dans les dynamiques sociales et sociétales caractéristiques de la modernisation est nécessaire à leur intégration dans le jeu des acteurs afin qu’elles puissent faire l’objet d’un double procès de réappropriation et de détermination démocratique de leurs finalités. Ces dernières apparaissent en creux lorsque l’on observe que l’usage de ces technologies peut conduire à une segmentation accrue de la société, à un accroissement de la différenciation sociale entre d’un côté les manipulateurs de symboles, polysynchroniques, spatialement hybrides, et de l’autre des individus cantonnés à la monochronie et à l’immobilité sociale et culturelle.”


Source :

Moati, Philippe (dir.) et Boulin, Jean-Yves (juin 2005). “Nouveaux rapports au temps et à l’espace : l’ambiguïté du rôle des NTIC”, in Nouvelles Technologies et modes de vie : aliénation ou hypermodernité, Édition de l’Aube, Collection Petite bibliothèque du Crédoc, Luxembourg, pp. 62-63

vendredi 4 août 2006

Derrick De Kerckhove : mémoires connectives et physiques communautaires

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Derrick de Kerckhove est directeur du Mc Luhan Institute à l’Université de Toronto, Canada (voir le site). Il s’intéresse notamment aux changements qui s’opèrent dans les relations entre médias et sociétés.


Dans l’ouvrage “Mémoire quotidienne, Communautés et Communications à l’Ere des réseaux”, par Federico Casalegno, enseignant-chercheur au MIT (Laboratoire de Communautique Appliquée, Presses de l’Université de Laval, 2005) - voir son site -, son auteur dialogue avec Derrick de Kerckhove sur le thème “La naissance d’une nouvelle physique communautaire et les mémoires connectives”.


L’un des caractères singuliers de nos sociétés est peut-être celui qui pousse les hommes à vouloir construire eux-mêmes leur mémoire, en plus de celle qui émerge par des cérémonies et des traditions. Derrick de Kerckhove (voir sa page) montre comment ce processus est rendu possible par les nouvelles technologies de communication.


Il porte aussi une attention sur la nouvelle “physique communautaire” selon laquelle les liens humains, la qualité de ces liens et leur intensité évoluent selon le type de média utilisé. Cette dynamique a une influence importante dans la création et dans la cohésion communautaire ; extrait de cet article :

“Federico Casalegno : Vous parlez des formes communautaires se fondant sur la dimension physique et sur l’électronique. Comment s’articule, ou s’interpose, cette part de virtuel par rapport à la communauté réelle ?

Derrick de Kerckhove : C’est un domaine qui m’intéresse énormément car je suis en train de porter mes recherches sur la connectivité, l’intelligence connective, l’émotion et les relations connnectives, et sur bien d’autres aspects communautaires.

On s’aperçoit donc que la connectivité c’est le principe qui crée la communauté. Il y a les personnes qui sont nées et habitent dans les mêmes lieux, et qui composent des communautés de présence. Il s’agit de l’ancienne communauté de proximité.

La communauté par connectivité est certainement un nouveau critère d’analyse nous permettant de prendre en considération, à la fois, des communautés en présence et des communautés électroniques.

La connexion devient le principe soutenant la communauté.

La différence, ici, c’est qu’en ligne nous avons des communautés beaucoup plus “just in time”, c’est-à-dire qu’il s’agit des communautés rassemblées autour d’intérêts spécifiques. (…) Par communauté “just in time” vous pouvez voir, à titre d’exemple, ce qui se passe concernant les groupes de discussion de “info-war”, lancés par la “Ars Electronica” de Linz (ils ont lancé cette discussion afin de parler de leur prix, de la guerre d’informations, ou d’autres sujets tels que les zapatistes du Chiapas…). Ces conversations forment des groupes, des communautés avec une structure (chaque groupe a un héros, un modérateur, un leader charismatique, il y a les gens qui calment les esprits échauffés…), mais elles ne durent que le temps d’une conversation, d’un échange, même s’il paraît prolongé.

Je suis certain que le terme “physique de la communauté” nous porte à explorer une hypothèse de travail valide. Je commence à m’apercevoir qu’il y a de nouvelles lois presque physiques des comportements et d’organisation sociale (car elles se fondent sur de nouvelles formes de télécommunication) mais qui se dégagent à partir des communautés existantes. (…)

Chacune de ces communautés mérite d’avoir ses propres analyses sans oublier qu’une communauté est toujours ancrée dans une réalité physique précise. Il ne faut pas oublier qu’il faut bien des corps pour soutenir ces paroles.

J’ai eu le plaisir d’entendre Francisco Varelas lors d’une conférence, et il a éveillé toute mon attention en posant les quatre règles de l’information et de la cognition :

. La première c’est qu’elle est toujours incorporée ; toute cognition est incorporée et plus on va dans le virtuel plus on se rappelle cette dimension corporelle et matérielle.

. Deuxièmement, l’information est toujours le produit d’une émergence, et cette émergence va au-delà de l’esprit individuel.

. Troisièmement, la cognition est faite d’inter-subjectivité, c’est-à-dire qu’elle respecte l’identité de chacun mais en même temps elle se situe entre les individus. Nous faisons maintenant, dans notre entretien, un effort de connaissance qui est intersubjective.

. Quatrièmement, il y a des lois (qu’il ne connaît pas et qu’il est en train d’étudier), et il s’agit de lois spécifiques de circulation de la cognition dans l’intersubjectivité, dans l’émergence et dans cette incorporation. Tout ce qui est “on line”, se réfère finalement à la présence de corps. Mais cette corrélation entre la communauté virtuelle et la communauté réelle a, elle aussi, sa vie et sa dynamique propre, et c’est intéressant de voir si la dispersion des corps affecte différemment la corrélation virtuelle par rapport à la concentration des corps.

Certains disent, par exemple, et peut-être avec raison, qu’Internet n’était pas seulement l’intermédiaire permettant aux gens très éloignés de se relier, mais que cela pourrait constituer une médiation au sein d’une même communauté qui en serait confortée.”


Source :

Casalegno, Federico (janvier 2005). “La naissance d’une nouvelle physique communautaire et les mémoires connectives. Dialogue avec Derrick de Kerckhove”, in Mémoire quotidienne, Communautés et Communications à l’Ere des réseaux, Laboratoire de Communautique Appliquée, Presses de l’Université de Laval, pp. 224-226

jeudi 3 août 2006

Information : besoins et usages : caractériser les besoins, les compétences indispensables et redéfinir la fracture numérique

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Lors de la journée d’étude Thémat’IC 2006 de l’IUT Département Information-Communication de l’Université Robert Schuman de Strasbourg ayant lieu le 17 mars sur le thème : “Information : besoins et usages”, des chercheurs, enseignants et documentalistes ont présenté des travaux recouvrant la notion générique de “besoin d’information” et se sont interrogés sur le lien entre les notions de besoin, d’offre et d’usage de l’information dans notre société contemporaine.


Les actes de cette rencontre, récemment publiés, font état de plusieurs éléments de recherche particulièrement intéressants renvoyant aux notions de compétences numériques et informationnelles qu’un internaute peut développer dans son apprentissage de l’internet. En parallèle, on retiendra que certains publics ne peuvent pas développer ces compétences et sont donc exclus de pratiques numériques… Une fracture numérique d’usages sensible et évidemment liée au capital social, culturel et cognitif de chaque individu.


En introduction de la journée, Sophie Kennel, directrice des études du département Information-Communication de l’IUT Robert Schumann s’interroge sur le contexte d’absence d’usage de l’information (lire la communication) :

“Osera-t-on (…) aller jusqu’à dire aussi que l’absence d’usage n’est que le signe de l’absence de besoin ? N’est-ce pas l’usage qui engendre le besoin d’information ? Est-ce parce que nous avons Google News en page d’accueil de notre navigateur Web que nous ressentons la nécessité de nous informer sur le monde ? Ou est-ce alors le système qui crée le besoin ? Mais n risque alors de tomber dans le domaine commercial de l’offre génératrice du besoin.

Car il est évident que prétendre à une réflexion sur le besoin d’information ne peut rester pertinent que dans une réflexion plus large. Qu’il s’agisse d’un système d’information personnel ou collectif et organisationnel, volontaire ou prescrit, en situation personnelle ou de travail, il est indispensable de considérer les imbrications entre besoin et usage, compétences et savoirs, offre et pratiques informationnelles”.


Brigitte Simonnot, Maître de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université Paul Verlaine de Metz problématise le besoin d’information dans ces principes et les compétences mises en oeuvre ou à développer (lire la communication) ; avec un accompagnement humain parfois nécessaire qui se dessine :

“Pour répondre à un besoin d’information, il est nécessaire d’aider dans certains cas l’individu d’une part à se former une idée assez précise de la tâche qu’il doit effectuer, du but à atteindre et, en parallèle, si besoin est, à s’approprier peu à peu le domaine du sujet de sa recherche : acquisition du vocabulaire, repérage des sources pertinentes, appropriation des modes de raisonnement du domaine, etc.”


Le besoin d’information et la recherche d’information sont donc complexes et pluriformes dans leur approche, et nécessitent des compétences spécifiques. Sur ce point précis, Brigitte Simonnot ajoute :

“Identifier un besoin d’information n’est pas naturel ou inné. On peut ressentir un besoin sans savoir le caractériser, ne pas savoir de quelle information on a besoin ou ne pas avoir conscience qu’il y a problème ou lacune dans ses connaissances (…). On peut aussi ne pas être conscient de la dynamique dans laquelle le besoin d’information va nous faire entrer. (…) Pour chercher efficacement de l’information, il faut des connaissances préalables : on ne cherche que si l’on sait que l’on ne sait pas et que l’on peut trouver.”


Michèle Archambault, professeur documentaliste, s’intéresse au sujet suivant : “Les jeunes et le besoin d’information” (lire la communication). Elle décrit via une analyse critique pertinente l’environnement informationnel dont les jeunes disposent (offre d’information) et caractérise les pratiques courantes de recherche sur Internet chez les jeunes. Michèle Archambault fait ainsi ce constat dans un contexte de recherche d’information pour un jeune :

“Une question personnelle induit le réflexe d’une mobilisation des connaissances. André Tricot nous a appris que plus une personne a des connaissances plus elle a conscience de ses manques, plus elle élargit son champ d’investigation et donc identifie son besoin d’information, en prend clairement conscience. Le capital culturel et le besoin d’information sont donc liés. Ceci est visible chez le public jeune et se manifeste non par une formulation plus précise du besoin d’information mais par une fréquence moins importante d’interrogation et une rapidité accrue dans la démarche. Le jeune qui identifie clairement son besoin d’information cherche moins et trouve plus vite. Celui qui n’identifie pas son besoin est perpétuellement en quête et reste insatisfait. On se trouve dans la situation paradoxale où celui qui cherche tout le temps (manipule sans cesse) n’apprend pas à cerner son besoin et, à l’inverse, celui qui sait identifier le besoin, poser et traiter une question passe moins de temps devant les systèmes. L’observation de ces pratiques nous montre donc également que la maîtrise des outils et techniques n’est pas une question de fond”.


Plus loin dans sa présentation, Michèle Archambault conclut, en partie, sur une définition renouvelée de la fracture numérique :

“Il est temps de tourner le dos aux fausses définitions (la fracture numérique ne réside pas dans le fait que certains possèdent un ordinateur et d’autres pas, mais dans celui, plus grave, que certains n’ont aucune distance face à ce que l’outil leur propose”.


Source :

Collectif ( 16 avril 2006). “Actes de la journée d’étude Thémat’IC 2006 : “Information : besoins et usages”” [En ligne], IUT Département Information-Communication, Université Robert Schuman, Strasbourg, 1 p. (Page consultée le 3 août 2006)

mercredi 2 août 2006

Robert Castel : La remontée de l’insécurité sociale, c’est aussi le retour de la vie “au jour le jour”

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Robert Castel, sociologue, directeur d’études à l’EHESS et membre du Centre d’étude des mouvements sociaux (voir le site), consacre depuis plusieurs années, ses travaux à la pauvreté et aux précarités. Dans le dossier “La Société précaire” du numéro de février 2006 du magazine Sciences Humaines, il porte son regard sur la protection sociale ; extrait de cet entretien dont les propos ont été recueillis par Xavier Molénat :

“Que pensez-vous de la transformation de la relation des services sociaux aux personnes aidées, avec l’introduction de notions telles que “contrat” ou “projet” ?

Je crois qu’on est dans une certaine ambiguïté. Cela peut avoir un aspect positif mais c’est aussi extrêmement dangereux parce que c’est demander beaucoup à ceux qui ont peu. Faire un projet n’est pas quelque chose que l’on demande tous les jours à quelqu’un qui est installé dans la vie. L’exiger de celui qui, comme le RMIste, a peu de ressources et des difficultés de tous ordres - c’est pour ça qu’il est au RMI! -, c’est prendre le risque que cela se retourne en culpabilité. Ou d’enfermer dans ce que François Dubet appelle la “norme d’internalité”, c’est-à-dire de réduire le travail social à une sorte de dialogue d’accompagnement des gens en difficulté. Alors que si ces gens sont en difficulté, c’est avant tout parce qu’ils manquent de ressources et de droits.

D’autant que la précarité est aussi un rapport au temps. Car pour maîtriser l’avenir, il faut une certaine stabilité du présent. Les droits constitutifs de la propriété sociale permettent de planifier sa vie. Si on en est privé, on est obsédé par le présent sans savoir de quoi demain sera fait. La remontée de l’insécurité sociale, c’est aussi le retour de la vie “au jour le jour”, qui était la condition générale de la plus grande partie du peuple au XIXe siècle, et donc à nouveau le risque de ne pas avoir les éléments de maîtrise de son destin social.

Beaucoup de difficultés actuelles peuvent ainsi se lire en terme de transformation du rapport au temps. La conception que nous pouvions avoir de l’avenir, il y a trente ans, avec la croyance assez générale que demain serait meilleur qu’aujourd’hui, permettait de se projeter. Le salarié pouvait par exemple accéder à la propriété, faire ses emprunts sur dix ans parce qu’il avait la quasi-certitude que dix ans plus tard il travaillerait encore et que son salaire aurait augmenté… Il pouvait maîtriser son avenir.

Comment le salarié qui, aujourd’hui, prend son contrat nouvelle embauche (CNE) et peut être licencié du jour au lendemain, peut-il penser sa vie dans trois ans, voire dans six mois ou dans quinze jours ? C’est aussi cela la précarité.”


Source :

Molénat, Xavier (février 2006). “Robert Castel, sociologue : Repenser la protection sociale”, Sciences Humaines, n°168, p.43

mardi 1 août 2006

Manuel Castells : Emergence des médias de masse individuels (Mass Self Communication)

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Le Monde Diplomatique publie dans son édition d’août 2006, un article passionnant du professeur et chercheur Manuel Castells sur l’Émergence des “médias de masse individuels” (ou “Mass Self Communication”) qu’il définit tout au long du papier comme une nouvelle forme sociale de communication, certes massive, mais produite, reçue et ressentie individuellement. Extraits de cet article qui compte dans sa description et mise en perspective de l’Internet d’aujourd’hui et de demain :

“Alors que le monde dit ne plus faire confiance aux gouvernements, aux responsables politiques et aux partis, une majorité de la population persiste néanmoins à croire qu’elle peut influencer ceux qui parlent en son nom. Elle estime aussi pouvoir agir sur le monde, à travers sa volonté et ses moyens propres. Elle est peut-être en train d’introduire, dans la sphère de la communication, les développements extraordinaires de ce que j’appelle la “Mass Self Communication” (la communication de masse individuelle).

Techniquement, cette communication de masse individuelle participe d’Internet, mais aussi du développement des téléphones portables. (….)

Ce phénomène constitue ainsi une nouvelle forme sociale de communication certes massive, mais pourtant produite, reçue et ressentie individuellement. Partout dans le monde, elle a été récupérée par les mouvements sociaux. Mais ils ne sont en aucun cas les seuls à utiliser ce nouvel outil de mobilisation et d’organisation. A leur tour, les médias traditionnels tentent de s’arrimer à ce mouvement, et, en utilisant leur puissance commerciale et médiatique, ils sont en train de créer un maximum de blogs possible autour d’eux. Il n’en reste pas moins que, à travers la communication de masse individuelle, les mouvements sociaux comme les individus en rébellion sont en mesure d’agir sur les grands médias, de contrôler les informations, de les démentir le cas échéant, ou même d’en produire.

 (…)

Cela ne signifie pas qu’il y ait, d’un côté les médias assimilés au pouvoir et, de l’autre, les médias de masse individuels, associés aux mouvements sociaux. Chacun opère sur la double plateforme technologique. Mais l’existence et le développement des réseaux électroniques offrent à la société une plus grande faculté de contrôle, d’intervention. Et une capacité supérieure d’organisation politique à ceux qui se tiennent en dehors du système traditionnel.

Alors que la démocratie formelle et guindée est fondamentalement en crise, que les citoyens ne croient plus dans leurs institutions démocratiques, ce qui se déroule sous nos yeux avec cette exploration des communications de masse individuelles ressemble à la reconstruction de nouvelles formes politiques. Il est encore malaisé de dire où elles aboutiront.

Mais on peut être certain d’une chose : le sort de la bataille se jouera dans le champ  de la communication et tiendra compte de la diversité nouvelle des moyens technologiques. En définitive, cette bataille est la plus ancienne de l’histoire humaine. Depuis toujours, elle a pour enjeu la libération de nos esprits.”


Manuel Castells est Professeur de communication, titulaire de la chaire Wallis Annenberg de communication, technologie et société à l’Annenberg School for Communication (voir ces pages), université de Californie du Sud, Los Angeles, États-Unis, et directeur du Projecte Internet Catalunya à l’Université Oberta de Catalogne, Barcelone, Espagne. Il est auteur, entre autres de l’Ere de l’Information (3 volumes) paru en France chez Fayard en 1999. Manuel Castells est l’un des meilleurs spécialistes de l’analyse du phénomène internet sous l’angle communicationnel.


L’article du Monde Diplomatique est tiré de l’intervention de Manuel Castells au séminaire “Media Between Citizens and Power” qui s’est tenu les 23 et 24 juin 2006 à San Servolo, Italie (voir la page).


Source :

Castells, Manuel (août 2006). “Émergence des “médias de masse individuels”, Le Monde Diplomatique, Paris, n°629, pp.16-17

vendredi 28 juillet 2006

Fracture numérique par Jean-Louis Fulssack, Alain Kiyindou et Michel Mathien

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En février 2005, la Commission Nationale Française pour l’UNESCO a publié des réflexions de spécialistes, experts et chercheurs reconnus dans leur discipline (Pierre Mounier, Dominique Wolton, Divina Frau-Meigs, Philippe Chantepie, Bernard Cornu, Yves Jeanneret, Françoise Massit-Folléa…) dans un glossaire critique : “La Société de l’Information : Glossaire critique” (La Documentation Française, téléchargeable ici en .pdf).


Dans cet ouvrage, Jean-Louis Fulssack (ingénieur en télécommunications, directeur adjoint honoraire de France Télécom, membre du Centre d’Etudes et de Recherches Interdisciplinaires sur les médias en Europe, voir le site, Université Robert Schuman, Strasbourg), Alain Kiyindou (maître de conférences et chef du département de communication de l’IUT de l’Université Robert Schuman, Strasbourg) et Michel Mathien (professeurs de sciences de l’information et de la communication à l’université Robert Schuman de Strasbourg et membre de la Commission française pour l’UNESCO) ont coécrit un article sur la fracture numérique, extrait :

“La fracture numérique relève différentes formes et concerne à la fois l’accès, l’usage, le contenu et la prise de décision.

Dans son acception la plus courante et dans la plupart des débats sur la “société de l’information”, la fracture apparaît comme une délimitation entre territoires connectés et territoires non connectés… Mais, depuis quelques années, suite aux démarches menées dans les pays occidentaux afin de réduire la fracture entre les milieux rural et urbain, d’autres disparités sont apparues, liées à la capacité d’accès à des connexions haut débit et illimitées.

Outre le fait que les technologies ont rarement été utilisées telles que les inventeurs les avaient imaginées, les usagers se les approprient de manières différenciées. C’est à ce niveau que se situe la fracture par l’usage. La complexité des TIC et l’interactivité qu’elles permettent occasionnent des niveaux d’usages qui s’appuient sur les différences culturelles et économiques. L’expression de “non connectés absolus” fait référence à ceux qui ne disposent d’aucun accès physique au réseau et celle de “non connectés relatifs” à ceux qui, bien que disposant d’accès, ne savent pas se servir “efficacement” des outils.

En matière de contenu, seule compte l’information utile et appropriable. L’abondance d’informations sur l’internet est donc plus une illusion entretenue qu’une réalité effective. En effet, les contenus réellement utiles restent peu nombreux. Ce vide ou faible usage de l’internet explique en partie la fracture numérique (loi du mort kilométrique).

Enfin, une fracture souvent ignorée est celle qui sépare les “maîtres du réseau” des autres, c’est-à-dire ceux qui contrôlent l’internet, qui en régulent l’usage et les autres.

Par ailleurs, on peut distinguer plusieurs approches de la fracture numérique, ultra-libérale,citoyenne et militante, et hyperréaliste.

Selon l’approche ultra-libérale qui attribue les inégalités aux imperfections des marchés, la fracture numérique serait due à un rythme trop lent du progrès technique et à une pénétration insuffisante des marchés. Les politiques devraient être axées sur une libéralisation accrue des marchés des télécommunications et des services en ligne, censée faire diminuer les coûts pour les offreurs de services et les consommateurs, favorisant ainsi l’accès et les usages.

Au coeur du SMSI, l’approche citoyenne part du principe que l’accès de tous à l’internet est indispensable. Les débats et action menés dans ce cadre rappellent ceux sur les inégalités sociales des années 70, les prises de positions sur les questions du sous-développement et de la réduction de la pauvreté en Europe, non encore réglées à ce jour.

Enfin, pour les tenants de l’approche hyperréaliste, la fracture numérique n’existe pas en tant que telle, elle n’est que le miroir d’inégalités sociales préexistantes qui se transforment avec l’expansion des TIC. Dans cette perspective, la fracture numérique s’inscrit dans le prolongement et l’amplification de l’exclusion économique et sociale et, à l’instar des autres problèmes liés à l’essor de l’internet, elle est une question de société plutôt que de technologie.”


Source :

Fullsack, Jean-Louis, Kiyindou, Alain et Mathien, Michel (février 2005). “Fracture numérique” in La “société de l’information” : glossaire critique [En ligne], La Documentation Française, Commission Nationale Française pour l’UNESCO, Paris, pp. 75-77 (Page consultée le 28 juillet 2006)

samedi 22 juillet 2006

Précarité : sommes-nous tous menacés ? (par Rémy Favre)

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Rémy Favre est responsable d’un centre de formation professionnel. Dans le courrier des lecteurs du numéro de Juin 2006 de Sciences Humaines, il revient sur le dossier du n°168 du même magazine (Février 2006) qui consacrait un dossier au titre évocateur : “La société précaire : Sommes-nous tous menacés ?” :

“Quelques réflexions un peu en vrac à la suite de la lecture du numéro de Sciences Humaines consacré à la précarité (…). Ces articles font ressortir un état de fait, un constat, des conséquences. Ces analyses contribuent sûrement à une modification progressive des représentations, à une prise en compte des situations (…). Je me demande néanmoins comment les utiliser dans des pratiques opérationnelles ?

(…) Au niveau individuel. Je pense au bouquin de Vinceny Gauléjac “La lutte des places” paru il y a quelques années (NDLR : Avec Isabel Taboada Leonetti, publiée chez Desclée de Brouwer en 1997). Il évoque des stratégies comportementales très différentes mises en place par des personnes dans des situations de précarité très voisines. Les uns sont dans une stratégie de confirmation, ils font tout ou presque tout pour confirmer la situation négative où ils se situent. Les autres, dans des situations aussi difficiles, mettent en place des stratégies de dégagement et trouvent les moyens, les procédés pour s’en sortir. Pourquoi ? En fait, les choses paraissent se jouer autour de la mise en place de références fortes (…)…

Je pense aux livres de Dany Robert Dufour et à ceux de Jean-Claude Guillebaud sur la crise de la référence. Je pense aussi au numéro de “Sciences Humaines” sur l’homme postmoderne. La question (…) pourrait être : comment aider les personnes à passer d’une stratégie de confirmation à une stratégie de dégagement, en prenant en compte “les dimensions psychiques de la pauvreté” ?

À un niveau plus collectif, comment mettre en place un dispositif concret prenant en compte l’environnement institutionnel, social et politique pour faciliter des évolutions ?

Pour aider à la réflexion, je pense à la notion de système évoquée par Dominique Glayman dans son ouvrage “La vie en intérim” (…). Il précise qu’il ne faut pas selon lui parler de marché du travail, mais de système de l’emploi, car de très nombreux paramètres entrent en jeu autour de l’emploi, il ne s’agit pas simplement d’une transaction marchande offre-demande.

(…) La question qui se pose est : comment utiliser ces analyses dans des pratiques opérationnelles ? Comment peuvent-elles aider à la mise en place de pratiques de changement donnant une prise sur la réalité ?”


Source :

Favre, Rémy (Juin 2006). “Précarité”, Sciences Humaines, Courrier des lecteurs, Paris, n°172, p. 4

jeudi 20 juillet 2006

Alex Mucchielli : faits des communication et messages signifiants pour l’évaluation des dispositifs socio-techniques Internet

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Alex Mucchielli est Professeur à l’Université Paul Valéry-Montpellier 3 et fondateur du département des Sciences de l’Information et la Communication. Son approche s’inscrit dans l’héritage de l’école de Palo Alto.


Dans son dernier ouvrage collectif “Études des communications : Le dialogue avec la technologie” (Ed. Armand Colin), Alex Mucchielli laisse s’exprimer de jeunes chercheurs (en Sciences de la Communication à l’Institut des Technosciences de l’Information et de la Communication de Béziers) dans le domaine des recherches qualitatives appliquées aux dispositifs technologiques (sites Internet, sites Intranet, analyse culturelle des intentions d’un site Internet à travers les réactions d’un internaute…) en s’intéressant au concept de “fait de communication” dans une méthode d’approche “situationnelle” des dispositifs ; extrait de la conclusion de l’ouvrage :

“L’homme contemporain est de plus en plus confronté à des dispositifs socio-techniques : il consulte sur Internet, il communique à distance par techniques interposées, il travaille à distance, il utilise des cédéroms culturels ou d’apprentissage, il est acteur dans des dispositifs complexes qui lui demandent d’inter-agir avec eux… L’homme a toujours été d’ailleurs, un “homme dans un monde technique”. Disons que cet “être au monde technique”, est plus visible désormais et que cette réalité est plus prégnante de nos jours où les outillages technologiques nous englobent constamment dans presque toutes nos activités. (…)

Les “faits de communication” qu’il s’agit d’étudier, à l’instar de la sociologie lorsqu’elle propose d’étudier des “faits sociaux”, sont des faits scientifiquement construits. Ce ne sont pas des “faits” directement observables. Les significations échangées (puisqu’il s’agit d’elles), ne sont pas des données de l’observation, elles sont construites par l’homme. Elles sont cependant des “faits” dont l’homme, acteur en situation, peut avoir l’intuition. Tous les chapitres de cet ouvrage montrent comment on peut “scientifiquement” construire ces significations. En effet, il s’agit de dépasser l’accès intuitif à ce que signifient les choses de l’expérience quotidienne. Il s’agit d’avoir une procédure : partagée, systématique, vérifiable, (c’est-à-dire “scientifique”), pour pouvoir dire : “cet ensemble d’éléments, manipulés de cette manière”, envoie tel “message signifiant” aux acteurs interagissants, de ce fait, compte tenu de leurs enjeux, de leurs cultures…, ces acteurs vont alors réagir comme cela. On accède donc aussi à une compréhension des réactions des acteurs en situation. La communication qui se fait dans l’interaction homme-dispositif, d’une certaine manière les activités humaines.

L’homme n’est plus déterminé par l’organisation interne de son psychisme (psychologisme), il n’est pas non plus déterminé par les contraintes de la situation (sociologisme), il est poussé, dans telle ou telle direction, par les émergences de sens qu’il crée lui-même à travers ses interactions (plus ou moins provoquées par le dispositif), avec ce dispositif socio-technique dans lequel il se trouve.”


Source :

Mucchielli, Alex (dir.) (avril 2006). “Études des communications : Le dialogue avec la technologie”, Armand Colin, Collection U, Paris, pp.259-260

mardi 18 juillet 2006

Daniel Bougnoux : “Alerte aux virus de l’info”

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Daniel Bougnoux est Professeur des Sciences de la Communication à l’Université Stendhal de Grenoble. Il est membre du G.R.E.S.E.C. (Groupe de Recherche sur les Enjeux de la Communication, voir le site). Dans le numéro estival de Philosophie Magazine, il s’interroge sur la reproduction virale de l’information sur Internet vs. la Presse traditionnel et les grands médias ; extrait de cet éclairage intitulé “Alerte aux virus de l’info” :

“On a trop déploré, concernant l’ancienne presse, les difficultés du droit de regard et de réponse des récepteurs pour condamner cette mise à niveau démocratique : au grand jeu de l’information, les niveaux se bousculent désormais et le “pluralisme” des sources et des supports augmente de façon vertigineuse. Notre idéal démocratique, intimement lié au principe de publicité et de liberté de l’information, révèle ici sa complexité et ses pièges. Si chacun a le droit d’exprimer et de valoriser son monde, la démocratie exige aussi l’institution d’un monde commun, autour d’un espace public d’affrontement des opinions contradictoires. Au lieu de les refouler, la démocratie rend visible les chocs inhérents à ces mondes antagonistes et les journaux acheminent jusqu’à nous cette perception ou cet appel des mondes des autres. Le journaliste a justement pour tâche d’assembler et de présenter aussi objectivement que possible les messages de ces autres mondes : il tient compte du collectif et propose une information “traitée” ou recoupée.

Ce souci du bien commun ou d’une information un tant soit peu publique ou générale risque de décliner avec les nouveaux parcours à la carte et la privatisation des informations, favorisée par les nouveaux médias. Sur Internet, chacun peut ne fréquenter que ses semblables ou n’avoir que des trajets d’évitement vis-à-vis des sites ou des messages qui contredisent outre mesure ses opinions. La culture du débat et de l’argumentation, l’espace public conçu comme un ring où s’affrontent des raisons contradictoires, en bref les anciennes dramaturgies (théâtrale, parlementaire, judiciaire…) d’une représentation plus ou moins équitable des conflits, peuvent s’effacer de nos portables qui privatisent, donc réduisent, le champ de vision de chacun. Les SMS, les listes de diffusion, les blogs et les “chats” sont excellents pour s’exprimer, mobiliser, “sensibiliser”, voire dénoncer, mais ils favorisent aussi le repli égotiste, le mimétisme, l’emballement sentimental, la contagion virale ou la chasse en meute… Il serait dommage de réduire la fonction d’édition à l’expression de son opinion ou de son monde par blog et le métier de journaliste au rôle de témoin. L’information, fondée sur l’enquête et le recoupement des faits, curieuse des raisons et des mondes des autres, ne s’improvise pas et nous attend un peu au-delà.”


Source :

Bougnoux, Daniel (août-septembre 2006). “Alerte aux virus de l’info”, Philosophie Magazine, n°3, Philo Édition, p. 16

Ecrits publics, écrits privés (par Yves Bucas-Français)

Au cyberespace, il n’a jamais été autant question d’écriture

Depuis l’ouverture du cyberespace et de manière paradoxale, il n’a jamais été autant question d’écriture. Action particulière au sein de l’Agora, le cyberespace évolue, avec les différentes personnes qui transitent. Ils ont comme projet d’obtenir la possibilité d’utiliser quelques heures par semaine un poste informatique. Ils apprennent le fonctionnement de systèmes techniques dont ils entendent bien se servir. De fait, ils sont immergés dans des opérations où la lecture et l’écriture sont indispensables. Il est important de remarquer combien cette activité s’affirme en synergie avec les différentes activités proposées par l’Agora. Ne serait-ce qu’à partir des innombrables productions de C.V et autres lettres de motivation.


Quelques acteurs du cybercentre suivent ou ont suivi l’ensemble du parcours. Au préalable, ils profitent des cours de français dispensés par l’Agora. Toutes les personnes au départ ne sont pas francophones. Elles viennent, à la suite, rédiger des emails, et faire des recherches sur Internet, comme application. Les candidats ont intégré l’idée qu’ils sont en mesure de suivre des cours intensifs dans les salles au fond de l’accueil de jour. Ils ont appris à corriger le verbe avoir à tous les temps et savent que si c’est le verbe avoir, le participe passé s’accorde avec l’auxiliaire si… les travaux pratiques deviennent naturels. Devant la porte du cyberespace, ils s’inscrivent par la suite aux séances de self service du cyberespace. Ils souhaitent accéder aux formations. Avec assiduité, ils suivent les cours et se lancent dans l’écriture d’un mail.


Ce demandeur d’asile était fier d’avoir pu déposer quelques lignes dans un message. Il rassure sa famille. La réponse en atteste, le mail envoyé en Afrique a été lu. Tapé par lui, le mail a été envoyé, Simplement, il a été aidé par un bénévole pour les manipulations informatiques. Avant de l’envoyer, il demandera aux bénévoles de vérifier les fautes d’orthographe, petite perte de confiance en soi, afin qu’elles ne gênent pas la lecture. Stagiaire studieux, la grammaire « Bled » l’accompagne et dépasse de son sac.


Après les cours de français et l’atelier d’écriture, ils peuvent ainsi rédiger des mails adressés à leurs amis, leurs parents : « mon cher papa » ou même à « Sa seigneurie le pape ». Ainsi, le message tapé « touche après touche » recueille des sentiments « je vais très bien » ou « Paris est jolie ». Le formateur bénévole ne peut pas oublier que l’histoire écrite à l’atelier d’écriture, où il était question de bicyclette, de poulet et de pirogue participe à la construction d’un rapport particulier à la communication et du plaisir d’écrire.


Le sourire confiant des bénévoles présents provoque des : « c’est bon, vous pouvez envoyer ». La barrière de la langue est en train d’être contournée. La lettre est corrigée. Dans un moment, bientôt grâce à la souris et à son clic gauche elle rejoindra l’Afrique, une petite cité où il est parfois difficile d’imaginer qu’il y ait un ordinateur. Les représentations quand elles nous tiennent ! Quelques jours après, les réponses étaient là. Il y avait même en document attaché des photos de la famille. Bien que par moments l’électricité soit défaillante, Internet est en fonction partout. La fiabilité de l’électricité était un vrai sujet en atelier d’écriture. Elle revenait comme question permanente. Les écrits en étaient pleins. Devant cette prouesse technique qui contourne les défaillances, nous pouvons nous interroger sur les nouveaux usages de réseaux adoptés par des personnes auxquelles les concepteurs étaient loin d’avoir pensé. Les écrits produits doivent se conformer à l’usage d’une autre « grammaire » et de la pratique d’une autre « langue » et sa proximité avec le domaine universel : l’informatique.


Les écrits des cris


Parmi les personnes qui fréquentent le cyberespace, nous sommes régulièrement en présence « d’écrivains des rues ». Bien que largement minoritaires parmi les utilisateurs du cyberespace, ils sont reconnaissables à leurs sacs imposants. Ils recèlent manuscrits et disquettes comme de véritables trésors. Les papiers sont salis, mais noircis par les crayons. Ils contiennent toutes les notes écrites dans la rue ou sur les tables hautes de l’Agora. Lorsqu’ils écrivent, ils notent partout tout ce qu’ils vivent, pêle-mêle. Peut-être ont-ils peur d’oublier ? Pour garder trace, ils viennent travailler sur l’ordinateur, mettre au propre ce qu’ils ont à dire. Les cahiers sortis des fatras, des sacs, contiennent les récits de nomades, à la manière des légendes modernes. Ils récitent les litanies du mal-être. Ils abordent le rapport qu’il entretiennent au monde urbain et envisagent de traiter de la pathologie des corps et la difficulté sociale. Ils n’ont pas nécessairement de projet éditorial. Malgré tout, ils se confient en permanence à travers le cahier ou la feuille et maintenant à l’écran. Ils transcrivent sur traitement de texte pour mettre au propre ce qu’ils vivent de « sale ». Pour eux, il est naturel que l’écrit puisse contenir des cris. Ils n’en restent pas là. Bien que certains parfois en caressent l’espoir, jamais ce qu’ils abordent ne sera publié. En attendant, ils se confient à l’ordinateur et gardent ainsi une preuve sur disquette. Pour certains, la disquette reste au cyberespace, elle a son statut de preuve. Nos candidats écrivains reconnaissent que même si la précarité est transcrite, décrite, écrite, elle ne permet pas de se construire nécessairement un meilleur rôle.


Parmi ces « écrivains des rues », quelques-uns ont un projet suffisamment élaboré pour avoir une existence rythmée autour de l’écrit. Ils en assurent la pratique raisonnée du traitement de texte. Ils viennent au cyberespace régulièrement avec un stock de disquettes. Bien que les sujets traités fassent parfois sourire les bénévoles. Ils sont en présence, avec la qualité du traitement de texte, de véritables livres suspendus. Ils recèlent des sujets étonnants, ce qui suppose de nombreuses heures d’écriture, de longs moments de retour sur soi. L’étonnement des animateurs du self service est à la hauteur des manuscrits et du nombre de pages camouflées dans un sac de Monoprix largement usé et taché. La curiosité des bénévoles est légitime, ils peuvent se poser la question : où ces heures de travail à gratter ces feuilles de papier se sont-elles passées ? Les nomades des rues s’expriment. Afficher la prégnance de l’écriture, c’est reconnaître que certaines personnes profitent du lieu, de la grande salle de l’Agora pour écrire. Mais qu’écrivent-ils avec tant d’ardeur ?


L’atelier photo


De manière complémentaire, au cyberespace, il est indispensable de mesurer combien l’atelier photo a été fécond. L’année dernière, nous étions partis du principe que toute personne en situation de connaissance photographique, devait maîtriser les paramètres techniques de la prise de vue et ses différents traitements numériques. La pratique du cours du jeudi après-midi bruissait. La volonté de participer à la création et de construire des éléments d’expression personnels émergeait, nous avons essayé d’accompagner et de favoriser de manière complémentaire l’expression à travers l’atelier d’écriture. Nous avions pour a priori que le fait d’écrire une histoire, une lettre, un texte répond et participe à la démarche de création dont la photo est une excuse. L’approche d’un atelier d’écriture qui accompagne la pratique photographique vise, en parallèle, à travailler en même temps sur une pratique et sa technicité tout en construisant un rapport particulier à la langue en tant qu’expression.


Nous avions l’ambition de participer aux côtés de la pratique technique photographique existante, au sein du cyberespace. Nous entendions permettre en parallèle la production de langage écrit. Ce qui a été fait durant une petite année. L’écriture était au cœur de notre interrogation. Non seulement les stagiaires s’exprimaient avec la lumière mais en plus ils ajoutaient, pour quelques-uns, l’apprentissage de la langue française. Ils ponctuaient leurs photos de courts textes. Ils approfondissaient des gestes techniques et exprimaient des sentiments. Nous sommes allés au-delà de ces enjeux. Nous avons pu ainsi mettre en ligne des textes et des photos en répondant aux souhaits d’inscription dans la démarche inscrite sur le Web par le journal Télérama.


Le cyberespace et la gestion de l’urgence


Souvent les candidats au cyberespace font une demande d’intervention sur injonction des travailleurs sociaux qui accueillent à l’Agora, ou d’assistants sociaux connaissant l’existence du cyberespace. Émanant des professionnels, les demandes d’interventions d’urgence sont importantes. Les personnes ne doivent pas perdre leurs droits. Une assistante sociale d’un centre d’accueil ou d’un hôpital téléphone, elle souhaite que le cyberespace accueille en urgence une personne qui se trouve face à elle. Cette personne a besoin de consulter sa boîte email. Elle attend une réponse pour occuper un logement ou un hébergement. Alors, il faut tenter de repérer au cyberespace les postes libres et demander si quelqu’un veut bien céder sa place. Le bénévole a le sentiment d’être un maillon indispensable dans l’urgence de la situation. Toutes les ressources sont mobilisées. Il faut aboutir aux inscriptions rapides sur la « toile » avec les portails ouverts par des administrations. Les connexions pour l’emploi, le social, le logement se déploient : les ASSEDIC, L’ANPE, les contacts avec les employeurs qui émettent des messages positifs, les allocations de type CMU ou le RMI voir l’hébergement sont autant d’éléments importants de cette intervention d’urgence. Les acteurs s’aperçoivent régulièrement qu’il est bien tard pour intervenir. Le traitement informatique permet de raccourcir les délais. Lors des vacations du self service il faut toutes affaires cessantes, tenter de régler le cas sur place. La date limite de renseignement joue contre celui ou celle qui a déjà du mal à se débattre avec une temporalité et ne pas perdre des droits.


Les bénévoles agissent dans ces cas complexes et singuliers, ils sont des passeurs. Ils connectent, mettent en réseau, remplissent, corrigent et accompagnent toutes ces demandes urgentes. Ils traduisent des termes administratifs incompréhensifs « qu’est ce que c’est la civilité ? » question posée au moment du renseignement d’un masque de saisie formaté par une administration. Non seulement, il faut connaître le langage informatique et sa grammaire, mais en plus, la question se double d’une interrogation juridique. La fracture est grande dans un domaine inconnu, dont il faut s’affranchir.


Il faut en même temps prendre en compte les besoins de rangements suscités par la culture informatique alors que beaucoup n’ont pas de quoi ranger. Les disquettes sont la plupart du temps gardées au cyberespace. Ceux qui se trouvent en foyer émettent des interrogations. Ils ont des difficultés pour classer, sauvegarder. L’informatique comme système, suppose une façon de vivre standard. Une maison, un bureau permettent d’effectuer des rangements avec des dossiers. « Et si nous n’avons pas de maison, ni de bureau comment fait-on ? » En même temps, le fait de travailler sur des procédures informatiques et ses différentes options gestionnaires demande de transmettre des règles de rangements qui ne sont pas seulement techniques mais aussi sociales. Au cours des formations, les formateurs transmettent des consignes « grammaticales » informatiques difficiles à intégrer. Elles doivent être compréhensibles pour tous les publics. La pratique des formations nous amène des questions pratiques à résoudre comme traduire des paramètres indispensables à la pratique du traitement de texte : la police des caractères n’est en rien nationale, de la même manière impulser systématiquement la sauvegarde des documents sur support se heurte à parfois des incompréhensions.


Lutter contre l’oubli


Lutter contre l’oubli est indispensable. L’informatique n’est pas nécessairement comme le vélo. Il y a des moments où, bien que la personne s’en soit servie un jour, elle ne s’en rappelle pas nécessairement. Le cyberespace permet de lutter contre l’absence de matériel. Il tente d’entretenir des gestes, des habitudes. Des stagiaires se présentent aux formations, ils ont eu, auparavant, l’occasion, dans leur vie professionnelle, de se servir de tels outils. Ils en ont oublié les principes. L’absence de pratique, liée à des mises à l’écart, la nouveauté des procédures, imposent que ces personnes retrouvent les gestes et recommencent. Parmi les utilisateurs, certains étaient cadres, d’autres employés ou ouvriers, ils ont été socialement déclassés et les périodes d’absences d’activités sont plus ou moins longues. Lorsqu’ils viennent, ils entendent reconstruire un chemin pour maintenir leur intérêt à la cause informatique, et recommencer avec des logiciels toujours en évolution. Cet état de fait se renforce avec un certain nombre de personnes qui compte tenu de leur âge n’ont pas connu de métiers où l’informatique était nécessaire. Aujourd’hui leurs anciens métiers sont largement dominés par l’informatique. Ils ont été mis de côté, ils se sentent en difficulté, ils ne connaissaient pas cette technologie. Bien qu’ils le sachent, ils ne retourneront jamais dans la production, ils conjurent le mauvais sort et s’imprègnent de cette pratique qui, en quelque sorte, a participé à leur remplacement.


S’il fallait conclure ces quelques notes prises sur une situation qui ne fait qu’évoluer. Nous ne pouvons que livrer à la lecture ces quelques lignes. Elles vont à l’encontre de représentations toutes faites sur la nature des personnes qui peuvent fréquenter le cyberespace. Ils rejoignent en nombre les personnes qui pour une raison ou une autre appartiennent au domaine de l’exclusion sociale en général et des sans domiciles fixes en particulier. Domaine où la question de l’illettrisme fait toujours irruption. Elle est énoncée comme simple cause, et permet souvent d’expliquer la situation de précarité. Ce texte entend non pas en démontrer le contraire, mais surtout de rendre compte des évènements vécus au cyberespace et aborder la complexité du changement qui s’opère sous l’impulsion de nouvelles technologies.


Yves Bucas-Français

(sociologue et bénévole à l’Espace Public Numérique CyberAgora de l’Association Emmaüs, 32 rue des Bourdonnais, 75001 Paris)

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