Zygmunt Bauman : 3 traits caractéristiques des réseaux sociaux
Par Jean-Luc Raymond le lundi 12 janvier 2009, 20:20 - Mes réflexions - Lien permanent
Zygmunt Bauman est un sociologue et
philosophe polonais et anglais qui a traversé le 20e siècle avec une
description du monde qu’il désigne « liquide », les liens sociaux devenant de
plus en plus difficiles à décrire car improbables à saisir.
Dans son dernier ouvrage traduit en français "S'Acheter une vie" (Editions
Jacqueline Chambon ; septembre 2008), passionnant s’il en est, Zygmunt Bauman
franchit un pas, en indiquant que les individus sont à la fois les promoteurs
des produits et les produits dont ils assurent la promotion, le marketing et la
communication. Nous sommes tout à la fois la marchandise et le vendeur, les
biens et leurs prescripteurs… Dans un même espace social : le « marché ».
Aussi, pour accéder à une position sociale favorable, il convient que les
individus se reconditionnent sans cesse en produits pour attirer une attention
continue ou discontinue. Cette captation permanente de l’attention est un fait
majeur de notre monde contemporain occidental. Autrement dit, sans
consommation, nous ne sommes pas.
Dans le 3e chapitre de l’ouvrage (« La culture consumériste »), Zygmunt Bauman
définit 3 angoisses du monde moderne qui épousent étrangement 3 traits
caractéristiques des réseaux sociaux (Facebook, Twitter, LinkedIn...) :
L’angoisse d’être de rester en tête
« Le fait d’être « en tête » présage une possibilité de sécurité, de
certitude et de certitude de la sécurité – précisément les types d’expérience
qui font le plus terriblement défaut à la vie de consommation, bien qu’elle
soit guidée par le désir de les acquérir.
La référence au fait d’ « être en tête du peloton du style » semble
promettre une forte valeur marchande et une demande abondante (traduites l’une
comme l’autre par une certitude de reconnaissance, d’approbation et
d’inclusion). Dans le cas d’une tentative globalement réduite à la présentation
d’emblèmes, une tentative qui commence par l’achat d’emblèmes, puis passe par
l’annonce publique de leur possession avant d’être perçue comme achevée une
fois que la possession devient publique, cela se traduit alors par un sentiment
d’ « appartenance ». »
Le message s’accompagne d’une date limite d’utilisation
« Le message ne vaut que « pour les mois à venir », pas plus. Il s’accorde
bien avec l’expérience du temps pointilliste composé d’instants, d’épisodes à
durée déterminée et de nouveaux départs ; il libère le présent, qu’il convient
d’explorer et d’exploiter à fond, des distractions du passé et du futur qui
auraient pu empêcher la concentration et gâter l’ivresse du libre choix.
Il offre un double bonus : celui d’être momentanément à la page, tout en
comportant une garantie contre tout décrochage futur (du moins pour ce qui est
du futur prévisible, si tant est qu’il existe). Les consommateurs chevronnés
comprendront ce message ; celui-ci les poussera à se presser et leur rappellera
qu’ils n’ont pas de temps à perdre.
Ce message comprend donc un avertissement, qu’on aurait tort d’ignorer :
les bénéfices qu’on retire d’une réponse rapide à l’appel, pour mirifiques
qu’ils puissent être, ne sont pas éternels. Toute assurance de sécurité acquise
devra être renouvelée une fois les « mois à venir » passés. « Le degré de la
vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli ». Pourquoi ?
Parce que si la conquête de la scène implique d’en tenir à l’écart d’autres
personnes, alors la conquête de la scène connue sous le nom d’ « attention
publique » (plus exactement, l’attention du public désigné pour être recyclé
sous la forme de consommateurs) exige d’en écarter d’autres objets d’attention
– d’autres personnages et d’autres intrigues, y compris celles que les
chercheurs d’attention avaient montées hier (…) Dans le monde moderne liquide,
la lenteur annonce la mort sociale. »
Le choix du look
« On peut se choisir un look, choisir, en soi – choisir un look -, n’a pas
d’intérêt puisque c’est ce qu’on doit faire, et que l’on ne peut s’en désister
ou y échapper qu’au risque de se faire exclure. On n’est pas non plus libre
d’influencer l’ensemble des choix disponibles (de looks) : il n’en reste pas
d’autres puisque toutes les possibilités réalistes et recommandables ont déjà
été présélectionnées, pré-écrites et prescrites.
(…) La pression du temps, la nécessité de se faire bien voir aux yeux du «
peloton du style » au cas où ses membres vous regarderaient, au cas où ils
remarqueraient et mémoriseraient votre tenue et votre maintien, ou le nombre
strictement limité des choix que vous pouvez faire (« une demi-douzaine », pas
plus). Ce qui compte vraiment, c’est ce que ce soit vous qui ayez maintenant
les choses en main. Et vous devez les avoir en main : le choix vous revient
peut-être, mais n’oubliez pas qu’il est obligatoire de choisir (…) Dans la
culture de consommation, choix et liberté désignent la même condition ; on aura
donc raison de les traiter en synonymes, du moins au sens où l’on ne peut
s’abstenir de choisir qu’en abdiquant en même temps sa liberté ».
Les mots de Zygmunt Bauman font réfléchir sur ce que nous sommes comme êtres dans cette réalité virtuelle si attachée au réel.

Commentaires
C'est vraiment tres, tres bon tout ca a lire. Ca fait du bien de constater que les hauts esprits existent encore! Je me demandais vraiment! Merci bp pour ce blog. A bientot! Continuez les bons blogs !