Jean-Michel Salanskis, Incompétence obsessionnelle
Par Jean-Luc Raymond le lundi 20 avril 2009, 09:50 - Revue de Presse - Lien permanent

Qu’est-ce que l’incompétence ? En quoi fait-elle peur ? Pourquoi
déstabilise-t-elle ? Professeur de philosophie des sciences, logique et
épistémologie à l'Université de Nanterre, Jean-Michel Salanskis s’intéresse à la notion
d’incompétence dans le Journal de bord de Philosophie Magazine du mois d’avril 2009
(numéro 28). L’incompétence est anxieuse. Elle est un signe de l’inconstance de
notre temps ; extrait :
"L’étudiante tergiverse pendant deux heures avant de commencer à rédiger
son devoir sur table. Ce qu’elle voit seulement, c’est elle-même, dénuée de la
compétence d’une telle écriture, et cette pensée l’écrase. (…)
Je tremble avant de donner une conférence, retrouvant au dernier moment
l’idée de mon incompétence, fût-elle oubliée par le monde : je vais être
démasqué. Malgré nos façades habiles, l’incompétence n’est-elle pas la vérité,
secret de notre fragilité ?
De là, nos conduites d’échec, vérifiant l’anticipation horrible que nous ne
saurons pas faire ce à quoi nous avons été convoqués. Mais pourquoi est-il si
important d’y arriver, de réussir ? Tellement crucial de passer l’étrange test
d’une performance, en toute occasion et dans tous les domaines ? Ce qui compte
dans la vie n’est-il pas plutôt le sentiment fugace qui accompagne nos moments,
et, parfois, les bénit ? Toutes les déconfitures ne sont-elles pas relatives ?
Ne passent-elles pas bien souvent inaperçues, parfois de nous-mêmes ? Et
d’ailleurs, tout cela n’est-il pas dérisoire vis-à-vis de la finitude de notre
condition ? Mieux vaudrait savoir aller au-devant des autres ou saisir les
qualités imprévues des détours du temps. (…)
La terreur de l’incompétence nous fait souffrir et nous rabaisse, mais la
dignité individuelle n’est pas séparable du degré de succès auquel chacun peut
prétendre. Protégeons en chacun l’espoir angoissé de mieux faire. Prévenons le
mépris en offrant le crédit de la considération a priori. Réduisons la peur et
le tremblement en leur offrant le secours de la compréhension. Mais ne privons
personne de son combat d’excellence : le faire est, à y bien réfléchir, une
forme d’abandon, comme l’esquisse de l’élimination symbolique de la
personne."
