Eric Maurin, la ségrégation urbaine et la gentrification
Par Jean-Luc Raymond le dimanche 21 janvier 2007, 20:30 - Lien permanent
Economiste, directeur de recherche à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences
Sociales (Paris), Eric Maurin est l'auteur de plusieurs ouvrages dont "Le Ghetto
français" où il met en avant le phénomène urbain de la gentrification qui
exclut les populations paupérisées et classes moyennes des villes
centres.
Dans l'ouvrage collectif "Repenser la solidarité. L'apport des sciences
sociales" sous la direction de Serge Paugam qui vient de paraître (PUF,
collection Le Lien Social), Eric Maurin évoque de nouveau la gentrification et
le séparatisme social de l'habitation et des lieux de vie dans un brillant
article : "La ségrégation urbaine, son intensité et ses causes". Au regard des
connexions aux technologies et des infrastructures dans les villes, cette
ségrégation urbaine trouve en écho particulier. Extrait de l'article d'Eric
Maurin :
"L'une des formes marquantes de la ségrégation territoriale est aujourd'hui celle qui éloigne les personnes les plus riches de la société - matériellement comme culturellement - de toutes les autres. Selon l'Enquête Emploi de l'INSEE, lorsqu'on divise le territoire en petits voisinages d'une trentaine de logements adjacents, on constate que les 10 % de personnes ayant les salaires les plus élevés se concentrent dans leur très grande majorité dans une petite majorité de voisinages. Inversement on ne trouve aucune personne à salaire élevé dans près de la moitié des voisinages, ceux-là même où se concentrent par ailleurs les 10 % de salariés les plus pauvres. Au total, les 10 % de salariés les plus riches et les 10 % les plus pauvres ne résident quasi jamais dans les mêmes voisinages. (...)
La concentration de la richesse dans quelques voisinages seulement est l'expression d'un choix, celui des personnes les plus aisées et les mieux informées de s'installer dans les environnements les plus stables et les plus protégés possible. La focalisation de la demande de logement des personnes les plus riches sur quelques voisinages seulement contribue à y maintenir le prix des logements à des niveaux élevés. Mécaniquement les personnes les plus pauvres sont condamnées à habiter ailleurs. Il en résulte une concentration territoriale des personnes les plus pauvres, mais il s'agit beaucoup plus d'un phénomène par défaut que le résultat d'une stratégie active de leur part (de type communautaire par exemple). C'est sans doute la raison pour laquelle, contrairement à une idée reçue, les personnes les plus pauvres et les plus démunies de diplômes sont aujourd'hui plutôt moins concentrées sur le territoire que les personnes les plus riches. Tandis que celles-ci mobilisent désormais toutes leurs ressources pour s'isoler, celles là subissent les dynamiques de la ségrégation. La richesse - notamment celle que confère un diplôme prestigieux - est moins visible à l'oeil nu que la pauvreté et c'est peut-être ce qui explique la relative transparence des enclaves chic."
