Le grand entretien du nouveau numéro de la revue Médias (hiver 2006, n°11) donne la parole au philosophe et historien des sciences Michel Serres : "Avec Internet, on nous arrange la vie", qui livre une vision optimiste de l'utilisation des technologies, selon lui, dans une rupture aussi grande que celle de l'invention de l'écriture. Ces nouvelles technologies changent profondément notre rapport au monde :

"Nous avons besoin aujourd'hui de prendre des notes. Nous avons perdu la mémoire parce qu'elle est passée ailleurs : de la tête à l'objet. J'appelle ça l'externalisation de la mémoire. Avec les nouvelles technologies, votre ordinateur devient votre tête. Du coup, c'est une coupure aussi importante que l'écriture, qui a permis d'inventer l'histoire. C'est donc gigantesque! Nous sommes passés à un autre temps, qui n'a probablement rien, ou très peu, à voir avec celui qui le précède."

"On peut commencer par dire des banalités : avec Internet, le monde se rétrécit et, dans le même temps, il devient plus rapide... Mais, prenons un exemple : autrefois, en guise d'adresse, on donnait les coordonnées de son domicile. Le mot adresse était donc un repère dans l'espace bien déterminé au sein duquel nous bougeons. Aujourd'hui, on donne son numéro de téléphone portable ou son adresse e-mail. On ne s'est pas aperçu que désormais l'adresse n'est plus référée à l'espace. Avant, on vivait où l'on pouvait se déplacer, où l'adresse physique permettait le repérage galiléen ou cartésien de l'espace euclidien. Tandis qu'aujourd'hui, si je vous appelle sur votre portable, vous pouvez très bien être en Estonie et moi en Californie. Si je vous envoie un e-mail, je ne sais pas où vous êtes. L'espace dans lequel nous vivons et pensons n'a plus rien à voir avec l'espace d'autrefois."