Jean-Jacques Servan-Schreiber, prospectiviste des usages des technologies et précurseur des Espaces Publics Numériques
Par Jean-Luc Raymond le samedi 11 novembre 2006, 19:11 - Lien permanent
Comme
L'Express et Les Echos ("JJSS et la modernité", 8 novembre 2006) le rappellent cette
semaine dans un dossier consacré à sa vie, Jean-Jaques Servan-Schreiber, décédé
la semaine dernière à l'âge de 82 ans, fut un visionnaire des technologies. En
1967, il publie "Le Défi Américain", un essai avec un énorme succès qui se
vendra à 600 000 exemplaires, où il souligne que l'Europe est dépassée tant au
niveau des méthodes de management que de l'équipement technologique et dans sa
capacité de mobilisation de la recherche. C'est un livre visionnaire, traduit
en 15 langues qui marqua cette époque.
Son second livre à succès, "Le Défi Mondial" sorti en 1980 s'intéressera à la
puissance économique du Japon grâce au levier technologique à
l'informatisation. En 1981, Jean-Jacques Servan-Schreiber convainc François
Mitterrand de créer le Centre pour l'Informatisation de la France (dit "Centre
Mondial Informatique et Ressource Humaine") dirigé par Nicolas Negroponte et
Seymour Papert. (Photo : Jean-Jacques Servan-Schreiber et des enfants au
Centre Mondial de l'Informatique en 1984). Ce centre est en avance sur son
temps, il se veut...
"Instiller aux sphères politiciennes le virus micro-processorien et a pour objectifs de mettre au point un nouvel ordinateur individuel ainsi que de servir de base aux programmes pilotes dans les pays en voie de développement, une expérience sociale au profit des jeunes, des chômeurs et des personnes âgées."
Jean-Jacques Servan-Schreiber eut l'idée des Espaces Publics Numériques et d'un
réseau des animateurs multimédias plus de 10 ans avant leur existence :
"Un réseau national de 50 000 ateliers équipés de
micro-ordinateurs professionnels" (document du Centre mondial pour
l'informatique et les ressources humaines, novembre 1984), "Coordination entre les responsables de centres et les
animateurs" (Note technique, 27 novembre 1984), "L'ordinateur au village : le projet français fait des
vagues" (par Daniel Garric, Le Point n° 640, 24 décembre 1984), "Les chantiers populaires de la micro" (Le Matin, 23 janvier
1985).
Le Centre Mondial Informatique ferme en 1985 et on dénonce dans les médias
français le gouffre financier (frais de réception et de voyage).
Il demeure de Jean-Jacques Servan-Schreiber une vision de prospectiviste
indiscutable dont voici quelques citations qui font sens et qui sont toujours
d'actualité plus que jamais :
"Rien n'est donc plus urgent que de tout mettre en œuvre pour brancher la puissance informatique sur le développement, avant tout, des facultés de chaque homme et de chaque femme, dans sa région, dans sa culture , dans sa langue, selon sa vocation, pour faire surgir sa propre ressource, sa propre capacité à créer. C'est vrai au nord comme au sud. Car devant la nouvelle ère qui commence nous sommes tous sous-dévelopés. ". (Le Défi Mondial, 1980)
"En 1980, et probablement avant, l'ensemble des écoles et universités américaines seront reliées avec des consoles aux ordinateurs géants dans les différentes branches des connaissances. Et les programmes d'éducation par classe, peut-être même par élève, seront adaptés et coordonnés directement par les ordinateurs." (Le Défi Mondial, 1980)
"C'est au cours de mes séjours de travail, de plus en plus fréquents, en Amérique et au Japon, que j'ai découvert cet univers tout neuf, pour nous, Français, de l'informatisation. J'ai alors perçu qu'il va tout pénétrer, tout changer - industries, agriculture, services, éducation. Convaincu qu'il était nécessaire d'en savoir rapidement plus long, j'ai participé, pendant trois mois, à des séminaires en Californie, pour mieux m'imprégner de cette nouvelle "révolution" dans les modes de liaisons entre les individus et communautés, cherchant à définir la meilleure ouverture pour une "voie française". Je me suis même fixé, pour un temps, dans la plus avancée des universités américaines en informatique, celle de Carnegie-Mellon, à Pittsburgh. Chaque bureau, chaque chambre, chaque poste de travail, y est doté d'un ordinateur personnel, directement branché sur l'ensemble des banques de données de l'Université et aussi du pays. (Un seul exemple : un étudiant, en fin de cursus, peut, de son ordinateur même, solliciter un poste dans l'ensemble du pays !) Immense progrès, encore inconcevable chez nous." (Le Fossoyeur, 1993).

Commentaires
En complément de votre propos, permettez-moi cher monsieur Raymond, d'apporter mon regard sur l'essai de Jean-Jacques Servan-Schreiber "Le défi mondial".
Dans cet essai, JJSS dresse un constat de la géopolitique mondiale de la fin de la seconde guerre mondiale au début des années 1980. Il évoque la dureté de la politique étrangère des Etats-Unis, l'arrogance de la suprématie Occidentale, l'ampleur de la misère des pays pauvres et l'interdépendence paradoxale entre les pays développés et le Tiers-Monde. Pour illustrer ces rapports, il explique la politique des grands pays comme les USA, l'URSS, la Chine, l'Inde, la Grande-Bretagne, la France, l'Egypte ou l'Arabie Saoudite. Il évoque les rôles de chefs d'état comme Henri Kissinger, Dwight Eisenhower, Nikita Krouchtchev, Indira Gandhi, Charles de Gaulle ou Gamal Abdel Nasser. Il explique les enjeux des crises mondiales autour du canal de Suez, du pétrole arabe, des micro-processeurs, des rapports israëlo-palestiniens, de l'industrie indienne ou des minerais africains, le tout dans un contexte de guerre froide pesant sur l'ensemble du monde. Enfin, il donne son anticipation du futur et des grandes lignes directrices à suivre pour assurer le paix des nations.
Dans ce livre à la fois large et dense, l'auteur montre son étonnante maîtrise des divers sujets de la géopolitique mondiale. L'analyse du monde et des mouvements qui l'ont animé après la seconde guerre mondiale se veut à la fois synthétique et originale. Son regard sur les enjeux de monde se focalise sur les aspects humains, tant des peuples que de leurs chefs d'état. La description des besoins et ressources est dépouillée de toute interprétation économique, ramenant celle-ci à ce qu'elle est : la traduction en chiffres des réalités du monde. La description des enjeux va à l'essentiel, en dehors de toute considération cosmétique dont certains journalistes et historiens aiment enrober leur récit en vue de séduire le bas public. Cette focalisation sur l'essentiel tire le lecteur vers le haut dans sa compréhension du monde.
Personnellement, j'ai beaucoup aimé ce livre. Tout d'abord pour sa qualité de fond et de forme ; on voit tout de suite que l'auteur n'est pas n'importe qui. Mais aussi parce que l'auteur ne craint pas de porter un regard acéré et sans complaisance sur les erreurs géopolitiques qui ont influencé le cours de l'histoire. L'originalité de ses points de vue, le dynamisme des dialogues qu'il inclut pour illustrer les rapports des chefs d'état et la force du style de discours qu'il utilise pour décrire le monde donnent à ce livre une fraîcheur qui le distingue des autres ouvrages sur le même thème. Enfin, j'ai eu l'impression tout au long de ma lecture qu'en écrivant ce livre l'auteur s'est voulu profondément honnête, juste et objectif. Cette intégrité des propos de l'auteur m'aura passionné du début à la fin.
A ceux qui veulent comprendre les mécanismes du monde, je ne peux que conseiller la lecture de ce livre.
Bien cordialement, Jean-Pierre Norguet