William J. Mitchell est professeur au MIT (Massachusetts Institute of Technology, voir son site) et à la tête du MIT's Program in Media Arts and Sciences qui comprend le MIT media Lab.


Dans le numéro 91 de la revue scientifique en sciences humaines et sociales Sociétés, il s'interroge via l'article "L'espace entre les mots : Symboles, espace et ville" sur l'organisation de l'espace urbain comme constitutive de la relation de la communication dans une dimension narrative ; l'espace comme comme environnement qui se dote technologiquement d'éléments, de symboles et d'informations importés et valorisés in situ ; extrait :

"Ces déplacements, dislocations, insertions et combinaisons d'information numérique en rapport avec les environnements architecturaux et urbains ont toujours été lourds de conséquences, et le seront encore davantage à l'avenir. Un acheteur jadis était cantonné au monde clos d'un magasin ; on peut maintenant passer un coup de fil de son portable pour savoir quoi acheter pour le dîner, ou surfer sur Internet pour comparer les prix. Au moment de payer, un appareil sans fil lira les codes barres sur les produits achetés, les encaissera tout en mettant à jour le système d'inventaire des stocks. Un responsable politique peut désormais rester en contact au moyen de son Blackberry et donner des instructions, le tout sans quitter la salle de réunion, ni interrompre le débat qui s'y tient. L'étudiant dans son amphithéâtre n'interagissait auparavant qu'avec les éléments fournis par le professeur ; il peut désormais taper sur Google le sujet de l'intervention depuis son ordinateur portable, et rassembler des ressources accumulées autour du sujet du cours. (...) 

Contrairement à ce qu'on imaginait couramment il y a quelque temps pourtant, l'ubiquité qui caractérise les réseaux numériques n'a pas tout simplement gommé les différences entre les lieux, permettant à n'importe quoi de se produire n'importe où, à n'importe quel moment. Au contraire, cela s'est mué en mécanisme d'injection permanente d'informations au sein de contextes autrefois inaccessibles, ajoutant une nouvelle couche de sens. 

À mesure que ces différents modes et moyens de communication ont fait leur apparition les uns après les autres, ils se sont partiellement substitués à leurs prédécesseurs ; on peut, par exemple, choisir de décrocher le téléphone ou d'envoyer un e-mail au lieu de donner rendez-vous quelque part à un ami pour une conversation en tête à tête. La plupart du temps cependant, les nouvelles formes d'information se surajoutent et viennent compléter ce qui existait auparavant. Le mot écrit n'a pas mis un terme aux échanges parlés, et le mot électronique n'a pas tué l'imprimerie.

Toutes les pratiques de communication que j'ai décrites ici - de la discussion entre personnes rassemblées à portée de voix à propos de choses à portée de main à l'inscription et la lecture d'étiquettes, la construction et le téléchargement de pages web accessibles à l'échelle planétaire, l'envoi et à la réception d'e-mails jusqu'aux réunions en ligne depuis son ordinateur - travaillent ensemble à la fois dans le but de donner sens aux édifices et aux villes et d'en tirer du sens. Les fonctions sociales et culturelles des espaces construits sont devenues indissociables de l'opération simultanée de multiples systèmes de communication à l'oeuvre autour et à l'intérieur d'eux. On ne peut plus (n’a-t-on jamais pu ?) comprendre l'architecture en tant que médium autonome fait de masses, d'espaces et de lumière ; elle sert de nos jours de base construite à la rencontre et à l'extraction de sens à partir de flots d'information auditive, textuelle, graphique et numérique se recoupant au travers de réseaux planétaires."


Source :

Mitchell, William J. (2006). Trad. Bosqué, Clément. "L'espace entre les mots : Symboles, espace et ville" in Sociétés n°91, De Boeck, Bruxelles, pp.20-21