La révolution Web 2.0, Quand le Net devient une communauté, Dossier de Courrier International
Par Jean-Luc Raymond le jeudi 31 août 2006, 23:00 - Lien permanent

L'hebdomadaire Courrier International, dans son édition du 31 août (n°826),
consacre sa couverture et un dossier central de 7 pages à l'actualité de
l'Internet marchand : "La révolution Web 2.0 : Quand le Net devient une
communauté" montrant les différentes facettes du concept Web 2.0, d'un
enthousiasme certain à un scepticisme affirmé. Retour sur ce
dossier et ses composantes.
Quand les internautes tissent eux-mêmes leur toile (Newsweek,
Etats-Unis) - (à lire en ligne
ici)
Le premier article reprend des extraits d'un papier de Newsweek du 3
avril 2006 intitulé "The New Wisdom Of the
Web" (par Steven Levy et Brad Stone) traduit en un titre évocateur :
"Quand les internautes tissent eux-mêmes leur toile". Les auteurs décrivent le
phénomène Web 2.0 comme une nouvelle génération de sites dont le fonctionnement
est fondé sur la participation des internautes prenant pour exemple le succès
commercial fulgurant des mini-sites MySpace et la stratégie exemplaire de la
plateforme FlickR, qui permet la création
d'espaces en ligne de partage de photos.
Le contenu apporté par les utilisateurs ("user-generated content") est
le nerf de la guerre que se livrent les services Web 2.0 mais cela va plus
loin, les internautes (consommateurs) étant invités à organiser ces
données (souvent l'un ne va pas sans l'autre). C'est l'exemple de Del.icio.us créé il y a 2 ans par l'américain Joshua
Schachter, un site où les internautes du monde entier inscrivent des URL, les
caractérisent et catégorisent par des marqueurs ou
mots-clés ("tags"), le tout étant réutilisé et partagé par les
utilisateurs de Del.icio.us.
L'article des deux journalistes va plus loin en insistant sur la porosité des
données échangées et partagées entre des sites et plateformes concurrentes
rendue possible via les API, le RSS ou AJAX :
"La plus belle illustration de ce fonctionnement est le système des mash-ups (mixages ou applications composites). C'est au départ une technique de hackers, qui consiste à extraire des éléments (vidéos, musique, images...) de leur site initial et à les combiner avec d'autres, pour informer ou faire rigoler. Certains ont aussi "emprunté" une liste d'appartements libres proposés sur Craigslist [un service de petites annonces classées et localisées] pour l'installer sur une carte de Google Maps".
La conclusion sonne comme un hymne au Web 2.0 dans une forme très lyrique et
inconditionnelle :
"MySpace, FlickR et les autres ne sont pas des endroits où aller, mais des choses à faire, un moyen de s'exprimer, de rencontrer d'autres personnes et d'étendre ses propres horizons. Le cyberespace était un endroit lointain. La Toile, c'est chez nous".
Web 2.0, un concept à tiroirs (Slate, Etats-Unis)
Deuxième article du Dossier Web 2.0 de Courrier
International, "Web 2.0, un concept à tiroirs", paru sur Slate le 29 mars 2006
sous le titre originel : "Web
2.0: The
new Internet "boom" doesn't live up to its name" ou un essai de
définition du Web 2.0 par Paul Boutin. S'agit-il d'une technologie, d'un état
d'esprit ou d'une manière de monétiser Internet ?
A cela, le journaliste et ex-ingénieur au Massachusetts Institute of Technology
s'interroge sur la terminologie Web 2.0 recouvrant des réalités différentes et
non imbriquées (Paul Boutin parle même de "choses
antinomiques") dès lors qu'on se place du côté de Tim
O'Reilly, celui a qui a lancé le terme en 2003 ("un méli-mélo d'outils
et de sites qui encouragent la collaboration et la participation"),
du côté des développeurs ("tous les logiciels et langages utilisés
pour créer les fonctionnalités époustouflantes des sites labellisés en tant que
tel") ou dans une troisième acception dite "tactique Web 2.0" vue
de la Silicon Valley ("une volonté de faire de l'argent en finançant un
site alimenté en contenu par ses utilisateurs").
Au delà de l'image cool du "2.0" utilisé à toutes les sauces du
marketing aujourd'hui, Paul Boutin fait preuve d'ironie au regard du marché de
l'Internet :
"La récupération commerciale du Web 2.0 est la clé pour comprendre ce que le terme désigne réellement. C'est parce qu'ils ont raté le boom du Web 1.0 que la nouvelle génération de créateurs d'entreprises colle l'étiquette Web 2.0 sur tout ce qui se fait. (...)
Il existe un moyen tout simple de décrire la nouvelle culture de la participation en ligne sans avoir à invoquer le Web 2.0. Dites simplement Internet. Vous verrez alors que tout le monde comprend enfin ce que vous voulez dire".
Transférer son bureau en Sicile (Aera, Japon)
Tiré de l'hebdomadaire nippon AERA, l'article de Hiroki et Hideo
Sato "Transférer son bureau en Sicile" montre qu'Internet modifie les habitudes
de travail au Japon dans le secteur des nouvelles technologies, que
l'internationalisation des services est nécessaire et permet le développement
de certaines contrées dans le monde.
Il est montré en exemple un groupe de 5 personnes (collègues de travail et
confrères) en "voyage de création" de 24 heures dans une ville
thermale proche du Mont Fuji, qui ont pour objectif de créer un produit durant
ce laps de temps, une pratique qui tend à se répandre au pays du soleil levant,
le concept du "bureau à l'étranger" pour transférer temporairement son
lieu de travail en dehors du Japon (dans le cas évoqué à Florence, en Italie)
ou le "one day free" pendant lequel l'employé ingénieur de la société
Mixi (blogs, partage de photos en ligne...) est bien à son bureau, mais ne
participe durant cette journée au choix dans la semaine à aucune réunion
et est dispensé des tâches courantes.
Autre fait japonais, une expression inédite prononcée par Yosuke
Akatmatsu, créateur de l'entreprise Sidefeed, une société "au coeur de la
tendance Web 2.0" avec système de notation de
blogs : privilégier les blogueurs influents qu'il appelle les
"intellectuels commerciaux" et propose la plupart des services de son
entreprise en anglais... La moitié de ses utilisateurs habitent un pays
anglophone!
Enfin, il est cité dans cet article les propos de Sayaka Murata, de l'ONG
japonaise Kamonohashi Project
qui donne accès à l'informatique et à l'Internet à des enfants cambodgiens
défavorisés et leur enseigne l'outils informatique :
"Des adolescents qui fouillaient les montagnes d'immondices pour trouver de quoi survivre chaque jour sont capables aujourd'hui de créer un site Internet"...
... Et de citer le service Google Adsense qui permet à des internautes de ce
pays de gagner avec ce programme de publicités plus de 10 000 yens par mois
(soit 68 euros)... Ce n'est pas de l'argent de poche dans cette contrée! Et de
conclure en franchissant un pas, avec un optimisme forcené:
"La véritable valeur du Web 2.0 sera peut-être de réduire la fracture entre les pays industrialisés et ceux en voie de développement."
Le nouveau royaume des idiots (Der Spiegel, Allemagne) -
(à lire
en ligne ici)
Dernier article du Dossier Web 2.0 de Courrier International, une interview
pour Der Spiegel du philosophe allemand et spécialiste de la Communication
et des médias Norbert
Bolz qui est très critique sur les utilisations des nouvelles formes
de communication : "[Elles] conduisent au règne de l'opinion, de
l'exhibitionnisme, de la précipitation et à la fin de la raison". Norbert
Bolz n'est pas tendre en effet dans ces propos :
"En quoi la navigation sur le Net change-t-elle nos habitudes de pensée ? La raison occidentale avec sa structure thèse-antithèse-synthèse peut-elle encore fonctionner dans notre culture versatile du clic ?
Chez Kant, la raison n'est assurément pas limitée par le temps. Avec Habermas, on peut encore discuter pendant un temps infini. Cela est toutefois de plus en plus irréaliste. Aujourd'hui, il s’agit de passer au crible le plus de matériel possible en un temps le plus court possible. En un mot : la raison classique était indépendante du temps ; aujourd'hui, nous n'avons pas la tranquillité nécessaire pour traiter les informations les unes à la suite des autres. Il vaut mieux repérer l'important en quelques secondes que maîtriser la déduction."
Une conclusion en forme d'interrogation et de doute sur le Web 2.0,
sur les valeurs défendues par ses plus ardents partisans et sur la perte
de recul temporel pour porter un regard critique et citoyen sur les outils Web
2.0, leur impact, les données diffusées, disponibles et échangées dans une
"culture de l'instantanéité" qui prône l'immédiat comme constante essentielle
de la valeur de l'information.
