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Dans le magazine L’Express du 17 août 2006, Dominique Simonnet interroge Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque Nationale de France, sur le devenir de l’écriture au regard de l’Internet, ceci dans le cadre du 7e et dernier volet de la série d’entretiens “Il était une fois l’écriture” ; extraits :

“En cinq millénaires, depuis les scribes de Sumer, l’histoire de l’écriture a connu plus d’une mutation. Avec Internet, voici maintenant le temps des textes mondialisés, numérisés, instantanés. Révolution majeure ?

Il s’agit d’une innovation aussi importante que l’invention de l’imprimerie, qui bouleverse non seulement la diffusion de l’héritage culturel, mais aussi les comportements des gens, leurs pratiques quotidiennes, leurs désirs. De là à dire que rien ne sera plus comme avant… Chaque fois que naît un nouveau média, on craint qu’il ne tue le précédent. Dans l’entre-deux-guerres, on était persuadé que la radio allait éliminer les journaux. Dans les années 1980, quand je présidais Radio France, on me disait que la radio publique allait disparaître si on autorisait la télévision le matin. Or Gutenberg n’a pas supprimé l’écriture manuscrite, la presse n’est pas morte avec la radio, et celle-ci rassemble aujourd’hui plus d’auditeurs le matin qu’il y a vingt-cinq ans… Je ne crois pas davantage que la numérisation marque une rupture dans l’histoire de l’écriture. Elle s’inscrit dans le prolongement de ce qui existait auparavant. Les différents types d’écriture vont perdurer, en concomitance (…)

On dit que l’acte d’écrire, lui aussi, change devant l’écran, que l’écriture s’abâtardit, se désacralise…

J’ai commencé ma carrière d’historien en étudiant les lettres des combattants de 14-18 dans les archives des commissions de contrôle postal : il y avait déjà une très grande diversité dans la manière de s’exprimer, une inégalité dans la qualité de plume. L’évolution des écritures tient plutôt à un climat, à l’évolution des rhétoriques, qu’à l’outil technologique. Malgré ce qu’on répète, le contenant a une influence limitée sur le contenu. L’arrivée de la machine à écrire n’a pas beaucoup transformé le style des écrivains. D’une certaine manière, nos écrans sont plus proches de l’écriture manuscrite que ne l’était la machine à écrire: on peut corriger, recommencer sans fin. L’orthographe va-t-elle se simplifier ? Y aura-t-il une “novlangue” ? Là encore, à chaque nouvelle invention, on nous explique que la pensée va être bouleversée. Daniel Halévy, en 1948, se plaignait de la TSF en ces termes : “Énorme, informe, incessante, la chronique de la planète Terre est portée à domicile, à la table et au lit. La lecture est remplacée par un gavage sonore qui engloutit le tragique même. Le Français reçoit les sons avec soumission et méfiance, l’une et l’autre instinctives, moins humaines qu’animales…” Rien que ça! Aujourd’hui, je ne nie pas le formidable changement que constitue cette circulation nouvelle dans l’espace et le temps : là est la vraie révolution de Gutenberg et d’Internet. Mais n’exagérons ni l’inédit ni l’inéluctabilité des conséquences qu’imposerait la technique à nos pauvres intelligences prétendument bousculées. Tant qu’il y aura des hommes, beaucoup auront envie de se colleter à l’expression la plus juste, la plus pertinente, la plus subtile, et il y aura des lecteurs pour les suivre.”


Source :

Simonnet, Dominique (17 août 2006) “L’Entretien : Jean-Noël Jeanneney : “Le livre utilisera Internet en riant sous sa cape…” [En ligne], L’Express n°2876, Dossier Il était une fois l’écriture, 7. Le futur de l’écrit, Paris, pp.76-79 (Page consultée le 19 août 2006)