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Dans son nouvel ouvrage “À reculons, comme une écrevisse” (à paraître chez Grasset, le 19 septembre 2006), Umberto Eco (voir le dossier sur U. Eco dans l’Encyclopédie de l’Agora) dans “À reculons, comme une écrevisse” a réuni des textes écrits entre janvier 2000 et fin 2005 évoquant des traits de notre monde d’aujourd’hui. “À reculons, comme une écrevisse” de Umberto Eco propose notamment un déchiffrage du ludique dans notre société ”technologique” ; extrait :

“L’une des caractéristiques de la civilisation dans laquelle nous vivons est la carnavalisation totale de la vie. Cela ne signifie pas qu’on travaille moins, en laissant faire les machines, parce que l’incitation et l’organisation du temps libre ont été une préoccupation sacrée tant des dictatures que des régimes libéral-réformistes. C’est qu’on a carnavalisé le temps de travail aussi.

Il est facile et évident de parler de carnavalisation de la vie en pensant aux heures passées par le citoyen moyen devant un écran de télévision qui, en dehors des très brefs moments consacrés à l’information, répand surtout du spectacle, et, parmi les spectacles, privilégie désormais ceux qui représentent la vie comme un éternel Carnaval, où des bouffons et de très belles filles ne lancent pas des confettis mais une pluie de milliards que tout un chacun peut gagner en jouant (…).

Il est facile de parler de Carnaval en pensant à l’argent et au temps consacré au tourisme de masse qui propose des îles de rêve à des prix charters et qui vous invite à visiter Venise en laissant à la fin de votre mascarade touristique, des boîtes de conserve, des papiers froissés, des restes de hot-dogs et de moutarde, tout à fait comme un Carnaval qui se respecte.

Mais on ne prend pas assez en considération la complète carnavalisation du travail due à ces “objets polymorphes”, petits robots serviables qui tendent, en faisant ce que jadis on devait faire soi-même, à faire ressentir le temps où on les utilise comme un temps du jeu.

L’employé qui, devant son ordinateur, en cachette du chef de bureau, fait des jeux de rôle ou visite le site de Playboy, vit un Carnaval permanent. De même, celui qui conduit une voiture qui, maintenant, lui parle, lui indique la route à prendre, l’expose à risquer sa vie en l’incitant à appuyer sur des boutons pour recevoir des informations sur la température, sur ce qu’il reste de carburant, sur sa vitesse moyenne, sur le temps de parcours, vit son Carnaval.”


Source :

Eco, Umberto (19 septembre 2006). À reculons, comme une écrevisse, Grasset, Paris.