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Dans l’ouvrage collectif “Nouvelles Technologies et modes de vie : aliénation ou hypermodernité” paru en 2005, sous la direction de Philippe Moati (Professeur de Sciences économiques), Jean-Yves Boulin (sociologue au CNRS et chercheur à l’IRIS, Institut de Recherches Interdisciplinaires en Socioéconomie, voir le site) publie un article intitulé “Nouveaux rapports au temps et à l’espace : l’ambiguïté du rôle des NTIC” décrit le paysage qui se dessine en lien avec les mutations contemporaines au regard du temps et de l’espace avec de nouveaux synchronismes sociaux qui apparaissent, notamment à travers l’usage des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication ; extrait :

“De nouveaux rapports au temps et à l’espace se sont instaurés avec les transformations du travail et de son organisation, avec l’émergence de nouveaux modes de vie et d”habiter, avec l’élargissement des horizons d’appartenance qui est consubstantiel de la mondialisation. De nouvelles opportunités d’utilisation du temps et de l’espace sont apparues, fondées sur la vitesse et la multiappartenance, qui s’imposent comme la condition de l’individu contemporain. Ne pas avoir accès à ces formes d’usage du temps et de l’espace conduit à l’exclusion sociale et citoyenne. Les NTIC participent de ces nouveaux usages et de ces nouvelles représentations du temps et de l’espace avec des effets pour le moins ambivalents. Accélératrices de ces polysynchronies pour certains qui peuvent passer (physiquement ou virtuellement) d’un lieu à l’autre ou user différemment d’un même lieu selon les différents moments de la journée, transiter d’une activité à une autre sans avoir à se déplacer, elles peuvent, en contrepartie, avoir des effets non souhaités sur la quantité du temps disponible et sur la disponibilité du temps. Facteur d’autonomie, les NTIC peuvent se retourner en catalyseur d’une dépendance accrue au regard du temps et de l’espace. Inégalement accessibles dans la configuration sociale actuelle, elles peuvent accélérer le processus actuel d’exclusion sociale et substituer une dynamique d’individuation/atomisation du corps social au processus d’individualisation.

Ces effets que nous estimons négatifs et pervers, apparaissent consubstantiels du développement de ces technologies et proviennent d’une insuffisante articulation entre celui-ci et les dynamiques sociales, sociétales et culturelles caractéristiques du processus continu de modernisation. Elles peuvent aider à une appropriation individuelle et collective du temps et de l’espace sous condition de la mise en oeuvre de politiques qui fassent sens au regard de ces deux ressources, qui construisent un projet collectif dans l’objectif de faire société. Un tél “réencastrement” des NTIC dans les dynamiques sociales et sociétales caractéristiques de la modernisation est nécessaire à leur intégration dans le jeu des acteurs afin qu’elles puissent faire l’objet d’un double procès de réappropriation et de détermination démocratique de leurs finalités. Ces dernières apparaissent en creux lorsque l’on observe que l’usage de ces technologies peut conduire à une segmentation accrue de la société, à un accroissement de la différenciation sociale entre d’un côté les manipulateurs de symboles, polysynchroniques, spatialement hybrides, et de l’autre des individus cantonnés à la monochronie et à l’immobilité sociale et culturelle.”


Source :

Moati, Philippe (dir.) et Boulin, Jean-Yves (juin 2005). “Nouveaux rapports au temps et à l’espace : l’ambiguïté du rôle des NTIC”, in Nouvelles Technologies et modes de vie : aliénation ou hypermodernité, Édition de l’Aube, Collection Petite bibliothèque du Crédoc, Luxembourg, pp. 62-63