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Le Monde Diplomatique publie dans son édition d’août 2006, un article passionnant du professeur et chercheur Manuel Castells sur l’Émergence des “médias de masse individuels” (ou “Mass Self Communication”) qu’il définit tout au long du papier comme une nouvelle forme sociale de communication, certes massive, mais produite, reçue et ressentie individuellement. Extraits de cet article qui compte dans sa description et mise en perspective de l’Internet d’aujourd’hui et de demain :

“Alors que le monde dit ne plus faire confiance aux gouvernements, aux responsables politiques et aux partis, une majorité de la population persiste néanmoins à croire qu’elle peut influencer ceux qui parlent en son nom. Elle estime aussi pouvoir agir sur le monde, à travers sa volonté et ses moyens propres. Elle est peut-être en train d’introduire, dans la sphère de la communication, les développements extraordinaires de ce que j’appelle la “Mass Self Communication” (la communication de masse individuelle).

Techniquement, cette communication de masse individuelle participe d’Internet, mais aussi du développement des téléphones portables. (….)

Ce phénomène constitue ainsi une nouvelle forme sociale de communication certes massive, mais pourtant produite, reçue et ressentie individuellement. Partout dans le monde, elle a été récupérée par les mouvements sociaux. Mais ils ne sont en aucun cas les seuls à utiliser ce nouvel outil de mobilisation et d’organisation. A leur tour, les médias traditionnels tentent de s’arrimer à ce mouvement, et, en utilisant leur puissance commerciale et médiatique, ils sont en train de créer un maximum de blogs possible autour d’eux. Il n’en reste pas moins que, à travers la communication de masse individuelle, les mouvements sociaux comme les individus en rébellion sont en mesure d’agir sur les grands médias, de contrôler les informations, de les démentir le cas échéant, ou même d’en produire.

 (…)

Cela ne signifie pas qu’il y ait, d’un côté les médias assimilés au pouvoir et, de l’autre, les médias de masse individuels, associés aux mouvements sociaux. Chacun opère sur la double plateforme technologique. Mais l’existence et le développement des réseaux électroniques offrent à la société une plus grande faculté de contrôle, d’intervention. Et une capacité supérieure d’organisation politique à ceux qui se tiennent en dehors du système traditionnel.

Alors que la démocratie formelle et guindée est fondamentalement en crise, que les citoyens ne croient plus dans leurs institutions démocratiques, ce qui se déroule sous nos yeux avec cette exploration des communications de masse individuelles ressemble à la reconstruction de nouvelles formes politiques. Il est encore malaisé de dire où elles aboutiront.

Mais on peut être certain d’une chose : le sort de la bataille se jouera dans le champ  de la communication et tiendra compte de la diversité nouvelle des moyens technologiques. En définitive, cette bataille est la plus ancienne de l’histoire humaine. Depuis toujours, elle a pour enjeu la libération de nos esprits.”


Manuel Castells est Professeur de communication, titulaire de la chaire Wallis Annenberg de communication, technologie et société à l’Annenberg School for Communication (voir ces pages), université de Californie du Sud, Los Angeles, États-Unis, et directeur du Projecte Internet Catalunya à l’Université Oberta de Catalogne, Barcelone, Espagne. Il est auteur, entre autres de l’Ere de l’Information (3 volumes) paru en France chez Fayard en 1999. Manuel Castells est l’un des meilleurs spécialistes de l’analyse du phénomène internet sous l’angle communicationnel.


L’article du Monde Diplomatique est tiré de l’intervention de Manuel Castells au séminaire “Media Between Citizens and Power” qui s’est tenu les 23 et 24 juin 2006 à San Servolo, Italie (voir la page).


Source :

Castells, Manuel (août 2006). “Émergence des “médias de masse individuels”, Le Monde Diplomatique, Paris, n°629, pp.16-17