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Dans son essai “Les dézingués, Parcours de SDF”, le sociologue Marc Hatzfeld propose via une enquête de terrain parmi des SDF à Paris, une lecture anthropologique et politique de nouvelles formes de précarité (lire cette critique du livre). Marc Hatzfeld porte aussi sa réflexion sur la place sociale des SDF dans la cité et leur appropriation de l’espace urbain ; extraits :

“Au-delà des faits d’existence, nous savons surtout que la présence à nos côtés, dans les rues de nos villes, d’hommes et de femmes déroutées, condamnés à une errance sans déplacement, voués à un voyage immobile sinon sordide, leur donne une dimension dont le seul regard suffit à dire l’épaisseur tragique. C’est enfin cette épaisseur tragique qu’au bout de notre parcours nous découvrons dans cette frange de l’humanité que sont les humains sans habitat, ces anges aux ailes brûlées d’avoir volés si près de l’enfer. Ils nous racontent notre propre ennui dans la Merdecluse, notre attente indéfinie de la mort annoncée, notre sidération devant un monde absurde ou déplacé, notre amitié indéfectible et sans raison pour notre voisin accidentel et compagnon de route.

Lorsque nous tendons l’oreille au silence de l’inaction, nous pouvons entendre le murmure d’une folie qui raconte la part tragique de l’existence. Dans le monde plutôt satisfait de lui qu’est le monde occidental en ce début de siècle, satisfait de ses découvertes technologiques, de sa puissance marchande, de la paix intérieure encore miraculeusement protégée et d’une fabuleuse richesse accumulée. Dans un monde formaté et régulé par la peur et l’ennui qui va parfois jusqu’à souhaiter le rejet des étrangers, faire la guerre à tout hasard et refuser le partage, ils rappellent par leur présence, à qui veut le voir et le lire, que la vie comporte une part de tragique que rien ni personne ne peut évacuer. Ils sont la part de tragédie que notre société ne peut ni ne veut oublier. (…)

Nous avons campé le SDF dans le personnage d’un voyageur qui a tout fait pour rompre les amarres et qui dérive en eaux interdites. Renonçant au temps, aux projets, aux actes et aux fruits de l’action, perdu pour la production, les appartenances et les apparences sociales, il se cogne aux angles vifs d’une organisation sociale qui ne le reconnaît pas ; il se déroute et se perd. Peut-être n’a-t-il jamais eu l’intention explicite de cette déroute, sans doute ne rêve-t-il que d’un édredon profond et d’une maison chaude. Mais il est naufragé de cette équipée, il s’est échoué sur le trottoir, il est au bout d’un voyage qu’il a à peine commencé : privé de voyage, il reste un voyageur.

La question posée par la relation que la société industrielle contemporaine négocie avec lui est double. Pourquoi entretient-elle tant de SDF en son sein ? Et pourquoi les traite-t-elle si cruellement ? Il est vraisemblable qu’une seule réponse puisse satisfaire ces deux questions.”


Source :

Hatzfeld, Marc (mars 2006). Les dézingués, parcours de SDF, Editions Autrement, Collection Passions Complices, Paris, pp. 135-138