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Marcel Conche est Professeur émérite de Philosophie (cf. sa bibliographie en ligne). Dans le numéro hors-série du Nouvel Observateur “Vivre branché”, il se questionne sur le fait de vivre avec ou sans ordinateur ; extrait de cet article :

“Le phénomène technologique scinde la société humaine en deux ensembles : d’un côté, les nantis, de l’autre, les indigents, et les premiers oublient les seconds. Il y a ceux qui ont un ordinateur ou n’en ont pas parce qu’ils n’en veulent pas, et ceux qui n’en auront jamais. La première est sans relation avec la seconde. A qui, en général, les savants envoient-ils des e-mails ? à des savants ; les érudits ? à des érudits ; les collectionneurs ? à des collectionneurs ; les commerçants, les industriels ? à des fournisseurs, à des clients ; les militaires ? à d’autres militaires ; les hommes politiques ? à des hommes politiques, à leurs électeurs ; les boursiers ? à des investisseurs, spéculateurs ou autres, etc., bref les riches envoient des e-mails à des riches (”riche” : qui a un ordinateur). Mais Pascal Adam m’écrit de Kaboul. Ce qu’il voit ? “Des enfants dans les rues dès cinq ans, usés, vieillis prématurément, rongés par les maladies de peau, vendant, nettoyant, portant, subissant… ; des femmes mendiantes, sous leur burka sale, exhibant leur nouveau-né quasiment mort-né, rachitique, les yeux révulsés…”.

Il y a deux planètes : la planète des riches, la planète des démunis, la planète des “avec” (avec ordinateur), la planète des “sans”. Or, comme les “avec” ne communiquent qu’avec des “avec”, ils font par là même comme si les “sans” n’existeraient pas. S’il n’y avait qu’eux, pas besoin d’associations humanitaires. Qu’il y ait des associations humanitaires est la marque de la scission de la société humaine, et qu’il y a deux planètes ou deux mondes, comme on voudra.

Voilà pourquoi j’ai un peu honte d’avoir un ordinateur (dont toutefois je ne me sers pas!), bien que n’étant pas à Kaboul ; car, de coeur, je suis avec les “sans”. Là est la vraie humanité. Les “avec” sont, à mes yeux, esclaves des fausses valeurs : honneurs, notoriété, argent, pouvoir, choses inessentielles et que le temps abolit ou efface. Les “sans” sont l’humanité souffrante.”


Source :

Conche, Marcel (juin-juillet 2006). “Vivre sans ordinateur ? Regard par Marcel Conche”, Le Nouvel Observateur, Hors-série “Vivre branché”, Paris, n°63, pp. 83