Les jeunes intermittents de la précarité (par Yves Bucas-Français)
Par Jean-Luc Raymond le mardi 18 juillet 2006, 21:40 - Lien permanent
Parmi les nouveaux candidats au cyberespace, les jeunes de moins de trente
ans constituent, parmi ceux qui fréquentent le cyberespace et pour une partie
d’entre eux une catégorie minoritaire, mais à la fois éphémère et pérenne. Ils
sont lorsqu’ils frappent à la porte sans domicile. Ils viennent à l’Agora et
pensent trouver rapidement, grâce à la magie de la « toile », un
hébergement, un emploi. À l’issue d’une période plus ou moins longue (environ
huit mois), ils arrivent à être employés et ne sont plus utilisateurs des
services du cyberespace. Les bénévoles et les travailleurs sociaux sont
soulagés et ravis pour eux. Mais il est à remarquer qu’ils se trouvent
remplacés par d’autres qui finalement se trouvent dans la même situation
sociale et se situent dans les mêmes âges. Le puits est sans fond la logique de
flux s’applique. Décrire avec précision cette catégorie éphémère, de passage,
qui est en même temps permanente relève d’une difficulté majeure. Les
situations individuelles sont différentes. Nous pourrions décrire ces
situations en creux.
La plupart des jeunes qui viennent vers nous n’en sont pas à leur premier
emploi. Ils ont très souvent un diplôme, un bon niveau professionnel. Le
caractère épisodique de leur passage correspond à leur niveau d’insertion dans
l’économie. Leur niveau scolaire est assez élevé. Les CV en témoignent, ils
connaissent de la même manière la litanie des stages, des « petits
boulots ». Eu égard à leur âge, la période de travail est courte. La
rupture du contrat de travail n’est pas le plus souvent de leur fait. Elle
apparaît comme une période de panne. Une faillite, une fermeture de site, un
accident sont suffisants pour mettre un jour ces jeunes dans des situations
difficiles au regard du logement. Ils intègrent un CHRS, un CHU ou se
débrouillent. Pour eux, les conséquences d’une période de chômage c’est ne plus
avoir de rentrée d’argent suffisante et de perdre rapidement son logement
d’autant plus que le « matelas de secours » que peut représenter
l’aide des parents, de la famille ou des amis n’est guère possible. Ils savent
que la situation est provisoire ou tout du moins ils l’espèrent.
Les histoires singulières et passagères sont légion. L’Agora de l’Association
Emmaüs accueille les individus tels qu’ils sont. Leurs histoires débordent au
cyberespace. Les bénévoles qui interviennent au cyberespace vivent au rythme de
ces histoires souvent courtes (heureusement), prégnantes, mais parfois
inquiétantes. Heureux des dénouements, les bénévoles accompagnent et suivent
pas à pas l’évolution des situations. Une période comprise entre six et huit
mois peut apparaître, sur la durée d’une vie professionnelle, courte. Malgré
tout pour tout le monde, elle est longue. Les signes sont contradictoires pour
ces jeunes qui doivent affronter les affres au quotidien d’une période
d’errance et d’incertitude avec ses espoirs et ses déceptions. Sans qu’il y ait
de véritable lieu stable de vie. La pente peut être rapide.
À travers son existence, le cyberespace assure, pour eux, malgré tout un rôle
particulier. Ces jeunes sont très souvent confirmés en matière de pratiques
informatiques. Certains viennent simplement avec comme objectif de maintenir,
d’aménager et d’enrichir des sites Internet ou des blogs qu’ils ont déjà conçus
avant leur rupture sociale. Malgré tout sur la « toile », ils lancent
leurs bouteilles à la mer. Ils rassurent leur famille leurs amis et
maintiennent les liens et entretiennent leurs différents réseaux. Pendant la
période de précarité, la vie continue. Les centres d’intérêt existent toujours,
ils sont même à enrichir. Le passé ne s’oublie pas nécessairement et les fils
se nouent avec le futur. D’autres viennent, car ils sont seulement les
passagers de la toile. Ils sont en transit et se servent du cyberespace pour
mettre à jour cv et élaborer ses lettres de motivation et consulter sa boîte
email. En matière de connaissances informatiques, quelques-uns en remontent aux
bénévoles ou se joignent à eux pour tenter de résoudre les problèmes que
certains participants au cyberespace n’arrivent pas à régler.
Ils, elles sont des usagers courants, ils, elles maintiennent à la fois leurs
connaissances et se servent du net pour rechercher, un emploi, un hébergement
et rentrer en contact avec des amis. Ils mettent au point avec l’aide des
travailleurs sociaux des stratégies pour bénéficier des aides d’urgence
auxquelles ils peuvent prétendre. L’e-administration n’a pas de secret pour
eux. Le cyberespace est devenu à leurs yeux un lieu de référence. Cette
existence fait du cyberespace un agitateur où le lien social peut être
construit et maintenu. C’est un relais qu’ils jugent indispensable. Leurs
heures de présences dans la salle sont des moments forts elles leur permettent
de reconstruire leurs histoires. S’ils le voulaient, ils feraient projet
d’inventer un cyberespace. Trop tard, il existe. Le blog du cyberespace en rend
compte à travers leurs témoignages. Ces jeunes rejoignent ceux qqui
utilisateurs des services de l’Agora et du cyberespace, sont titulaires de
contrats de travail, mais n’ont pas de logement, ceux que l’on désigne les
travailleurs pauvres. En matière d’accès à l’outil informatique, ils ont des
besoins voisins.
Yves Bucas-Français
(sociologue et bénévole à l’Espace Public
Numérique CyberAgora de l’Association Emmaüs, 32 rue des Bourdonnais, 75001
Paris)
