En novembre 2003, l’accueil de jour « Agora » de l’association Emmaüs [1] bénéficiant d’une subvention de Microsoft, (situé rue des Bourdonnais dans le premier arrondissement de Paris) ouvrait un cyberespace destiné à un public de SDF. L’espace est animé par des bénévoles. Il assure l’accès gratuit en formule libre-service et permet la formation des hommes et des femmes touchés par la précarité. Une catégorie particulière de public : sans, travail, argent, logement, peut s’initier, se perfectionner aux usages de l’informatique. Elle a aussi la capacité d’accéder à la connexion Internet. Il s’agit d’une réponse singulière permettant de favoriser, à travers des usages et des apprentissages nouveaux, l’insertion de personnes exclues. Les responsables du projet assignent les enjeux en termes d’accroissement d’autonomie et de responsabilité pour les personnes exclues. À travers son partenariat avec Microsoft, Emmaüs a mis en place des nouvelles stratégies d’intervention sociale. Depuis son ouverture, le public de sans domicile fixe ou de personnes touchées par la précarité se pressent aux portes du cyberespace. De nouveaux utilisateurs assurent le succès de cette expérience.

Quelques chiffres

Pour l’année passée,
-  le self-service a assuré l’accueil de 8.000 utilisateurs,
-  1400 personnes ont suivi différentes formations (modules d’initiation ou de perfectionnement, sessions sur la connaissance de l’ordinateur, Internet, Word, Excel, PowerPoint, etc. Photo Pro),
-  environ 900 boîtes e-mail ont été ouvertes,
-  plus de 40 personnes par jour sont utilisatrices du cyberespace,
-  30 personnes ont pu trouver du travail. Tout au long de l’année 2005, une trentaine de bénévoles a participé à l’animation des sessions de formation et du fonctionnement du libre-service.

Le cyberespace est un lieu d’expérimentation et d’apprentissage

Au sein de l’Agora, le cyberespace joue un rôle important. C’est un lieu particulier où se pose via Internet la construction d’insertions sociales de personnes en situation de précarité accueillies par l’association. Le cyberespace est un lieu où peuvent se formuler des désirs d’insertion. Confrontés aux innovations techniques, les hommes et les femmes tentent leur chance, ils participent au système mondial et tissent des liens spécifiques sur la toile.

Concrètement, le cyberespace assure, l’accueil, l’accompagnement pour consultations en tout genre sur le net et notamment sur le domaine administratif. Il ouvre de manière complémentaire une offre de formation dans le domaine de la pratique informatique. Le cyberespace ne donne ni à manger, ni un toit, mais de son usage peut résulter la résolution de quelques éléments des situations de précarité.

Dans les faits, le cyberespace fonctionne comme structure de service. La pratique de l’informatique permet de construire une médiation sociale particulière. La précarité est au cœur de la démarche d’une pratique sociale innovante.

Le premier constat qui s’impose : la précarité, la pauvreté ne sont pas synonymes d’absence de connaissances. Les utilisateurs du cyberespace appartiennent aux différentes catégories du manque : de travail, d’argent, de logement, de papiers, etc. Ils sont tous, à un titre ou à un autre, inscrits dans les processus liés à la précarité et titulaires pour certains d’allocations sociales minimales. Le chômage est un marqueur important.

Le flux journalier des candidats au cyberespace témoigne de son caractère indispensable, voire vital. Bien que souvent éclopés de la vie, ils entendent malgré tout se servir du système dans sa dimension formation permanente. Le lieu cyberespace a su rapidement interagir et mettre en place des propositions d’aide aux internautes. La structure à travers les bénévoles a pu assurer le fonctionnement de ce qui est devenu un véritable centre de formation et d’initiation à la pratique informatique. Le lieu cyberespace est à ce point de vue un domaine paradoxal ; il conjugue modernité et exclusion. La situation de lien social distendu que vivent les personnes accueillies les confinent dans un rapport particulier à la technologie. La réinsertion des personnes exclues attend une réponse nouvelle et des problématiques différentes quant à ce qui fait société. Le traitement de la précarité via l’informatique trouve là une approche particulière du lieu où se conjugue la solidarité.

Plébiscitée, la pratique de l’Internet revêt un enjeu majeur. De manière vitale apparaît en première demande la mise en place d’une boîte courriel. Lors du self-service, un ordinateur est réservé à cette avalanche de demandes de consultations. Il y a de l’impatience à découvrir des nouvelles de la famille, de ses amis, mais aussi des différents suivis administratifs (ANPE, ASSEDIC, les ambassades, etc., les propositions de demandes d’emploi).

Après la consultation du courrier, l’usage d’un accès à Internet concerne essentiellement les gestions administratives, celles permises par la toile. Il s’agit d’effectuer via le net les démarches administratives pour ne pas perdre les droits. Nous agissons très souvent dans l’urgence. Les ASSEDIC, l’ANPE la CAF, SERVICE PUBLIC.fr, la « green card » (pour les États-Unis) sont les sites les plus renseignés au cyberespace. Les titulaires des comptes expriment souvent l’idée qu’ils se sentent moins stigmatisés en réalisant ces opérations sur l’Internet. Pour le cyberespace, c’est en quelque sorte la figure moderne de l’écrivain public qui se construit autour des courriers électroniques, des renseignements administratifs, et des textes tapés de type CV ou lettres de motivation.

Par son existence le cyberespace engendre différents usages. Il questionne le rapport à l’identité, l’altérité des utilisateurs se trouvant dans des situations de grande précarité. Cette activité novatrice repose sur l’innovation technique. Il est indispensable de la maîtriser dans le temps. L’action des bénévoles au sein de cette activité confirme les choix faits par les responsables de l’association Emmaüs. D’autres postes informatiques sont implantés dans six centres d’accueil de la région parisienne. Il reste qu’à partir des situations singulières et difficiles des individus qui aboutissent au cyberespace, la question du lien social comme celle se rapportant à la reconstruction des personnes accueillies sont au cœur de la démarche de l’association Emmaüs. Il est à noter que ce type de pratique est en relation étroite avec les nouvelles pistes du développement de l’administration en ligne.

Les travailleurs sociaux lorsqu’ils accueillent à l’Agora sont assaillis de demandes en tout genre. L’association Emmaüs tente de répondre partiellement en accompagnant des parties de vies en permettant d’ouvrir quelques portes face à des situations de précarité. Le cyberespace est un outil ; il appartient à la réponse.

Yves Bucas-Français
(sociologue et bénévole à l’Espace Public Numérique CyberAgora de l’Association Emmaüs, 32 rue des Bourdonnais, 75001 Paris)

[1] Accueil ouvert 24 heures sur 24 où se presse environ 300 à 500 personnes par jour. Les travailleurs sociaux accueillent, orientent celles et ceux qui se présentent. Les personnes peuvent trouver un certain nombre de services : boissons chaudes, repas, consultations médicales et dentaires, ou juridiques, lavage de linge, douches, atelier emploi, cours de français, etc. et le cyberespace.