Au cyberespace, il n’a jamais été autant question d’écriture

Depuis l’ouverture du cyberespace et de manière paradoxale, il n’a jamais été autant question d’écriture. Action particulière au sein de l’Agora, le cyberespace évolue, avec les différentes personnes qui transitent. Ils ont comme projet d’obtenir la possibilité d’utiliser quelques heures par semaine un poste informatique. Ils apprennent le fonctionnement de systèmes techniques dont ils entendent bien se servir. De fait, ils sont immergés dans des opérations où la lecture et l’écriture sont indispensables. Il est important de remarquer combien cette activité s’affirme en synergie avec les différentes activités proposées par l’Agora. Ne serait-ce qu’à partir des innombrables productions de C.V et autres lettres de motivation.


Quelques acteurs du cybercentre suivent ou ont suivi l’ensemble du parcours. Au préalable, ils profitent des cours de français dispensés par l’Agora. Toutes les personnes au départ ne sont pas francophones. Elles viennent, à la suite, rédiger des emails, et faire des recherches sur Internet, comme application. Les candidats ont intégré l’idée qu’ils sont en mesure de suivre des cours intensifs dans les salles au fond de l’accueil de jour. Ils ont appris à corriger le verbe avoir à tous les temps et savent que si c’est le verbe avoir, le participe passé s’accorde avec l’auxiliaire si… les travaux pratiques deviennent naturels. Devant la porte du cyberespace, ils s’inscrivent par la suite aux séances de self service du cyberespace. Ils souhaitent accéder aux formations. Avec assiduité, ils suivent les cours et se lancent dans l’écriture d’un mail.


Ce demandeur d’asile était fier d’avoir pu déposer quelques lignes dans un message. Il rassure sa famille. La réponse en atteste, le mail envoyé en Afrique a été lu. Tapé par lui, le mail a été envoyé, Simplement, il a été aidé par un bénévole pour les manipulations informatiques. Avant de l’envoyer, il demandera aux bénévoles de vérifier les fautes d’orthographe, petite perte de confiance en soi, afin qu’elles ne gênent pas la lecture. Stagiaire studieux, la grammaire « Bled » l’accompagne et dépasse de son sac.


Après les cours de français et l’atelier d’écriture, ils peuvent ainsi rédiger des mails adressés à leurs amis, leurs parents : « mon cher papa » ou même à « Sa seigneurie le pape ». Ainsi, le message tapé « touche après touche » recueille des sentiments « je vais très bien » ou « Paris est jolie ». Le formateur bénévole ne peut pas oublier que l’histoire écrite à l’atelier d’écriture, où il était question de bicyclette, de poulet et de pirogue participe à la construction d’un rapport particulier à la communication et du plaisir d’écrire.


Le sourire confiant des bénévoles présents provoque des : « c’est bon, vous pouvez envoyer ». La barrière de la langue est en train d’être contournée. La lettre est corrigée. Dans un moment, bientôt grâce à la souris et à son clic gauche elle rejoindra l’Afrique, une petite cité où il est parfois difficile d’imaginer qu’il y ait un ordinateur. Les représentations quand elles nous tiennent ! Quelques jours après, les réponses étaient là. Il y avait même en document attaché des photos de la famille. Bien que par moments l’électricité soit défaillante, Internet est en fonction partout. La fiabilité de l’électricité était un vrai sujet en atelier d’écriture. Elle revenait comme question permanente. Les écrits en étaient pleins. Devant cette prouesse technique qui contourne les défaillances, nous pouvons nous interroger sur les nouveaux usages de réseaux adoptés par des personnes auxquelles les concepteurs étaient loin d’avoir pensé. Les écrits produits doivent se conformer à l’usage d’une autre « grammaire » et de la pratique d’une autre « langue » et sa proximité avec le domaine universel : l’informatique.


Les écrits des cris


Parmi les personnes qui fréquentent le cyberespace, nous sommes régulièrement en présence « d’écrivains des rues ». Bien que largement minoritaires parmi les utilisateurs du cyberespace, ils sont reconnaissables à leurs sacs imposants. Ils recèlent manuscrits et disquettes comme de véritables trésors. Les papiers sont salis, mais noircis par les crayons. Ils contiennent toutes les notes écrites dans la rue ou sur les tables hautes de l’Agora. Lorsqu’ils écrivent, ils notent partout tout ce qu’ils vivent, pêle-mêle. Peut-être ont-ils peur d’oublier ? Pour garder trace, ils viennent travailler sur l’ordinateur, mettre au propre ce qu’ils ont à dire. Les cahiers sortis des fatras, des sacs, contiennent les récits de nomades, à la manière des légendes modernes. Ils récitent les litanies du mal-être. Ils abordent le rapport qu’il entretiennent au monde urbain et envisagent de traiter de la pathologie des corps et la difficulté sociale. Ils n’ont pas nécessairement de projet éditorial. Malgré tout, ils se confient en permanence à travers le cahier ou la feuille et maintenant à l’écran. Ils transcrivent sur traitement de texte pour mettre au propre ce qu’ils vivent de « sale ». Pour eux, il est naturel que l’écrit puisse contenir des cris. Ils n’en restent pas là. Bien que certains parfois en caressent l’espoir, jamais ce qu’ils abordent ne sera publié. En attendant, ils se confient à l’ordinateur et gardent ainsi une preuve sur disquette. Pour certains, la disquette reste au cyberespace, elle a son statut de preuve. Nos candidats écrivains reconnaissent que même si la précarité est transcrite, décrite, écrite, elle ne permet pas de se construire nécessairement un meilleur rôle.


Parmi ces « écrivains des rues », quelques-uns ont un projet suffisamment élaboré pour avoir une existence rythmée autour de l’écrit. Ils en assurent la pratique raisonnée du traitement de texte. Ils viennent au cyberespace régulièrement avec un stock de disquettes. Bien que les sujets traités fassent parfois sourire les bénévoles. Ils sont en présence, avec la qualité du traitement de texte, de véritables livres suspendus. Ils recèlent des sujets étonnants, ce qui suppose de nombreuses heures d’écriture, de longs moments de retour sur soi. L’étonnement des animateurs du self service est à la hauteur des manuscrits et du nombre de pages camouflées dans un sac de Monoprix largement usé et taché. La curiosité des bénévoles est légitime, ils peuvent se poser la question : où ces heures de travail à gratter ces feuilles de papier se sont-elles passées ? Les nomades des rues s’expriment. Afficher la prégnance de l’écriture, c’est reconnaître que certaines personnes profitent du lieu, de la grande salle de l’Agora pour écrire. Mais qu’écrivent-ils avec tant d’ardeur ?


L’atelier photo


De manière complémentaire, au cyberespace, il est indispensable de mesurer combien l’atelier photo a été fécond. L’année dernière, nous étions partis du principe que toute personne en situation de connaissance photographique, devait maîtriser les paramètres techniques de la prise de vue et ses différents traitements numériques. La pratique du cours du jeudi après-midi bruissait. La volonté de participer à la création et de construire des éléments d’expression personnels émergeait, nous avons essayé d’accompagner et de favoriser de manière complémentaire l’expression à travers l’atelier d’écriture. Nous avions pour a priori que le fait d’écrire une histoire, une lettre, un texte répond et participe à la démarche de création dont la photo est une excuse. L’approche d’un atelier d’écriture qui accompagne la pratique photographique vise, en parallèle, à travailler en même temps sur une pratique et sa technicité tout en construisant un rapport particulier à la langue en tant qu’expression.


Nous avions l’ambition de participer aux côtés de la pratique technique photographique existante, au sein du cyberespace. Nous entendions permettre en parallèle la production de langage écrit. Ce qui a été fait durant une petite année. L’écriture était au cœur de notre interrogation. Non seulement les stagiaires s’exprimaient avec la lumière mais en plus ils ajoutaient, pour quelques-uns, l’apprentissage de la langue française. Ils ponctuaient leurs photos de courts textes. Ils approfondissaient des gestes techniques et exprimaient des sentiments. Nous sommes allés au-delà de ces enjeux. Nous avons pu ainsi mettre en ligne des textes et des photos en répondant aux souhaits d’inscription dans la démarche inscrite sur le Web par le journal Télérama.


Le cyberespace et la gestion de l’urgence


Souvent les candidats au cyberespace font une demande d’intervention sur injonction des travailleurs sociaux qui accueillent à l’Agora, ou d’assistants sociaux connaissant l’existence du cyberespace. Émanant des professionnels, les demandes d’interventions d’urgence sont importantes. Les personnes ne doivent pas perdre leurs droits. Une assistante sociale d’un centre d’accueil ou d’un hôpital téléphone, elle souhaite que le cyberespace accueille en urgence une personne qui se trouve face à elle. Cette personne a besoin de consulter sa boîte email. Elle attend une réponse pour occuper un logement ou un hébergement. Alors, il faut tenter de repérer au cyberespace les postes libres et demander si quelqu’un veut bien céder sa place. Le bénévole a le sentiment d’être un maillon indispensable dans l’urgence de la situation. Toutes les ressources sont mobilisées. Il faut aboutir aux inscriptions rapides sur la « toile » avec les portails ouverts par des administrations. Les connexions pour l’emploi, le social, le logement se déploient : les ASSEDIC, L’ANPE, les contacts avec les employeurs qui émettent des messages positifs, les allocations de type CMU ou le RMI voir l’hébergement sont autant d’éléments importants de cette intervention d’urgence. Les acteurs s’aperçoivent régulièrement qu’il est bien tard pour intervenir. Le traitement informatique permet de raccourcir les délais. Lors des vacations du self service il faut toutes affaires cessantes, tenter de régler le cas sur place. La date limite de renseignement joue contre celui ou celle qui a déjà du mal à se débattre avec une temporalité et ne pas perdre des droits.


Les bénévoles agissent dans ces cas complexes et singuliers, ils sont des passeurs. Ils connectent, mettent en réseau, remplissent, corrigent et accompagnent toutes ces demandes urgentes. Ils traduisent des termes administratifs incompréhensifs « qu’est ce que c’est la civilité ? » question posée au moment du renseignement d’un masque de saisie formaté par une administration. Non seulement, il faut connaître le langage informatique et sa grammaire, mais en plus, la question se double d’une interrogation juridique. La fracture est grande dans un domaine inconnu, dont il faut s’affranchir.


Il faut en même temps prendre en compte les besoins de rangements suscités par la culture informatique alors que beaucoup n’ont pas de quoi ranger. Les disquettes sont la plupart du temps gardées au cyberespace. Ceux qui se trouvent en foyer émettent des interrogations. Ils ont des difficultés pour classer, sauvegarder. L’informatique comme système, suppose une façon de vivre standard. Une maison, un bureau permettent d’effectuer des rangements avec des dossiers. « Et si nous n’avons pas de maison, ni de bureau comment fait-on ? » En même temps, le fait de travailler sur des procédures informatiques et ses différentes options gestionnaires demande de transmettre des règles de rangements qui ne sont pas seulement techniques mais aussi sociales. Au cours des formations, les formateurs transmettent des consignes « grammaticales » informatiques difficiles à intégrer. Elles doivent être compréhensibles pour tous les publics. La pratique des formations nous amène des questions pratiques à résoudre comme traduire des paramètres indispensables à la pratique du traitement de texte : la police des caractères n’est en rien nationale, de la même manière impulser systématiquement la sauvegarde des documents sur support se heurte à parfois des incompréhensions.


Lutter contre l’oubli


Lutter contre l’oubli est indispensable. L’informatique n’est pas nécessairement comme le vélo. Il y a des moments où, bien que la personne s’en soit servie un jour, elle ne s’en rappelle pas nécessairement. Le cyberespace permet de lutter contre l’absence de matériel. Il tente d’entretenir des gestes, des habitudes. Des stagiaires se présentent aux formations, ils ont eu, auparavant, l’occasion, dans leur vie professionnelle, de se servir de tels outils. Ils en ont oublié les principes. L’absence de pratique, liée à des mises à l’écart, la nouveauté des procédures, imposent que ces personnes retrouvent les gestes et recommencent. Parmi les utilisateurs, certains étaient cadres, d’autres employés ou ouvriers, ils ont été socialement déclassés et les périodes d’absences d’activités sont plus ou moins longues. Lorsqu’ils viennent, ils entendent reconstruire un chemin pour maintenir leur intérêt à la cause informatique, et recommencer avec des logiciels toujours en évolution. Cet état de fait se renforce avec un certain nombre de personnes qui compte tenu de leur âge n’ont pas connu de métiers où l’informatique était nécessaire. Aujourd’hui leurs anciens métiers sont largement dominés par l’informatique. Ils ont été mis de côté, ils se sentent en difficulté, ils ne connaissaient pas cette technologie. Bien qu’ils le sachent, ils ne retourneront jamais dans la production, ils conjurent le mauvais sort et s’imprègnent de cette pratique qui, en quelque sorte, a participé à leur remplacement.


S’il fallait conclure ces quelques notes prises sur une situation qui ne fait qu’évoluer. Nous ne pouvons que livrer à la lecture ces quelques lignes. Elles vont à l’encontre de représentations toutes faites sur la nature des personnes qui peuvent fréquenter le cyberespace. Ils rejoignent en nombre les personnes qui pour une raison ou une autre appartiennent au domaine de l’exclusion sociale en général et des sans domiciles fixes en particulier. Domaine où la question de l’illettrisme fait toujours irruption. Elle est énoncée comme simple cause, et permet souvent d’expliquer la situation de précarité. Ce texte entend non pas en démontrer le contraire, mais surtout de rendre compte des évènements vécus au cyberespace et aborder la complexité du changement qui s’opère sous l’impulsion de nouvelles technologies.


Yves Bucas-Français

(sociologue et bénévole à l’Espace Public Numérique CyberAgora de l’Association Emmaüs, 32 rue des Bourdonnais, 75001 Paris)