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Daniel Bougnoux est Professeur des Sciences de la Communication à l’Université Stendhal de Grenoble. Il est membre du G.R.E.S.E.C. (Groupe de Recherche sur les Enjeux de la Communication, voir le site). Dans le numéro estival de Philosophie Magazine, il s’interroge sur la reproduction virale de l’information sur Internet vs. la Presse traditionnel et les grands médias ; extrait de cet éclairage intitulé “Alerte aux virus de l’info” :

“On a trop déploré, concernant l’ancienne presse, les difficultés du droit de regard et de réponse des récepteurs pour condamner cette mise à niveau démocratique : au grand jeu de l’information, les niveaux se bousculent désormais et le “pluralisme” des sources et des supports augmente de façon vertigineuse. Notre idéal démocratique, intimement lié au principe de publicité et de liberté de l’information, révèle ici sa complexité et ses pièges. Si chacun a le droit d’exprimer et de valoriser son monde, la démocratie exige aussi l’institution d’un monde commun, autour d’un espace public d’affrontement des opinions contradictoires. Au lieu de les refouler, la démocratie rend visible les chocs inhérents à ces mondes antagonistes et les journaux acheminent jusqu’à nous cette perception ou cet appel des mondes des autres. Le journaliste a justement pour tâche d’assembler et de présenter aussi objectivement que possible les messages de ces autres mondes : il tient compte du collectif et propose une information “traitée” ou recoupée.

Ce souci du bien commun ou d’une information un tant soit peu publique ou générale risque de décliner avec les nouveaux parcours à la carte et la privatisation des informations, favorisée par les nouveaux médias. Sur Internet, chacun peut ne fréquenter que ses semblables ou n’avoir que des trajets d’évitement vis-à-vis des sites ou des messages qui contredisent outre mesure ses opinions. La culture du débat et de l’argumentation, l’espace public conçu comme un ring où s’affrontent des raisons contradictoires, en bref les anciennes dramaturgies (théâtrale, parlementaire, judiciaire…) d’une représentation plus ou moins équitable des conflits, peuvent s’effacer de nos portables qui privatisent, donc réduisent, le champ de vision de chacun. Les SMS, les listes de diffusion, les blogs et les “chats” sont excellents pour s’exprimer, mobiliser, “sensibiliser”, voire dénoncer, mais ils favorisent aussi le repli égotiste, le mimétisme, l’emballement sentimental, la contagion virale ou la chasse en meute… Il serait dommage de réduire la fonction d’édition à l’expression de son opinion ou de son monde par blog et le métier de journaliste au rôle de témoin. L’information, fondée sur l’enquête et le recoupement des faits, curieuse des raisons et des mondes des autres, ne s’improvise pas et nous attend un peu au-delà.”


Source :

Bougnoux, Daniel (août-septembre 2006). “Alerte aux virus de l’info”, Philosophie Magazine, n°3, Philo Édition, p. 16