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Alain Milon, Docteur en philosophie et docteur en sciences sociales, est professeur de philosophie à l’Université de Paris 10 - Nanterre. Dans l’ouvrage “La Réalité virtuelle, avec ou sans le corps” (Autrement, 2005, cf. cet article du Journal du CNRS), il distingue le “corps virtuel” que produit la modélisation informatique du “cybercorps” mis en scène dans la cyberculture. Dans un entretien pour Enjeux-Les Echos (numéro de l’Eté 2006), Alain Milon explicite les représentations de la cyberculture ; extrait :

“La cyberculture nous enlise dans un fantasme de perfection. Les individus n’ont plus de visages mais des interfaces, ils ne sont pas des sujets mais des avatars, ils n’ont pas de désir mais du plaisir sans sujet (la cybersexualité).

La cyberculture fabrique ainsi un corps sans chair ni souffrance, sans fragilité ni désir, un corps absent accompagné d’un imaginaire fantasmatique de toute-puissance, de réversibilité, de possession, de désincarnation, de délocalisation, hors de toute temporalité. Ce n’est pas un corps fragile, un corps sexuel, un corps tour à tour impudique et pudique, un corps obstacle, un corps avec une figure, un visage, sa chair, sa viande, sa peau, autrement dit ce qui fait son intériorité. Il ne reste de lui que des métaphores psychiatriques : autisme, narcissisme, schizophrénie, délire de grandeur…

La cyberculture cautionne l’idée d’un super-organisme qui n’aurait plus à subir les contraintes physiques d’un corps naturel sans comprendre que c’est la fragilité du corps qui lui permet d’affirmer son principe d’existence, d’appréhender et de mesurer ses limites. Les cybercréatures cinématographiques sont souvent sans faille, autonomes et coupées de la réalité. L’idéologie de la toute-puissance est récurrente. Le corps, sans contrainte et sans matière, est une métaphore de la puissance, de l’omniprésence et de l’omnipotence divine.”


Source :

Vincent, Claude (Juillet-Août 2006). “Entretien avec Alain Milon : “Dans la cyberculture, le corps n’a plus de chair”, Enjeux-Les Echos, n°226, Paris, pp.92-93