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Ralph Dekoninck est docteur en Philosophie et Lettres (Histoire de l’Art) et chercheur du Fonds National de la Recherche scientifique (F.N.R.S.). Spécialiste de l’Histoire des pratiques et des théories de l’image, ses travaux portent actuellement sur les rapports texte-image dans la littérature jésuite illustrée et sur les figures de l’idolâtrie dans l’imaginaire moderne.

Il est interrogé par le journaliste Cyril de Graeve dans le dernier numéro de Chronic’Art (Eté 2006) pour un dossier sur les idoles avec la question générique “Quel sens et quelle place pour l’idole au XXIe siècle ?”.

Ralph Dekoninck répond notamment à cette question :

“Est-ce qu’Internet et les jeux vidéos ne viennent pas complètement bouleverser la donne, sachant que chacun peut dorénavant projeter son besoin d’identification à l’autre par l’intermédiaire d’identités visuelles ou d’avatars qu’il est en théorie possible de multiplier à l’infini ?

En abolissant au maximum la distance, la réalité de synthèse, forgée par le monde virtuel du Net et des jeux vidéo, semble franchir un pas supplémentaire dans ce désir d’authentification, profondément enraciné en l’homme, désir qui consiste à rentrer dans l’image. L’interactivité qu’elle génère change toutefois la donne en offrant un nouveau moyen d’assimilation de l’image. La manipulation que la cyberculture encourage largement permet en effet à la fois d’entrer et de sortir de l’image pour la construire en représentation. En interagissant avec cette dernière, nous pouvons en devenir les producteurs conscients et non plus les adorateurs crédules, évolution qu’ont pu annoncer la photographie et à sa suite la vidéo en démocratisant les moyens de production de l’image. Apprendre à fabriquer cette dernière est de loin le meilleur moyen de la démystifier. Jouer avec les images pour ne pas en devenir les jouets n’enlève rien au plaisir de se laisser transformer par elles. Bien au contraire, le double désir de se laisser prendre ou surprendre par leur effet de réel et de s’en déprendre en découvrant les ficelles de l’illusion est constitutif du double mouvement qui consiste à faire de l’image à la fois un espace à habiter et un écran de projection et de protection. Bref, à être à la fois dans et hors de l’image, comme la très bien montré Serge Tisseron. Pour que l’ère de l’image manipulée ne devienne pas celle de la manipulation par l’image, il convient donc de s’impliquer consciemment dans sa production comme dans sa réception. Plutôt que d’abandonner les “simulacres”, apprenons à nous abandonner délibérément à eux, à profiter consciemment de leur réalité d’image et de l’image de la réalité qu’ils nous offrent. Mais ne perdons jamais de vue que toutes nos idoles sont faites de mots et non de pierre ou de pixels.

Pour que le subterfuge prenne vie, il faut que notre regard et le contexte (social, spatial, matériel…) dans lequel il s’inscrit y contribuent. Par conséquent, la morale de l’histoire pourrait être qu’il faut croire en l’image pour qu’elle marche, au double sens du terme. C’est la raison pour laquelle il est inutile de l’accabler ou d’incriminer ses techniques de production. Plus qu’au rapport de l’image avec ce qu’elle représente, il faut s’intéresser à la nature des rapports que l’on tisse avec elle. Cessons donc de penser l’image en termes de vérité ou de mensonge. L’image n’est ni vraie ni fausse ; elle est les deux à la fois. D’où les relations passionnelles que nous nouons avec elle. Et elle n’a pas fini de déchaîner amour et haine, qui ne sont, à bien y regarder, que les deux faces d’une même médaille, celle de notre “libido spectandi” ou “pulsion de voir”.”

Sources :
De Graeve, Cyril (Eté 2006). “Idoles mentales”, Chronic’Art, n° 27, Paris, pp.42-43
Deconynck, Ralph (juillet 2006). GRIT - Ralph Deconynck [En ligne], Université Catholique de Louvain, Groupe de Recherche sur l’Image et le Texte, 1 p. (Page consultée le 16 juillet 2006)