ordinateurclavier.jpg

Jérôme Binde, sous-directeur général adjoint pour les sciences sociales et humaines à l'UNESCO s'est exprimé sur la notion de "TIC et la société du savoir" lors de TIC 21, Forum économique international sur les Technologies de l'Information et le développement durable qui s'est déroulé à Valenciennes les 28 et 29 mars 2006 et dont les actes sont disponibles en ligne. Extrait de cette intervention de Jérôme Binde, directeur de la publication du Rapport de l'UNESCO 2005 : "Vers les sociétés du savoir" (322 pages, téléchargeable sur Internet) :

"Qu'est-ce la société du savoir ? Rien, car il faut parler des sociétés du savoir, au pluriel. Les sociétés du savoir on toujours existé, comme l'Egypte ancienne ou la civilisation aztèque, mais il s'agissait de sociétés réservées à des cercles initiés, desquels la plus grande partie de la population était exclue.

Aujourd'hui, on observe une nouvelle articulation entre l'information et le savoir lui-même. Malheureusement, ces deux aspects différents sont souvent confondus.

La nouveauté est l'émergence d'une société de l'information mondiale (terme relatif, car seul 11% de la population mondiale a accès à Internet). Cette émergence n'est pas suffisante, il faut aller vers la création de sociétés du partage des savoirs, fondées sur la diversité. Les savoirs locaux, autochtones sont donc importants pour éviter qu'un unique savoir écrase les autres.

(…) Les sociétés du savoir rencontrent de nombreux obstacles. La fracture de la connaissance est encore plus importante que la fracture numérique, car plus ancienne et plus profonde, elle est plus difficile à combler. La 3e révolution industrielle a creusé ce fossé d'exclusion car il est devenu indispensable de savoir lire et écrire, ce qui exclut 30 à 40 % de la population.

Ces sociétés du savoir ne sont pas réservées aux plus privilégiés des pays du Nord. Au contraire, ce style de développement peut être une chance pour les pays du Sud. A l'ancienne conception du développement fondé sur le sacrifice ("la sueur, le sang et les larmes", formule de Churchill), a succédé un développement fondé sur l'intelligence, sur le savoir et sa valeur ajoutée. Cependant, les sociétés du savoir ne se résument pas à l'économie du savoir, elles concernent aussi les dimensions politiques, sociales, économiques et éthiques de la société.

Par exemple, Villa El Salvador, au Pérou, s'est construite dans le désert aux portes de Lima. Avec l'aide de Miguel Azcueta, ce nouveau bidonville auto-organisé a vu le jour, basé sur le développement communautaire et participatif, dans lequel les femmes ont joué un grand rôle. Partant de rien, Villa El Salvador est ainsi devenue une nouvelle société du savoir. Aujourd'hui, c'est une ville de 400 000 habitants ayant le taux d'analphabétisation d'adultes le plus bas du Pérou (45 %), qui a créé sa propre université (15 000 étudiants) où les citoyens sont reliés par Internet à la municipalité et où ils peuvent s'exprimer sur les décisions. Cette expérience s'est créée dans les conditions les plus défavorables possibles et constitue un exemple magnifique.

Les pays du Nord ont beaucoup à apprendre de cette étude sur les sociétés du savoir. A l'heure actuelle, les collectivités qui ne consacrent pas assez de ressources à la recherche et au développement, s'excluent d'elles-mêmes. Des différences sont en train de se créer et ces nations sont en passe de devenir des "nations tombeaux" qui feront fuir la jeunesse.

La notion de développement durable ne peut, par définition, pas fonctionner sans sociétés du savoir. Les nouvelles sociétés en réseau sont un grand moyen profitable au développement durable. Il y a aujourd'hui des moyens concrets comme le "collaboratoire", un laboratoire de chercheurs dispersés à travers le monde qui travaillent sur les réseaux électroniques. Ce "collaboratoire" a permis notamment le décryptage du génome humain et travaille sur des projets portant sur l'immunité dans le domaine du SIDA ou les changements climatiques. Par exemple, nous mettons actuellement au point un réseau mondial de prévention contre les tsunamis, que nous réclamions malheureusement depuis des années mais qui ne constituait pas une priorité budgétaire.

Nous sommes dans un espace prospectif et c'est dans cette idée de démocratie prospective qu'il faut avancer."

Sources :
Berhault, Gilles (dir.) (28 et 29 mars 2006). TIC 21 : Technologies de l'information & développement durable. Forum économique international. Les actes [En ligne], Acidd, Valenciennes, pp.177-178 (Page consultée le 4 juin 2006)
Binde, Jérôme (dir.) (2005). Vers les sociétés du savoir [En ligne], UNESCO, Paris, 232 p. (Page consultée le 4 juin 2006)